À partir de 2013, l’entrée à Sciences-Po se fera sur dossier et au cours d’oraux — plus nombreux qu’aujourd’hui — qui permettront d’évaluer la « personnalité » des postulants. Bref, des entretiens d’embauche, pour cette Fondation des Sciences Politiques qui fonctionne de plus en plus comme une boîte privée, au fur et à mesure que l’Etat s’en désengage. Mais rassurez-vous, la République finance encore à 50% l’Ecole de la rue Saint-Guillaume — et en particulier les 40 000 euros mensuels de son bien-aimé directeur, qui s’applique à lui-même une discrimination très positive…
Rien de nouveau sous le soleil : en 2008, André Santini, alors secrétaire d’Etat à la Fonction publique, avait annoncé son intention de supprimer la culture générale de tous les concours de catégorie B : conformément au vœu de Nicolas Sarkozy, on allait enfin recruter des postières qui n’auraient jamais entendu parler de la Princesse de Clèves.
Mythologie de l’oral, élaborée pour la société du spectacle. Sciences
Po multipliera les entretiens — en particulier des oraux de langues
étrangères, si peu discriminants socialement, comme chacun sait. Enfants
de pauvres, en vérité je vous le dis, vous avez intérêt à réclamer à
vos parents, très jeunes, des vacances en Grande-Bretagne ou aux
Etats-Unis. Et à parler avec maman en anglais pendant qu’elle cuisine le
couscous. Il y aura aussi des entretiens de personnalité — vos sports
favoris (golf ou foot ?), votre engagement dans l’humanitaire / le
social / le politique, ou votre pratique musicale (piano ou djembé ?).
Rien de discriminant là-dedans non plus, ça va de soi.
Les philosophes Chantal Delsol et Jean-François Mattéi (le Figaro du 4 janvier, texte infra) ont fait le diagnostic de cette furia anti-intellectuelle qui
saisit la rue Saint-Guillaume : « La médiocrité devient un modèle quand
l’obsession de l’égalité et la hantise de la discrimination tournent à
la psychose ». Dès qu’on abaisse le niveau d’entrée, le niveau effectif
tombe : étonnant, non ?
Mais plus que d’un dérèglement de l’esprit, c’est à la mise en place d’une nouvelle élite que nous assistons — une caste de bonimenteurs qui n’appartiendront pas plus demain qu’aujourd’hui aux classes défavorisées.
Rien de plus déterminé, socialement parlant, que le langage. La syntaxe, c’est celle de nos parents, le vocabulaire, c’est le leur, les connotations et les clins d’œil de connivence culturelle, ce sont les leurs. L’aisance à l’oral ne s’apprend pas — elle se transmet. Plus d’oraux ? Vous voici parés pour briller dans les dîners en ville qu’affectionne Richard Decoings. Comment ? Vous n’habitez pas le VIème arrondissement ? Vous m’étonnez…
Descoings continue, bien sûr, de recruter une centaine d’élèves par an issus de ZEP — bonnes œuvres… Ce qui ne signifie pas qu’ils appartiennent à des classes sociales défavorisées : on s’est aperçu ces dernières années que la stratégie « sociale » du directeur de Sciences Po incitait les bourgeois de la couronne parisienne à inscrire leurs rejetons dans les lycées qui ont passé une convention avec Sciences Po, afin de les pousser vers la prestigieuse école, sous couvert d’une étiquette ZEP. Le langage, eux, ils l’ont sucé avec le lait de leur mère.
La culture, dont la transmission devrait être le souci premier d’une
école bien faite, relève visiblement, aux yeux de Descoings et de ses
acolytes, d’une discrimination négative. Orwell, nous voilà : l’ignorance, c’est la force. Inutile d’essayer de faire entrer la
culture dominante (et rappelons au passage qu’il n’y en a pas d’autre :
les cultures alternatives, cela n’existe que dans les rêveries enfumées
de bobos) dans les crânes des élèves « d’en bas », comme disait
Raffarin. Avec le même raisonnement, on n’apprendra plus à lire aux
rejetons des classes populaires, ni aux enfants d’immigrés. Après tout,
n’est-ce pas, ils sont si peu de livres chez eux, cela ne ferait
qu’amplifier les inégalités.
« Destruction programmée de la culture en France », déplorent nos
deux philosophes. Tiens, cela me rappelle cette « destruction programmée
de l’Ecole » dont j’avais fait le sous-titre de la Fabrique du crétin.
J’avais fini par penser que j’exagérais : que nenni !
Cette culture honnie n’a rien de « général » : elle est universelle.
Au terme d’une formation digne de ce nom, un étudiant devrait pouvoir
dire, comme Térence : « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».
Camus a longuement remercié ce M. Germain, instituteur des quartiers mal
famés d’Alger, qui avait su prendre par la main le petit pauvre pour
l’élever plus haut — au plus haut de ses capacités. Mais l’auteur de
l’Etranger n’était pas passé par Sciences-Po — tare originelle, sans
doute, pour Descoings et les énarques qui nous gouvernent.
Ce n’est plus Mozart, c’est Camus que l’on assassine.
On met les connaissances au niveau des étudiants — plus bas, toujours
plus bas. Déjà que je n’ai pas un respect fanatique pour ce qui sort de
Sciences-Po ou même de l’ENA, qui en théorie couronne le cursus…
Mais justement, quid de la réussite à l’ENA de ces acculturés ? Une expérience a été menée l’année dernière, visant à former spécifiquement, en un an, des candidats boursiers sélectionnés à M1, issus de l’immigration et des classes populaires, histoire de leur faire rattraper tout ce qu’ils n’avaient pas appris : aucun des élèves de cette « prépa diversité » n’a réussi, tant est lourd le poids de cette culture immanente qui nourrit le langage. C’est la limite des CPES et autres SPE-IEP (lycée Thiers, Marseille) : ce qui n’a pas été appris de la Maternelle au Bac se rattrape très difficilement. Bref, sur les 40 reçus en 2010, 35 déboulaient de Sciences Po Paris, et les autres arrivaient de ces hauts lieux de la diversité que sont l’ENS, les Ponts et Chaussées, HEC et l’ESCP. Chaque année à l’ENA porte un nom : on devrait baptiser « Descoings » cette promo à diversité zéro.
Mais justement, quid de la réussite à l’ENA de ces acculturés ? Une expérience a été menée l’année dernière, visant à former spécifiquement, en un an, des candidats boursiers sélectionnés à M1, issus de l’immigration et des classes populaires, histoire de leur faire rattraper tout ce qu’ils n’avaient pas appris : aucun des élèves de cette « prépa diversité » n’a réussi, tant est lourd le poids de cette culture immanente qui nourrit le langage. C’est la limite des CPES et autres SPE-IEP (lycée Thiers, Marseille) : ce qui n’a pas été appris de la Maternelle au Bac se rattrape très difficilement. Bref, sur les 40 reçus en 2010, 35 déboulaient de Sciences Po Paris, et les autres arrivaient de ces hauts lieux de la diversité que sont l’ENS, les Ponts et Chaussées, HEC et l’ESCP. Chaque année à l’ENA porte un nom : on devrait baptiser « Descoings » cette promo à diversité zéro.
« Est-ce la culture générale qui est discriminante ou l’école qui, du
primaire au lycée, échoue à transmettre, laissant les familles qui le
peuvent combler les carences ? » s’interrogeait Natacha Polony dans le
Figaro du 14 décembre 2011 (cf. infra). Art admirable de la question rhétorique… Et
la journaliste agrégée de Lettres de constater : « La subjectivité totale
de ce mode d’appréhension des candidats, censée détecter « l’ouverture
d’esprit » ou la « capacité à développer une réflexion personnelle »,
semble de plus en plus proche des castings de télé-crochet ». Ce n’est
désormais plus au lycée que l’on acquiert les capacités essentielles,
c’est devant Un dîner presque parfait : auto-célébration et
auto-promotion.
De surcroît, cette prééminence de l’oral signe la mort des sous-doués de la tchatche. Haro sur les timides, les taiseux, les provinciaux en panne de parisianité, tous ceux qui bossaient l’écrit, réussissaient leurs disserts et sauvaient les meubles à l’oral. Place aux animateurs télé — Nagui et Delarue à Sciences Po ! L’idéal de Descoings, ce n’est plus Foucault (Michel), c’est Foucauld (Jean-Pierre). C’est explicite : « Un candidat qui a un très bon dossier académique et est très engagé dans une ONG ou qui fait de la musique à haut niveau, par exemple, n'a pas forcément le temps de se préparer au concours. Pourtant, il aura peut-être un profil que nous voudrons avoir chez nous », indique Hervé Crès, directeur des études et de la scolarité. Dans le Monde enchanté des bobos, on s’en réjouit.
Pas nous.
Poussons le système Descoings jusqu’à la caricature — c’est tout le sens des récentes propositions de Fondapol, ce think (c’est beaucoup dire) tank proche de la Droite, qui envisage sereinement de pérenniser une école à deux vitesses, du débarbouillage en gros pour les fauchés, et de l’excellence pour les autres. On ne sait pas lire ? Supprimons les livres. C’est Fahrenheit 451 tous les jours, à Sciences Po. De quoi s’étonner qu’il y ait encore des thermomètres dans les hôpitaux — les détruire ferait sans doute baisser la fièvre, selon le raisonnement imperturbable des crétins qui nous gouvernent.
J’ai demandé à mes élèves de SPE-IEP (une classe issue intégralement des lycées ZEP de Marseille, de bons petits qui bénéficient d’une année pleine pour préparer les IEP de province — afin d’être enfin amenés, en neuf mois, au plus haut de leurs capacités, cet apex que n’ont jamais visé les quatorze années précédentes) ce qu’ils pensaient de l’initiative de Richard Descoings. « Tartufferie », dit Méfissa, qui a appris le mot cette année. « Poudre aux yeux », lance Niswata, qui explique : « Descoings aggrave les déséquilibres en renforçant le poids de l’oral, socialement bien plus discriminant que toutes les dissertations ». Victoria évoque Bourdieu et l’habitus culturel considérable des candidats issus des classes dominantes — « on prendra bien quelques enfants d’immigrés pour l’exemple, pour la vitrine, et pour montrer aux autres comment réagissent ces petites bêtes-là ». « On va accentuer encore le complexe d’infériorité ressenti par les jeunes issus de l’immigration », juge Neïla.
Ad libitum. Eux, ils préparent sereinement un concours difficile qui ne leur fera aucun cadeau. Peu d’appelés, peu d’élus — les bonnes années, un tiers d’entre eux réussissent, mais tous parviennent par la suite à réussir très honorablement dans le Supérieur. Ce n’est pas de suppressions (de culture générale, d’heures de Français, d’Histoire en Terminale S) que nous avons besoin pour rétablir l’équilibre, mais au contraire d’une augmentation des enseignements fondamentaux, de la Maternelle à l’Université. Sinon, nous sommes partis pour des années encore de colmatage et de démagogie — avant l’extinction finale.
Pétition en ligne du Mouvement des étudiants (MET) :
http://www.mouvementdesetudiants.fr/spip.php?article350
La fin de l'élitisme républicain
article paru dans le Figaro du 14/12/2011
Mots clés : Richard Descoings, Sciences Po
Par Natacha Polony Mis à jour | publié Réactions (16)
Mots clés : Richard Descoings, Sciences Po
Par Natacha Polony Mis à jour | publié Réactions (16)
DÉCRYPTAGE - Le directeur de Sciences Po, Richard Descoings, entend supprimer l'épreuve écrite de culture générale, jugée discriminante.
Le débat avait surgi en décembre 2008, lorsqu'André Santini, alors
secrétaire d'État à la Fonction publique, avait annoncé son intention de
supprimer les épreuves de culture générale des concours de catégorie B
de la fonction publique, pompier, postier… Se saisissant une fois encore
d'un sujet à la mode, le directeur de Sciences Po, Richard Descoings,
entend diversifier un peu plus le public ayant accès à son école.
Louable intention. Mais en supprimant l'épreuve écrite de culture générale
au profit d'une sélection sur dossier et d'un entretien oral, celui qui
inspire, à gauche comme à droite, les réformateurs de l'école révèle la
nature du modèle qu'il voudrait voir imposé en France.
Richard Descoings se veut le pourfendeur de l'élitisme républicain qui, selon lui, exclurait les classes populaires. Mais est-ce le système républicain ou sa progressive destruction qui prive les enfants de milieux défavorisés de l'accès aux filières d'excellences? Est-ce la culture générale qui est discriminante ou l'école qui, du primaire au lycée, échoue à la transmettre, laissant les familles qui le peuvent combler les carences?
Première remarque, la subjectivité totale de ce mode d'appréhension des candidats, censée détecter l'«ouverture d'esprit» ou la «capacité à développer une réflexion personnelle», semble de plus en plus proche des castings de télé-crochet. À mort les timides et les cérébraux. L'époque est à la communication et l'autopromotion. Deuxième remarque, savoir développer une pensée par écrit, avec ce que cela comporte de rigueur et de précision, n'est visiblement plus nécessaire. Et, troisième remarque, on prend donc acte du fait que les classes populaires n'accéderont plus à la culture, sans jamais se demander comment l'école en est arrivée à ce piètre résultat.
Mais c'est oublier que traiter les symptômes et non les causes de l'inégalité culturelle conduit à la voir ressurgir où l'on ne l'attendait pas. Notamment dans les oraux de langues étrangères, autrement plus déterminés par le milieu social. Vouloir à tout prix détruire l'élitisme républicain, qui sélectionne par le mérite et le travail, aboutit à une sélection bien plus injuste.
LIRE AUSSI:
» Descoings joue à fond la carte de la discrimination positive
» À Science Po, la diversité n'est pas un vain mot
Richard Descoings se veut le pourfendeur de l'élitisme républicain qui, selon lui, exclurait les classes populaires. Mais est-ce le système républicain ou sa progressive destruction qui prive les enfants de milieux défavorisés de l'accès aux filières d'excellences? Est-ce la culture générale qui est discriminante ou l'école qui, du primaire au lycée, échoue à la transmettre, laissant les familles qui le peuvent combler les carences?
Casting de télé-crochet
Sélectionner les étudiants en fonction de leur «personnalité» plus que de leurs connaissances, pour faire émerger les nouvelles élites (essentiellement venues des banlieues, et pas des petites communes rurales), relève d'une étonnante conception des talents et de leur mode d'expression.Première remarque, la subjectivité totale de ce mode d'appréhension des candidats, censée détecter l'«ouverture d'esprit» ou la «capacité à développer une réflexion personnelle», semble de plus en plus proche des castings de télé-crochet. À mort les timides et les cérébraux. L'époque est à la communication et l'autopromotion. Deuxième remarque, savoir développer une pensée par écrit, avec ce que cela comporte de rigueur et de précision, n'est visiblement plus nécessaire. Et, troisième remarque, on prend donc acte du fait que les classes populaires n'accéderont plus à la culture, sans jamais se demander comment l'école en est arrivée à ce piètre résultat.
Mais c'est oublier que traiter les symptômes et non les causes de l'inégalité culturelle conduit à la voir ressurgir où l'on ne l'attendait pas. Notamment dans les oraux de langues étrangères, autrement plus déterminés par le milieu social. Vouloir à tout prix détruire l'élitisme républicain, qui sélectionne par le mérite et le travail, aboutit à une sélection bien plus injuste.
LIRE AUSSI:
» Descoings joue à fond la carte de la discrimination positive
» À Science Po, la diversité n'est pas un vain mot
Par
Natacha Polony
Sciences Po Paris ou l'inculture générale
Le Figaro, 4 janvier 2012
Chantal Delsol et Jean-François Mattéi
Les deux philosophes* réagissent à la
suppression de l’épreuve de culture générale à l’entrée de l’IEP.
La médiocrité
devient un modèle quand l’obsession de l’égalité et la hantise de la
discrimination tournent à la psychose. Sciences Po était considéré il y a peu
comme la meilleure école supérieure française en sciences humaines. Son
directeur actuel a décidé de supprimer à l’examen d’entrée la dissertation de culture
générale. Il s’agit dorénavant de miser sur la « personnalité » des étudiants,
non sur leurs connaissances, moins encore sur une culture générale qui est
devenue obsolète. Le cursus des études
ne centrera pas la formation scientifique sur la culture la plus large
possible, mais sur l’origine sociale des étudiants selon un mode de
discrimination qualifié de « positive »,
la culture relevant ainsi d’une discrimination « négative
». Elle ne servirait à rien sinon à creuser les inégalités entre les étudiants.
« La culture générale nous semble l’épreuve la
moins utile. Qui peut prétendre en avoir une à l’âge de 17 ans ? », indique-t-on avec humour à Sciences Po.
Sans se référer à
ces jeunes gens qui, comme Rimbaud, avaient une culture tout aussi précoce, on
pourrait surenchérir et ajouter : qui peut prétendre maîtriser la lecture à 2
ans ? Il sera donc inutile pour l’instituteur d’apprendre à lire aux jeunes
enfants et, plutôt que de les discriminer avec des exercices laborieux, il
conviendra de les mettre à l’aise au cours d’un entretien qui mettra en valeur
leur personnalité naissante. Comme on lit peu dans les classes populaires,
voire pas du tout chez les émigrés récents, soupire la bonne âme, supprimons l’apprentissage
de la lecture qui ne réussit qu’à amplifier les inégalités. La messe est dite.
Voilà pourquoi votre fille sera muette quand on lui posera une question sur ce
qui relève de la culture, ce que Cicéron le premier avait appelé cultura animi. L’âme n’avait déjà pas
bonne presse ; on l’éliminera définitivement avec la culture qui lui était
attachée.
Nous retrouvons
toujours le même sophisme à l’œuvre dans la destruction programmée de la
culture en France. Car il s’agit bien d’un « programme », c’est-à-dire d’un
ensemble d’instructions officielles pour élaguer complètement le champ du
savoir. Il faudrait, non pas mettre les étudiants au niveau dés connaissances
exigées, mais mettre les connaissances exigées au niveau des étudiants. Non pas
élever la personne qui étudie, mais abaisser, sinon supprimer, les contenus de
son étude afin de ne pas discriminer ceux qui ne les maîtriseraient pas. On
dénonce alors cette « culture générale » où l’on met en vrac, dans un inventaire à la Prévert, L’Odyssée, La Princesse de Clèves, Le
Cid, Les Fleurs du mal, mais
également Borges, Fellini, Brecht, Coltrane, Hergé ou Penderecki.
Sa dénomination
est d’ailleurs trompeuse. Elle n’a rien de général si l’on entend par là un
amas de singularités que l’on multiplie confusément pour charger le plateau des
connaissances. Elle est bien plutôt universelle en ce sens qu’elle témoigne d’un
humanisme partagé par tous les hommes, qu’ils vivent dans les banlieues ou les
quartiers bourgeois. On parlait auparavant d’un « honnête homme », celui qui a
des lumières de tout et qui, selon Diderot, agit en tout par raison. Ce serait trop demander à un étudiant français, à
l’ère de la mondialisation, de partager cette culture universelle qui n’est d’aucun
pays et d’aucune classe sociale, mais de ce continent à bien des égards inconnu
que l’on nomme l’humanité. Seule la culture de l’âme permet d’y accéder.
Quand Camus obtint
le prix Nobel de littérature, il ne décida pas de rejeter les connaissances qu’il
avait reçues à Alger, dans une famille délaissée, sinon misérable. Il avait été
« obscur à soi-même », comme l’indique le dernier chapitre du Premier Homme. Éclairé par la culture de
ses maîtres, il écrivit alors à son instituteur, M. Germain, pour le remercier
d’avoir tendu une « main affectueuse » au «
petit enfant pauvre ». Il est vrai
que notre exemple est mal choisi en matière de culture générale. En dépit de son
élévation au Nobel, Albert Camus portait une tare intellectuelle rédhibitoire :
il n’avait pas passé le concours de Sciences Po Paris.
Enfin on se
demande même pourquoi nous nous échinons à argumenter. L’appel à l’égalité, la
hantise des discriminations ne sont ici de toute façon que des rodomontades de
bobos. Pour le comprendre, il suffit de regarder la suite des nouvelles
concernant Sciences Po. Les malheureux étudiants,
auxquels on inflige ce traitement niveleur, et parmi lesquels il se trouvera
sans doute des Camus assassinés, sont les seuls à faire les frais de la passion égalitaire du directeur.
Quand on voit révélé par Mediapart le salaire, impressionnant pour un
universitaire, que ce dernier se fait verser en toute bonne conscience, on
saisit dans quelle tartuferie on est en train de baigner. Vous avez de la
chance, cher collègue, d’avoir une morale qui ne s’applique pas à vous-même !
* Respectivement membre de l’Institut et professeur
à l’université Paris-Est-Marne-la-Vallée ; professeur émérite à l’université
de Nice et professeur à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence.
Tribune parue dans la Quinzaine Universitaire, la revue du SNALC — février 2012.
publiée également dans les commentaires de l'article de Natacha Polony, Quand j'entends le mot culture...