16 juillet 2011

Plus Personne ne veut Devenir Enseignant !


« Adieu, monsieur le professeur ! » chantait il y a déjà longtemps Hugues Aufray qui ne croyait alors pas si bien dire.
Cette fois, il n’est même plus seulement question des réductions d’effectifs à l’arme lourde qui, durant le quinquennat, auront abouti à la suppression, en moyenne annuelle, de 15 000 postes d’enseignants au nom du dogme de la Foi et de la RGPP réunies, dogme qui consiste à ne plus remplacer qu’un poste sur deux lors des départs en retraite. En chiffres sonnants et trébuchants, cela donne près de 80 000 profs en moins entre 2007 et 2012. Dans quelle entreprise privée cela serait-il supportable ou même viable économiquement ? A moins de délocaliser. Mais envoyer une classe de 3ème faire du latin en Chine n’est pas encore à l’ordre du jour.
Lire la suite sur Causeur.fr Publié le 14 juillet 2011 à 17h29 



Jean-Paul Brighelli :
Qui veut encore se faire prof ? Peu de monde, malgré le caractère attractif du salaire (1350 euros net en débutant à Bac + 5), le caractère reposant du métier, la considération universelle qu'il inspire, à une époque où, comme chacun sait, l'être l'emporte toujours sur l'avoir et la Bibliothèque de France sur le Fouquet's…
Cette année, la carence de candidats a amené à l’oral, dans certaines matières, moins de postulants qu’il n’y avait de postes. Aucune raison que ces survivants-là fussent globalement meilleurs que ceux des années précédentes. Il a donc fallu des tours de passe-passe, des notes relevées à la louche, l’indulgence des jurys et parfois une cécité volontaire pour qualifier les nouveaux Certifiés — en dehors de ceux qui le méritaient vraiment.

Lire la suite sur Bonnet d’âne : Sainte Josette

Message d'une prof «perdue à l'école»

http://www.slate.fr/tribune/46633/message-prof-perdue

La réforme de la notation des professeurs sera-t-elle la goutte de nitroglycérine qui fait tout exploser?

- Collège près de Nice en 2008. REUTERS/Eric Gaillard -
Dire qu’il y a quelque chose qui déconne dans l’Education nationale est devenu un lieu commun. Comme les journées de grève des profs, maintenant annoncées en août avant même la rentrée de septembre. Comme tous les reportages télé sur les jeunes enseignants perdus. Depuis des années, c’est la même histoire qui se répète. Un ministre propose une réforme, les profs font grève, les conditions d’enseignement se dégradent.
La semaine dernière, le gouvernement a annoncé qu’il envisageait une réforme du système de notation des professeurs. Jusqu’à présent, ils avaient une notation en deux temps: une note dite administrative donnée par leur chef d’établissement, et une évaluation pédagogique faite par les fameux inspecteurs spécialisés dans la matière de l’enseignant qu’ils notent (tous les élèves se souviennent d’avoir eu un prof expliquant que le prochain cours, il y aurait un inspecteur, un prof de prof en quelque sorte). La réforme confierait la notation des enseignants au seul chef d’établissement, ce qui constitue évidemment un moyen de faire des économies.
Cette petite réforme, c’est pour beaucoup d’enseignants la goutte de nitroglycérine qui fait tout exploser parce que derrière cette idée, qui peut sembler anecdotique, c’est une certaine conception de l’Education nationale qui finit d’être dynamitée. On peut faire de longs papiers d’analyse sur ce qui se passe dans nos écoles mais parfois, c’est plus simple de donner la parole aux premiers concernés.
Amélie a 30 ans, elle est prof d’histoire-géo en Seine-Saint-Denis. On s’est connues pendant nos études supérieures à la fac. Quand elle m’a envoyé un mail cette semaine pour me faire partager son découragement, j’ai compris qu’on était loin des jérémiades de fonctionnaires grassement payés.
«Depuis ces trois dernières années, c'est de plus en plus dur. Les réformes actuelles laissent les professeurs démunis et seule la sensation de lourd échec demeure en fin de semaine. Depuis le début de l'année, le malaise est croissant, les arrêts maladies se multiplient, mais la société continue à prendre les profs pour des geignards glandeurs privilégiés. »
Plutôt que de paraphraser un malaise qui est le sien et que je décrirais forcément moins bien qu’elle, il vaut mieux la laisser raconter son quotidien. Si elle commence par évoquer la réforme de la notation des profs, on se rend compte que très vite, ce qui ressurgit, c’est le besoin de partager la difficulté de son travail.
Titiou Lecoq
***
«Je suis en colère mais je suis aussi blessée.
Encore une réforme qui pour beaucoup peut être anecdotique, voire légitime, celle de l’évaluation des profs par le chef d’établissement lors d’entretiens individuels. L’ancien système, quoique perfectible, limite le népotisme au sein d’un établissement scolaire et permet d’affirmer encore une certaine liberté devant son chef pour organiser des actions collectives face à des lois injustes.
Il est toujours plus aisé de faire grève lors de suppression des postes ou de disparition d’heures d’enseignement lorsque notre chef ne nous note pas ou de faire part à ce même chef de dysfonctionnements au sein de l’établissement quand, là encore, il ne nous note pas. Ce projet de réforme traduit une volonté plus sournoise, celle de réduire la liberté d’expression et d’action de chacun.
Pourquoi faire part de mon malaise maintenant?

C’est surtout parce que j’ai l’impression que l'alignement de l’évaluation sur le privé symbolise et atteste la fin définitive de l’Ecole pour laquelle je me bats au quotidien: une Ecole publique destinée à offrir un enseignement de qualité et une large culture quel que soit le milieu social de l'élève, une Ecole destinée à gommer les inégalités si criantes, une Ecole destinée à faire de chaque élève un citoyen conscient du monde dans lequel il vit, une Ecole destinée à aider l'élève pour choisir son avenir, à être maître de ce dernier.
Or une Ecole où le chef d’établissement nous évalue, c’est la proclamation d’une Ecole bling-bling. Evidemment, pas une Ecole bling-bling au sens où l’argent coulerait à flou. Le bling-bling éducatif, c’est celui qui mise davantage sur le paraître, les «actions pédagogiques» aux finalités souvent floues.

Un système qui met les profs en concurrence pour créer le plus de «projets». Et c’est déjà malheureusement un peu le cas. A titre d’exemple, notre chef d’établissement se félicite – pour sa carrière – que l’année dernière le collège ait proposé 127 projets. Parmi ces 127 projets, il y en a quelques-uns qui aident réellement les élèves mais il y a aussi beaucoup de paillettes. Il est désormais mieux vu de sortir les élèves que de faire cours.

Or, au risque de paraître réactionnaire, le plus important pour moi demeure la transmission du savoir et des connaissances pour tous mes élèves. Et il y a de quoi se décourager quand ils sont 25 élèves par classe avec une majorité qui accumule de lourdes difficultés scolaires.

L’autre jour, mon frère passait chez moi. Il regarde par curiosité mes copies de cinquième et me demande alors si c’est un choix stylistique de la part de mes élèves que d’écrire des phrases obscures sans ponctuation dont les mots manquent et/ou ne sont pas placés dans le bon ordre. Non, ce n’est pas normal mais c’est mon quotidien - à 5,6 de moyenne dans deux de mes trois cinquièmes. Et mes autres classes ne font pas beaucoup mieux.

Que faire alors quand les moyens financiers nous manquent? Rien de réellement efficace. A la fin de ma semaine, il ne reste qu’un sentiment d’échec.

Vendredi, j’ai reçu la mère de Rachid, de 5e, qui a de lourdes difficultés scolaires. La mère n’est pas allé à l’école et comprend mal le français, le père passe sa vie au travail, elle ne sait pas comment faire travailler son fils. Et moi, je n’ai même pas pu lui proposer des heures d’aide aux devoirs car, à cause des suppressions de moyens, il n’est possible d’aider que les sixièmes depuis l’année dernière. Je me sens perdue.

Tous les mardis, je parle avec Mohammed, en 5e, dont je suis la tutrice. Il a 12 ans, deale, sèche, ne prend pas les cours, rend copie blanche aux contrôles, est violent au collège et chez lui, découche ou se couche vers 4 heures du matin, traîne dans la cité avec les grands de 18 ans. Son père est mort quand il avait deux ans. (Il y a beaucoup d’élèves orphelins d’un parent au collège, la mortalité est plus importante dans le 93.)
Sa mère ne parle pas français et se déplace très rarement au collège. L’assistante sociale est au collège deux jours par semaine et il n’y a bien sûr pas de psychologue. Je me sens perdue.

Benjamin, en 5e, est un élève d’ULIS, dispositif qui prend en charge les élèves ayant de lourds handicaps cognitifs. Il a un niveau CE1 et a été intégré dans ma classe sans que je sois prévenue, sans que je sache qui il était. Je n’ai reçu aucune formation pour faire cours à des élèves handicapés, pourtant je n’ai pas le choix. Pendant, mes cours, Alexis est totalement égaré, il s’occupe en mangeant sa gomme. Je me sens un peu perdue.

Greg, en classe de 3e, a un mal-être profond et pense parfois au suicide. Il ne prend pas ses cours, rend copie blanche et a parfois des accès de violence extrême avec les autres et/ou lui-même, il n’a pas de père présent. J’ai convoqué la mère à maintes reprises, elle n’est jamais venue, ne m’a jamais répondu mais signe les nombreux mots doux que je lui écris. Il n’y a toujours pas de psychologue au collège. Il passe en conseil de prévention la semaine prochaine. Je me sens un peu perdue.

Abbes et Abdel, en 5e, ont de lourdes difficultés scolaires, ils ont du mal à prendre leur cours, à comprendre un texte écrit, à se concentrer en classe et rendent des contrôles quasi-vides, je n’ai jamais entendu parler du père. J’ai convoqué la mère qui m’a répondu qu’il n’était pas nécessaire qu’on se voit, qu’elle allait mettre ses fils au travail dès lundi. Ça fait trois semaines et ils ont eu 1/30 et 2/30 au dernier contrôle. Et pas un mot de la mère pour finalement me rencontrer ou se parler au téléphone. Je me sens un peu perdue.
Je pourrais poursuivre comme ça durant des pages, et toutes ces pages sont mon quotidien.

Je continue d’enseigner parce que j’y crois encore. Mais, en ce moment, je faiblis, je me sens seule dans cette société qui me prend pour une râleuse privilégiée. Même dans un entourage pas si lointain, je crains qu’on m’écoute mais qu’au fond, on se dise que les réformes de l’enseignement sont bien nécessaires…
Alors écoutez-moi, entendez-moi et battez-vous avec moi.»
Amélie

 

Il faut supprimer le ministère de l'Education nationale

http://www.slate.fr/story/43635/supprimer-ministere-education-nationale

Pour que l'école retrouve son sens, il faut en finir avec ce qui symbolise les déchirements partisans dont elle n’a que faire et les influences démagogiques.

Epreuve 2011 du bac philo au lycée Clemenceau de Nantes. REUTERS/Stephane Mahe - Epreuve 2011 du bac philo au lycée Clemenceau de Nantes. REUTERS/Stephane Mahe -
Le métier d’enseignant est un nœud de paradoxes, toujours déchiré entre l’urgence du jour le jour, voire dans certains cas extrêmes de l’heure par heure, et le souci primordial de transmettre un savoir qui, lui, s’inscrit dans une temporalité bien plus ample, sans jamais, ou si rarement, de surcroît, voir les résultats de son travail.

Voici longtemps déjà que, en matière de politique éducative, nous n’avons pas rencontré de véritable vision, de perspective de long terme, venant ajouter au paradoxe, jusqu’au malaise. Et par vision il faut entendre, non pas bien sûr une direction idéologique toujours contestable, mais plutôt l’idée que l’école est un projet, élaboré en commun, qui tend vers l’approfondissement des savoirs, de la conscience et, par-dessus tout, de la liberté.

Néanmoins, en ces temps de (pré)campagne, l’on se prend à rêver, à espérer. Alors, que nous propose-t-on?

A gauche, une certitude au moins : l’éducation sera prioritaire dans la campagne. Il faut s’en réjouir. L’on revient, timidement si l’on excepte François Hollande, sur la suppression des postes; avec plus de conviction sur la question de la formation. Deux idées majeures semblent émerger, chez la plupart des candidats à la primaire socialiste: la nécessité d’assurer une plus grande continuité dans la succession des étapes de la scolarité (primaire, collège, lycée, université) et la refondation du temps scolaire, aussi bien pour les élèves que pour les enseignants.

La mascarade de la carte scolaire

Ce sont là des pistes intéressantes, notamment parce qu’elles se concentrent sur la question du temps, si souvent oubliée, si fondamentale pourtant. Mais, prudemment, attendons de voir qui sera finalement désigné l’homme ou la femme de la situation au moment d’affronter Nicolas Sarkozy, et de quelle façon son discours, alors, se modèlera.

Venues du gouvernement, depuis quatre ans, les solutions, comme souvent, sont de «bon sens»: moins de postes d’enseignants (66.000 suppressions depuis 2007, ce chiffre est toujours bon à rappeler); des internats d’excellence et, pour assurer la symétrie, leur exact envers, les ERS (établissement de réinsertion scolaire); côté pédagogie, pour le collège, l’accent mis avant tout sur le socle commun de connaissances et de compétences — ces dernières restant au fond le véritable enjeu du socle.

Il y eut aussi l’assouplissement de la carte scolaire, une belle mascarade qui permit à ceux qui contournaient le système de le faire plus sereinement, à ceux qui pensaient pouvoir inscrire leur enfant dans un collège ou un lycée d’élite de s’asseoir sur leurs illusions et à la ségrégation scolaire de s’aggraver. L’Inspection générale dès l’automne 2007 et la Cour des comptes en 2009 ont signalé que les conséquences de cette décision phare étaient à l’opposé exactement des objectifs affichés.

Des solutions de «bon sens» qui accentuent les problèmes

Qu’importe, on ne revient pas sur une mesure qui marche (pour qui et pour quoi faire, la question reste entière). N’oublions pas la disparition de la formation des enseignants, cachée sous l’appellation rassurante de «mastérisation». Face à tout cela, il faut une grande force morale pour ne pas céder à la tentation de voir enfin advenu le Croquemitaine qui hante les consciences enseignantes depuis des années: la destruction du service public d’éducation. Non que le système fût, avant ces réformes, en excellente santé, on le sait bien.
A ce sujet, il est intéressant de remarquer que les solutions de bon sens apportées depuis le début du quinquennat consistent généralement à accentuer les problèmes, bien réels, auxquels l’Education nationale est aujourd’hui confrontée. Il faut réaffirmer, nous dit-on par exemple, l’autorité des enseignants. Fort bien.
Pour ce faire, on remplace une formation qui, sans être parfaite, avait au moins le mérite d’offrir une entrée progressive et en alternance dans un métier complexe, par deux ou trois demi-journées, organisées à la va-vite à la fin du mois d’août, de sensibilisation sur les difficultés qui ne manqueront pas de se présenter, agrémentées d’un DVD dispensant des conseils pratiques de bonne gestion de classe.

Comment mieux anéantir tout espoir d’asseoir une quelconque autorité, pour de jeunes enseignants qui, non seulement, n’ont aucune chance de savoir ce qu’ils viennent faire là mais perdent du même coup toute légitimité professionnelle puisqu’ils exercent un métier qui, manifestement, n’a pas besoin de s’apprendre?
S’est-on d’ailleurs jamais interrogé sur les causes profondes de la perte d’autorité des enseignants? Au-delà du mot d’ordre répété à l’envi, c’est l’ensemble de la société qui devrait se regarder dans ce miroir. Tout notre rapport au savoir, et à ceux qui l’incarnent, se joue dans cette problématique structurelle de l’école aujourd’hui.

Un métier qui ne s'apprend pas?

L’autorité est une notion compliquée: il ne s’agit pas de se faire obéir, il s’agit d’être reconnu et accepté, volontairement et non sous la contrainte, dans la légitimité de sa fonction. Marcel Gauchet, dans une excellente conversation avec Philippe Meirieu publiée par Le Monde du 3 septembre, résume parfaitement la contradiction qui nous habite désormais: «les enseignants sont là au nom d’une collectivité qui ne reconnaît pas le rôle qu’ils exercent».

La crise de l’autorité est donc avant tout une crise de la transmission, et nous trouvons là le signe d’une civilisation qui ne sait plus se définir. Le plus désolant est sans doute de constater que la crise est non pas combattue mais entretenue par ceux qui nous gouvernent.

Plutôt qu’un calcul machiavélique, j’ai tendance à y voir, naïvement, une négligence désinvolte et coupable, à l’image de cette confusion inquiétante dans les priorités qui semble déterminer nombre des décisions politiques actuelles. Or l’école doit être la priorité des priorités parce qu’en elle se dit ce que nous sommes, parce qu’elle cristallise notre passé et notre avenir.

Il ne suffit pas de l’annoncer à grand renfort de discours vibrants pour qu’elle le devienne, il faut la penser comme telle, il faut être convaincu que c’est ce rôle-là, avant tous ceux qu’on veut lui donner, qui est le sien. Au fond, au lieu de répéter qu’il est urgent de rétablir l’autorité des enseignants, c’est vers une réconciliation de la société avec son école, autrement dit avec elle-même, qu’il convient d’œuvrer. Comment, sinon, prétendre convaincre les élèves que l’école sert bien à quelque chose ou, plus exactement, qu’elle est absolument nécessaire ?

Aujourd’hui, sous le prétexte de donner sa chance à chacun, nous nous écartons d’une unification de la pensée éducative pour aller vers l’atomisation des parcours scolaires. Les dispositifs se multiplient (internats d’excellence, établissements de réinsertion scolaire — tout un programme—, établissements ECLAIR…); surtout, ils s’éloignent les uns des autres.

L'autonomie, une incantation vide de sens

On ne propose pas un parcours singularisé au sein d’un ensemble commun, où chacun puisse se reconnaître à la fois comme individu et comme partie intégrante d’une communauté volontaire de destins; on crée des bulles distinctes qui ne communiquent ni ne se rencontrent plus. Les incidents qui marquèrent les débuts des ERS, à la rentrée 2010, sont à cet égard assez éloquents.

L’autonomie des établissements, expérimentée dans le dispositif ECLAIR, nous est présentée comme la solution miracle à tous nos problèmes. La gauche, sur cette question, n’est d’ailleurs pas en reste. L’idée mérite considération. On pourrait imaginer, en allant au bout du raisonnement, généraliser la pratique des lycées autogérés: des équipes qui, animées d’une même ambition pédagogique, unissent leurs forces et réfléchissent ensemble au meilleur moyen de faire réussir les élèves dont elles ont la charge, tout en s’inscrivant dans un projet commun.

Bien sûr, ce n’est pas vraiment cela qu’on nous propose. Le recrutement des équipes enseignantes, dans le cadre du dispositif ECLAIR, se fait à la discrétion du chef d’établissement, transformé pour l’occasion en DRH. Or les chefs d’établissement sont aujourd’hui, surtout, des administrateurs et apparaissent trop souvent, aux yeux de leurs équipes, comme de simples courroies de transmission des exigences du pouvoir, sans grand sens critique. L’autonomie, dans ces conditions, n’est qu’une incantation vide de sens.
En réalité, il faudrait aller bien plus loin. Permettons-nous un rêve sans doute fou. Militons pour l’indépendance des instances éducatives. Sortons la question scolaire, non de la politique où elle a toute sa place, mais des débats idéologiques. Supprimons, autrement dit, le ministère de l’Education nationale, et remplaçons-le par une institution préservée des changements de pouvoir et, car les décisions sont trop souvent déterminées exclusivement par elles, des considérations purement économiques, seul moyen de replacer véritablement l’école dans le temps long qui est le sien.

Réconcilier les enseignants et la société

A l’inverse, on nous ressasse depuis plusieurs années la nécessité d’une «économie de la connaissance», sans voir toute l’absurdité de l’expression. La mise en avant de l’acquisition de «compétences» va dans ce sens, transformant l’école en vaste centre de formation d’apprentis. Et l’on perd peu à peu de vue qu’un agir libre et conscient repose d’abord sur une connaissance acquise pour elle-même.

La visée du savoir doit être humaniste, et ne jamais se compromettre dans l’immédiateté économique. A vrai dire, même si l’on veut, un très court instant, adopter le point de vue des économistes de la connaissance, c’est à cette condition seule que le savoir est réellement efficace, quand il peut accéder à une entière liberté créatrice. Affirmons donc, sans retour en arrière, l’école dans son rôle de terreau culturel indépendant.
Pour réussir une telle révolution, nous devrions être capables, bien entendu, de reposer ensemble les principes fondamentaux qui doivent gouverner notre projet scolaire, d’élaborer un compromis, condition nécessaire, quoique difficile, à toute bonne politique, à la fois ambitieux et ouvert. Redonnons aux enseignants l’assurance - car elle leur manque aujourd’hui cruellement — de remplir une mission acceptée par la société dont ils sont chargés de transmettre les valeurs essentielles. Cette dernière y puisera en retour une représentation d’elle-même plus sereine car profondément assumée.

Au lieu de laisser l’école la proie des déchirements partisans dont elle n’a que faire et qui brouillent durablement sa vocation intrinsèque, laissons-la être ce qu’elle doit, un lieu de réflexion libre où chacun et tous peuvent participer et se reconnaître, un lieu où se construit, loin des influences démagogiques, l’identité individuelle et collective.
Sophie Audoubert
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