26 novembre 2011

Enseigner le français : la propriété des termes (par M. Bréal)


La première qualité du langage, c’est la propriété des termes, et l’on est en droit de l’exiger de l’ouvrier et du paysan aussi bien que du littérateur et du philosophe. Pourquoi cette qualité est-elle devenue si rare ? Ce n’est pas seulement parce que beaucoup de gens traitent de matières qu’ils savent imparfaitement. C’est aussi parce que leur esprit n’a pas été dressé, dans l’enfance, à des habitudes suffisantes de rigueur et de netteté. Nous parlerons bientôt des exercices de pensée. 

Mais puisque nous en sommes sur le langage, veut-on savoir d’où provient le jargon bien connu de tous aujourd’hui, grâce à nos vaudevillistes et à nos dessinateurs comiques, qui est attribué d’ordinaire aux soldats, mais qui se retrouve dans la bouche de beaucoup de Français ayant reçu la demi-instruction de l’école primaire ? Ce qui le caractérise, ce sont les expressions employées à faux, les formes grammaticales hasardées, la constante impropriété des termes et le mélange des mots empruntés au style soutenu côtoyant des expressions triviales. Il y faut voir le produit d’un enseignement incomplet et indigeste, qui néglige de faire parler l’enfant et qui lui bourre la tête de mots mal expliqués. 

Toutes les fois que la lecture amène un terme difficile, l’instituteur doit multiplier les exemples pour le faire comprendre, et s’assurer par des interrogations qu’il a été entendu de tous. 

Je suppose que cette phrase se présente : « L’éducation doit avoir égard aux besoins respectifs du corps et de l’âme. » C’est le moment, non de définir le mot « respectif », ce qui serait long et difficile, mais de le faire saisir aux enfants grâce à une quantité de phrases où vous le ferez entrer. – Ces trois corps de logis ont leurs jardins respectifs. – Les élèves se rangeront autour de leurs moniteurs respectifs. – Le juge a concilié les prétentions respectives des plaideurs. » C’est ainsi que notre écolier finira par comprendre l’emploi du mot. Si jamais il devient officier, il n’écrira pas dans son rapport, comme ce commandant de la Commune de Paris : Positions toujours respectives.

Michel Bréal,  Quelques mots sur l'instruction publique en France, 1872
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