13 janvier 2012

Lecture à haute voix (1880)

    § 1. — Les textes ayant été expliqués comme nous l’avons dit, les enfants pourront les lire. Mais on doit le comprendre, il ne s’agit plus seulement ici d’une lecture facile, correcte, dégagée des mauvais accents. Il ne faut pas non plus un ton déclamatoire. On voudrait voir les élèves faire passer peu à peu, dans cet exercice, les qualités d’une bonne conversation, ses variétés d’intonation, ses nuances, sa traduction fidèle de la pensée par des inflexions de voix qui viennent d’elles-mêmes, parce que l’organe vocal obéit au mouvement lent ou précipité, plein de larmes ou de joie, timide ou hardi, gracieux ou menaçant, de l’idée et du sentiment. Vous avez étudié ces manifestations de l’âme sous les mots qui les expriment; vous savez que la phrase a pris, pour les produire au dehors, une allure calme on rapide, brusque ou se déployant majestueusement dans une belle période. Il y a, dans votre morceau de musique, une note qui domine ; dans votre tableau, un personnage, une draperie, un coin de paysage, un jet de lumière qui tranchent sur tout le reste. Là se trouve la pensée-mère, le sentiment qui doit jeter une émotion dans mon cœur. Ils se révèlent, l’un et l’autre, dans ce mot ; ils ont commandé cette inversion ; ils se posent dans cette phrase interrogative ou se concentrent dans cette exclamation, D’autres mots ont une importance secondaire et toujours différente ; ce sont des soldats de taille diverse qui se groupent autour de l’état-major, comme celui-ci autour du général en chef; ce sont des notes qui marchent sous le commandement de la dominante pour donner au motif son expression ; des couleurs que l’artiste a combinées et placées en des points divers afin de faire mieux courir dans son tableau la lumière et la vie. Étudiez donc chaque mot dans ses rapports avec la pensée et avec ses détails, vous la parlerez naturellement, sans efforts et vos enfants vous imiteront. Il ne faut pas s’exagérer les difficultés.

source : http://xxi.ac-reims.fr/ec-elem-pmc-vitry/mobile/articles.php?lng=fr&pg=1487
    § 2. — Voyez ce qui se passe chaque jour entre les petites filles et leurs poupées. Il n’y a pas seulement de la part des premières une grande volubilité de paroles. Comme l’attitude du corps, le jeu de la physionomie, le timbre de la voix, s’harmonisent avec la pensée produite au dehors ! L’art n’est pour rien dans ce résultat ; l’enfant parle sous l’inspiration de la nature et de l’instinct. Il veut vous demander une faveur, vous exprimer son affection, ses pensées ou ses joies, ne trouvez-vous pas dans sa parole toutes les nuances du sentiment qui le domine? Le voilà devant vous pour réciter une fable de la Fontaine ou quelqu’une de ces poésies fraîches et riches d’expression qui ont été composées pour son âge, ne dirait-on pas qu’il sent et pense comme le poète, tant on surprend sur ses lèvres et dans son débit, de grâce, de variété, de souplesse et d’émotion ? Vos conseils ont, sans doute, préparé ce succès ; mais l’instinct a été le maître de l’enfant, Développez donc cette force naturelle ; qu’elle acquière peu à peu, sous votre direction, la puissance de l’art, et vos élèves arriveront à une lecture intelligente et accentuée.

    § 3. — Un jour, on demandait M. Legouvé qui nous a donné un bon Traité sur l’art de la lecture, de résumer, en quelques lignes pratiques, les règles à suivre pour bien lire; on voulait, comme on le lui disait, un guide-âne. Il répondit par les instructions suivantes que nous recommandons d’une manière particulière.

    « Il y a un point dans l’étude de l’art de la lecture qui résume en partie tous les autres ; c’est la ponctuation.
    « Le lecteur qui ponctue bien, respire bien, prononce bien et articule plus facilement. Bien ponctuer, c’est mesurer, modérer son débit, c’est distinguer les diverses parties d’une phrase, c’est éviter la confusion qui naît de l’enchevêtrement des mots, c’est interrompre à tout moment la psalmodie et, par conséquent, avoir la chance d’y couper court, enfin, c’est comprendre et faire comprendre.
    « Eh bien, voilà la règle que vous demandez. Elle saute aux yeux. Vous n’avez besoin du secours de personne pour l’appliquer. Il vous suffit de lire ce qui est écrit. Voulez-vous un exemple concluant ? Prenez cette phrase de Victor Hugo :
    « L’histoire s’extasie volontiers devant Michel Ney, qui, né tonnelier, devint maréchal de France ; et devant Murat, qui, né garçon d’écurie, devint roi. »
    « Pour bien lire ces trois lignes, on n’a qu’à suivre la ponctuation : mettez, en lisant, une virgule après Michel Ney, une virgule après qui, un point et virgule après maréchal de France, une virgule après Marat, une virgule après qui, une virgule après garçon d’écurie, un point après roi, et vous aurez, du même coup, donné à cette phrase tout son relief, à chacune des incidences toute sa force et je vous défie même de ne pas placer l’accent sur les deux mots de valeur : maréchal de France et toi,
    « Or, ce qui est vrai pour ce passage est vrai pour toute lecture. Appliquez toujours et scrupuleusement cette règle si facile, cette règle toute visible, et vous aurez fait un progrès considérable. Ce n’est pas certes toute la science, mais c’en est le commencement : Initium sapientiae. La Fontaine a dit :
   
        « Il avait du bon sens, le reste vint ensuite. »

    « La ponctuation est le bon sens de la lecture.
    « Voilà mon premier guide-âne.
    « Voici mon second : je choisis pour exemple une pièce de vers de Sully Prud’homme, qui est très populaire :

LE VASE BRISÉ

        Le vase où meurt cette verveine,
        D’un coup d’éventail fut fêlé,
        Le coup dut l’effleurer à peine,
        Aucun bruit ne l’a révélé.
       
        Mais la légère meurtrissure
        Mordant le cristal chaque jour,
        D’une marche invisible et sûre
        Eu a fait lentement le tour,
       
        Son eau pure a fui goutte à goutte,
        Le suc des fleurs s’est épuisé;
        Personne encor ne s’en doute,
        N’y touchez pas, il est brisé !
       
        Ainsi parfois la main qu’on aime,
        Effleurant le coeur, le meurtrit !
        Puis le cœur se fend de lui-même,
        La fleur de notre amour périt !
       
        Encore intact aux yeux du monde,
        Il sent croître et pleurer tout bas
        Sa blessure fine et profonde..,
        Il est brisé... n’y touchez pas!...

     « Ce charmant morceau se récite partout, je l’ai entendu dire en public par des lecteurs habiles ; eh bien ! faut-il l’avouer, aucun d’eux ne m’a satisfait complètement. Il m’a semblé qu’ils tombaient tous dans la même erreur. Entraînés par le charme poétique répandu sur toute la pièce, ils enveloppent ces cinq strophes dans la même harmonie mélancolique; or, c’est enlever à ce morceau son principal caractère, le contraste. Rien de plus différent que la première partie et la seconde, que les trois premières strophes et les deux dernières, et l’effet est précisément dans l’imprévu de la comparaison. De quoi s’agit-il, en effet, dans les premières strophes ? D’un vase fêlé. Il n’y a pas là de quoi s’attendrir. Ce qui convient dans les quatre premiers vers, c’est donc le ton simple du récit.
    « La seconde strophe est une description pleine de pittoresque et de relief. Peignez avec la voix; ne craignez pas dans ces deux vers :

        Mais la légère meurtrissure,
        Mordant le cristal chaque jour,

    « Ne craignez pas, dis-je, de faire sentir discrètement l’harmonie quelque peu stridente de cette accumulation d’r, meurtrissure, mordant, cristal. Il y a là-dessous je ne sais quel petit grincement de scie qu’il faut laisser deviner, Au contraire, dans les deux suivants :
       
        D’une marche invisible et sûre,
        En a fait lentement le tour.   

    « Ayez bien soin d’exprimer par la souplesse de la voix, par le déroulement sinueux et continu de la phrase, la marche de la fêlure ; ne vous arrêtez pas après sûre, ne faites qu’un vers de ces deux vers : c’est un enlacement,
    « Quant à la troisième strophe, nous rentrons dans le ton du récit, relevé par une petite pointe de poésie, et terminé familièrement par la crainte de briser un joli petit meuble.
« Arrive la quatrième strophe. Changement complet ! Vous voilà lancé dans le domaine du sentiment et de l’émotion; la voix, l’accent, tout se transforme. Plus de ces notes brillantes et claires, propres au pittoresque. C’est au médium qu’il faut avoir recours : c’est le médium avec ses timbres profonds et un peu voilés qui seul peut exprimer ces vers si émus :

        Ainsi parfois la main qu’on aime,
        Effleurant le cœur, le meurtrit !
        Puis le cœur se fend de lui-même,
        La fleur de notre amour périt !

    « Chacun de ces mots doit être senti, touchant : chacune de ces syllabes doit pleurer,
    « Mais ce sont les trois derniers vers qui demandent toute votre intensité d’expression :

        Il sent croître et pleurer tout bas
        Sa blessure fine et profonde..,
        Il est brisé... n’y touchez pas!...

    « Remarquez-vous cette interversion dans le dernier hémistiche! Elle vous dicte votre intonation. Le poète finit cette strophe par n’y touchez pas! et non, comme dans la première, par il est brisé! c’est une leçon de lecture, que ce changement ! Liez donc ensemble par le débit, la fin de l’avant-dernier vers et le commencement du dernier : Dites : il est brisé! avec un véritable accent de douleur; puis, vous arrêtant tout à coup, changez de ton et prenez la voix de la prière pour : n’y touchez pas.
    « Voilà mon second guide-âne. Que sont en effet toutes ces nuances de diction? La traduction exacte de la pensée du poète. Quelle règle en ressort-il? Qu’avant de lire un morceau, il faut s’étudier à en bien pénétrer le sens. Or, ce travail, vous n’avez besoin de personne pour le faire, c’est encore un moyen qui saute aux yeux, et nous en arrivons à la maxime profonde de M. Samson : L’art du comédien, disait-il, est là... il montrait son front, et là ... il montrait son cœur. »

    §4. — Les conséquences à tirer de ces pages charmantes sont très simples. Si vous voulez bien lire, 1° tenez compte de la ponctuation, elle vous permettra « de modérer et de mesurer votre débit; » vous comprendrez et vous ferez comprendre ; 2° avant de lire un morceau, « étudiez-vous à en bien pénétrer le sens, » Vous pourrez lire alors avec « votre front et avec votre coeur. »

    § 5. — Nul n’ignore quelle importance l’autorité supérieure attache à la lecture à haute voix. « Il faut, a dit un de nos derniers ministres de l’instruction publique, qu’en France on apprenne à lire; car apprendre à lire, c’est la meilleure manière d’apprendre à parler . » Il demande que cet art soit enseigné avec plus de méthode dans les lycées et les collèges, dans les écoles normales primaires et dans les écoles primaires. Pour les établissements du premier ordre, un prix de lecture et de récitation est introduit dans les classes de rhétorique. Le cours de lecture à haute voix est « rendu obligatoire dans les écoles normales primaires, et chaque instituteur futur sera examiné sur ce point, à la sortie de l’école. » Par là, il faut l’espérer, l’art de la lecture pénétrera peu à peu dans les classes primaires. Le ministre a recommandé dans ce but un manuel court, substantiel, composé par M. Legouvé.

Bibliographie : 
Bardoux (ministre), Circulaire sur la lecture à haute voix, septembre 1878.
Mennehand, Petit traité de la lecture à haute voix, chez Delagrave.
Thery, Principes de la lecture à haute voix;
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