16 novembre 2012

Leçon de choses - les moyens de transport, par Marie-Pape Carpantier





QUATRIÈME CONFÉRENCE
Séance du 11 septembre 1867.


Deuxième partie : les moyens de transport
Puisque j’ai parlé de bonté, laissez-moi vous dire en passant, messieurs, que lorsque nous serons tous cesse bons, nous serons tous parfaits. Alors vous ne viendrez plus écouter les conseils d’une mère de famille, vous n’en aurez plus besoin. La bonté est la lumière par excellence. Vous saurez alors aussi bien qu’elle, mieux qu’elle, ce qui lui reste à vous dire sur le plus impérieux besoin des enfants ; et, il faut l’avouer, sur celui qui nous gêne et nous importune le plus : vous avez déjà nommé tout bas, le besoin de mouvement.

Le mouvement est la première condition du développement de tout être qui a reçu le souffle de vie. Il précède la naissance, et s’il n’est pas lui-même la vie, il en est la première manifestation. Supprimez le mouvement dans l’univers, c’est la mort universelle. C’est plus que la mort ! car dans le mystérieux laboratoire de la tombe un double mouvement s’accomplit : l’un de désagrégation des parties, l’autre de retour aux gaz reconstructeurs de l’atmosphère... Il n’y a donc point de mort ; il y a partout la vie, le mouvement. Ainsi le mouvement est une loi universelle, une loi de Dieu ; et tout ce qui vient de Dieu doit être satisfait !
Le mouvement est aussi la loi de l’humanité. Nous marchons, nous marchons tous en avant, bien ou mal, vite ou lentement. Les flots du temps nous poussent sans que nous le sentions, sans même que nous y songions. On ne s’en aperçoit, un beau jour, qu’en jetant le regard en arrière !...
Ce regard, jetons-le ensemble, et voyons les moyens que l’homme a successivement employés pour satisfaire ce besoin de mouvement que les savants appellent le besoin de locomotion.
Vous connaissez le moyen de transport du petit enfant, accomplissant sa première locomotion ou son premier changement de lieu ? Moyen bien doux, véhicule bien sûr ! auquel nous revenons plus tard avec bonheur, alors que matériellement nous n’en avons plus besoin : ce sont les bras de sa mère ! Le petit enfant s’y fait un gîte, un nid, où il se sent fort et solide, et duquel il ne veut de longtemps descendre. Quand il désire atteindre un objet ou seulement changer de place, il étend son petit bras, la mère comprend son désir et le transporte où il veut.
Mais il a grandi, il est descendu des bras maternels ; il marche, et déjà le voilà qui rêve de courir ! Il lui faut maintenant... J’ose à peine. vous montrer ce qu’il lui faut, ce qu’il veut, ce dont il s’empare ; pourtant... le voilà : c’est la canne de son père !
Riche d’imagination comme je vous le disais tout à l’heure, cette canne, pour lui, est une monture. Il l’enfourche; de ce ruban fait une bride, et galope !
Doux innocent ! il parle à son docile bidet comme un ami, et ne pense pas à mal. Mais voilà le père, la mère peut-être, qui, sans y songer empoisonnant son âme aimante, lui met dans la main un fouet, et lui dit : frappe !...
Cruelle sottise ! détestable initiation ! quand l’innocent croit avoir sous la main un être sensible, lui suggérer l’idée de le faire souffrir, c’est commettre un crime !
Et puis, comme principe, quelle méprise ! Infliger la souffrance pour faire avancer ? Mais on ne réfléchit donc pas que le propre de la souffrance c’est de rendre craintif ; et que la crainte porte naturellement à reculer. C’est l’affection, c’est le bonheur, c’est l’espérance qui dilatent le cœur, donnent du courage, et poussent en avant !
Voyez, dans la vie, qui est-ce qui est brave, courageux, généreux, entreprenant, téméraire ? C’est la jeunesse ! Pourquoi ? Parce qu’elle est aimée, heureuse et qu’elle espère. Qui est-ce qui tremble, qui hait tout mouvement, qui tire en arrière tant qu’elle peut? C’est la vieillesse, parce qu’elle a souffert et qu’elle craint de souffrir encore.
Savez-vous comment les cochers russes conduisent leurs chevaux ? Ils leur parlent ; et selon les paroles qu’ils leur disent, les chevaux vont au pas, au trot, ou volent au milieu des neiges ! Le fouet, aux chevaux du moins, est inconnu en Russie, et ils n’ont point d’égaux, pour la docilité et l’ardeur, parmi nos chevaux trop souvent découragés et avilis par les coups.
Et comment ne comprend-on pas qu’en apprenant aux petits enfants à maltraiter les animaux, on influe sur la direction de leurs sentiments et de leurs habitudes d’une façon déplorable? L’avenir le prouve infailliblement. Et ainsi se trouvent perpétués par l’éducation, qui devrait les détruire, ces moyens de violence et de barbarie, que le cœur autant que la raison réprouve ! Non, cela n’est pas possible ! Vous vous y opposerez de toutes vos forces, messieurs les instituteurs, et vous briserez sans scrupule ces jouets, instruments de supplice, inventions détestables de l’imprévoyance et de la barbarie !
(Mme Pape casse en deux le petit fouet qui était sur la table.)
Mais l’enfant veut aller vite. Il y a en lui quelque chose qui le pousse. Où veut-il aller ? le plus souvent il n’en sait rien. Mais c’est la loi commune : nous voulons tous et toujours avancer. Aucun de nous ne consentirait à rester stationnaire. Cette activité générale a sa raison d’être. Elle atteste, mieux que des paroles, que Dieu attire à lui l’humanité par le chemin du progrès ! Bientôt l’enfant ne se contente plus de la canne de son père, il voit passer un âne, et ce qu’il voit, il le désire. L’ambition croît à mesure que l’on grandit. Ah! si je pouvais monter sur l’âne ! dit-il. Et voici sa nouvelle monture.
(Mme Pape pose sur la table un petit âne).
Pauvre souffre-douleur, généralement raillé, surchargé et battu ! Soyez assurés que si l’enfant grimpe sur son dos, il n’y montera pas sans être armé de l’instrument de torture que je vous montrais tout à l’heure.
Bah ! disent certaines gens, il est accoutumé à la misère.
Je regrette de n’avoir pas le pouvoir de transformer en âne ces gens-là, afin de les mettre à même de m’apprendre combien il faut de mois et d’années pour s’accoutumer à souffrir.
L’âne, c’est la patience, c’est la persévérance, la sobriété. Il n’exige qu’une seule chose, et c’est de sa part une véritable délicatesse : il lui faut à boire une eau pure. Il est courageux, laborieux, ne recule jamais devant le travail. Enfin, il était en honneur chez les Grecs, ce qui prouve que ses mérites ne datent pas d’hier.
Pourtant, il faut le reconnaître, l’âne a aussi des défauts (nul n’est parfait !), et puisque je suis en train de dire ses vérités, il faut que je l’avoue, il est entêté, routinier en même temps que fantaisiste; et trop souvent il préfère à la sage direction du devoir, la satisfaction de ses folles et soudaines idées. Comme par exemple de retourner vers son écurie bride abattue, ou de se rouler dans le sable les quatre fers en l’air, sans s’inquiéter du cavalier qu’il promène, ou des paniers de pommes qu’il porte au marché.
Il faut ajouter encore qu’il n’a aucun goût pour le progrès, et mérite jusqu’à un certain point, pour cette seule raison, le mal qu’on dit de lui dans une fable espagnole que je vais vous dire, mais dont je ne volis déduirai pas la moralité :
Un âne efflanqué, et la peau déchirée par les coups de bâton, était arrêté sur le bord d’une route. Ses reins ployaient sous le fardeau de deux lourds paniers, et l’un de ses pieds de devant, attaché à un pied de derrière, l’empêchait de se coucher ou de faire un pas.
Vint à passer une troupe d’écoliers en vacances. Les écoliers ont le cœur bon quand ils sont heureux. Ils eurent pitié de ce pauvre âne ; ils coururent à lui, le déchargèrent de son fardeau, et délièrent ses jambes engourdies. Puis ils lui dirent :
— Allons, viens avec nous t’égayer et courir à travers champs.
Mais l’âne, surpris de se sentir soulagé, inclina ses longues oreilles en avant, puis en arrière; et enfin, d’un air indécis, demanda à ses libérateurs :
— Et ma pitance?
— Ce que la providence vous enverra, nous le partagerons en frères, répondirent les écoliers. Viens avec nous!
— Et mon bât?
— Tu l’as porté assez lourd, pauvre bête, pour en être enfin déchargé. Viens !
— Et le bâton?
— Bien risqué serait le bâton qui oserait te frapper à nos côtés. Viens!
— Et mon maitre ?
— Au diable ! tu n’as plus de maître ; viens avec nous, et vive la liberté !
À ces dernières paroles, l’âne se mit à trembler de tous ses membres.
— Je vous en supplie, mes bons messieurs, dit-il humblement, ressanglez-moi ma charge sur le dos, et bien dur ! Mon père et ma mère ont porté le bât ; mon grand-père et ma grand’mère aussi; tous ceux de notre famille l’ont porté, tous ont été sanglés, éreintés et battus ; je ne veux pas faire autrement que toute ma famille.
Les écoliers sont bavards ; ils racontèrent cette aventure; et il est probable que c’est depuis ce jour que l’épithète d’âne, qui était un éloge chez les Grecs, est devenue chez nous une injure.
Après l’âne, il faut à l’enfant un cheval. Voici l’animal qui est moins l’ami de l’homme que la moitié du cavalier.
(Madame Pape montre un cheval.)
Quel bonheur pour un enfant la première fois qu’il monte en croupe derrière son père! Il se croit homme déjà : il se sent dominateur ! Mais plus heureux encore dans l’avenir s’il n’a à employer de ce docile animal que les qualités pacifiques ! s’il n’a à le guider que dans les champs du travail, et jamais dans ceux du combat!...
Dans les pays où il n’y a pas de chevaux, Dieu a donné à l’homme d’autres serviteurs, tels que le chameau qui transporte les marchandises et les voyageurs à travers les déserts brûlants de l’Afrique, emportant pour lui-même, dans une cavité particulière de son estomac, des provisions pour six ou sept jours; le renne, qui, attelé à un léger traîneau, emporte le Lapon et l’Esquimau à travers les solitudes glacées du pôle.
(Mme Pape place un chameau et un renne à côté du cheval.)
Quelle différence entre les formes de ces trois animaux habitant les latitudes les plus opposées du globe : la zone torride, la zone glaciale, et, entre elles, notre zone tempérée. Leurs qualités, leur tempérament ne sont pas moins différents que leurs formes. On voit que le Créateur les a constitués chacun en raison du milieu où ils devaient vivre. Essayez de les transporter, d’acclimater le renne au midi, et le chameau au nord, et imaginez ce qui arriverait?
Eh! quelles belles occasions de leçons de choses que les jours de fête des villages! les jours de foire dans les grandes villes, le jour de l’an partout ! Ces jours où les enfants rentrent chez eux chargés de jouets, auxquels vos interprétations donneront un intérêt de plus.
Pour les transports en commun, en voici un, le plus rustique de tous, qui permet au moins de partager le plaisir avec de nombreux compagnons. C’est une fourragère, solide et vaste charrette des cultivateurs. Au temps des récoltes, elle s’en va aux champs, pleine de joyeux marmots qui rient aux passants à travers les barreaux comme de petits amours en cage ; et s’en revient à la ferme, chargée de lourdes gerbes ou de foins odorants. La fourragère, c’est le char triomphal de l’agriculture. Un grand peintre de l’école française, Léopold Robert, lui a donné ce titre de noblesse dans l’un de ses plus magnifiques tableaux : les Moissonneurs.
Mais à la ville, où il y a moins d’intimité et plus de cérémonie, il faut des voitures moins grandes, et surtout plus confortables. Il y a les voitures des gens riches, bien posés, qui font des visites : la calèche, le coupé.
En voici un autre qui est la voiture de plaisir : c’est le panier.
(Mme Pape montre l’objet dont elle parle.)
On rencontre celle-là, l’été, aux bains de mer, aux courses, dans tous ces lieux de plaisir où l’on dépense beaucoup d’argent ; où l’on dépense en un jour l’argent qui suffirait à faire vivre une famille pendant un mois! On la voit, cette voiture, passer rapide comme le vent, et poudroyant au soleil, sans se soucier, non plus que ceux qu’elle emporte, du sillon qu’elle laisse tracé derrière elle !... Le maître et le valet peuvent seuls y trouver place. C’est la voiture de l’égoïsme : passons!
Que j’aime bien mieux celle-ci !
(Mme Pape montre un omnibus.)
L’omnibus! un nom latin qui signifie : pour tout le monde. Pour tout le monde, à la bonne heure ! C’est ce qu’il faut aujourd’hui ! Le bien-être n’est pas une chose que les uns doivent niaisement dédaigner, ni les autres exclusivement s’approprier. Le bien-être est la somme, la résultante des progrès accomplis depuis le commencement du monde. Et comme les progrès sont collectifs, c’est-à-dire l’œuvre de tous les hommes, il est juste que tous ayant contribué à établir le bien-être, tous participent aux avantages qu’il procure. Il faut que, peu à peu, le bien-être descende sur la masse des hommes. Ce n’est plus, à l’heure où nous sommes, qu’une affaire de bon marché par l’association. La preuve, la voilà : c’est cette commode voiture, cet omnibus où, pour ses modestes trente centimes, chacun peut aller à ces affaires.
Toutefois, quand il s’agit d’aller loin, d’aller vite surtout, l’omnibus n’est pas précisément le moyen de transport qu’il faut prendre. En voici un autre qui l’emporte de beaucoup, non seulement sur ce véhicule, mais sur tous les précédents.
C’est un train de chemin de fer. C’est la vapeur, c’est la foudre
On en fait un jouet de cette terrible machine qui fait dix et vingt lieues à l’heure! Qui broie le corps d’un bœuf comme notre pied un grain de mil ! De cette brute formidable, dont le souffle ressemble au tonnerre, et qui, dans ses accès de fureur, fait sauter en l’air des wagons et des hommes, comme un jongleur indien ses billes d’ivoire !
Ces terribles catastrophes, tout le monde les sait, et cependant tout le monde va en chemin de fer. Vous y êtes venus, messieurs, et vous vous en retournerez de même. C’est qu’il y a un instinct supérieur à toutes les craintes, qui pousse invinciblement les hommes les uns vers les autres. Cet instinct vient d’en haut. Vous avez bien fait d’y obéir, car c’est l’instinct de la fraternité!
Les chemins de fer sont aussi un puissant moyen de civilisation, et finalement, qui dit civilisation dit bonheur, car le bonheur des hommes doit être le dernier mot de la civilisation.
Cependant, je l’avoue, ce n’est pas sans éprouver un certain sentiment de reconnaissance que je vois encore de temps en temps passer quelqu’une de ces vieilles voitures.
(Mme Pape montre une petite diligence.)
Vous allez dire que j’ai les goûts du siècle passé? Pas le moins du monde. Mais la première fois que je suis venue à Paris, c’était dans l’une de ces diligences. Nous mîmes vingt-sept heures pour faire soixante lieues ! Nos aïeux avaient le coche, qui voyageait moins vite encore. Il leur fallait huit jours pour venir d’Auxerre à Paris. Et quand ma grand’mère, qui était fabricante de point à Alençon, venait vendre ses dentelles à la cour de Versailles, elle mettait ordre à ses affaires et faisait son testament.
Les diligences ont donc été un grand progrès. Et il ne faut jamais être ingrats. D’abord parce que l’ingratitude par elle-même est affreuse, ensuite parce que, étant l’oubli d’un bienfait dont on a joui dans le passé, elle porte avec elle sa punition, en amoindrissant des trois quarts la valeur du bienfait dont on jouit dans le présent.
Si l’on veut rapprocher ainsi les notions d’un même ordre, relier l’une à l’autre, par leurs chemins naturels, les étapes de l’industrie dans la voie du progrès, il deviendra facile de conclure que ce progrès s’accélère dans sa marche géométriquement, comme la vitesse dans la chute des corps. Et l’on comprendra que, si le progrès moral est poursuivi et accéléré de même, le règne de la désolation et de la souffrance sera bientôt fini !
Les jalons de la marche du progrès ce sont les noms des savants, et des hommes de génie qui ont fait des découvertes heureuses, ou introduit des améliorations profitables au grand nombre. Tel est, au dix-septième siècle, pour la vapeur, celui de Denis Papin, dont la constante énergie communique tant de courage, et dont la triste histoire suggère tant de réflexions!
Dieu a créé l’Univers, et il a dit à l’homme : observe et imite.
Et en effet, l’homme ne crée ni n’invente. Il observe, et il combine pour son propre bien les résultats de ses observations.
Et cela est aussi vrai du savant, de l’homme judicieux et expérimenté, que du sauvage qui, caché dans les broussailles, imite la voix des animaux pour attirer ou surprendre sa proie.
Mais l’homme, poussé par l’attrait du mouvement, sera-t-il emprisonné sur la terre ferme?
Cet Océan, dont les vagues présomptueuses viennent, deux fois par jour, jeter leur défi à l’habitant des côtes comme pour lui dire : tu n’iras pas plus loin; cet Océan ne sera-t-il pas à son tour dominé et subjugué par le roi de la terre?
Oui ! roi de la terre, par la meilleure et la plus légitime des royautés, celle de l’intelligence et du cœur!
Si! l’Océan lui-même sera subjugue et conquis par ce je ne sais quoi qui est un instinct, et plus qu’un instinct, par cette aspiration qui fait le génie : l’aspiration vers l’infini, la soif de l’inconnu …
L’homme encore sauvage s’est incliné sur le bord des fleuves. Peut-être pour y boire dans le creux de sa main?
Il a vu, à travers les eaux transparentes, des poissons  se mouvoir avec une facilité gracieuse. Il a vu les feuilles des arbres tomber à l’automne, et flotter légèrement au fil de l’eau...
Il a observé, il a réfléchi, il a combiné ; et bientôt l’Océan a été contraint de porter sur ses flots, dans un canot fait de l’écorce d’un arbre, un sauvage, soit, mais un sauvage qui était un homme !
Voici la pirogue primitive, ébauche de poisson fabriquée de main d’homme, dont les rames rustiques sont les nageoires et le gouvernail.
(Mme Pape montre cet objet).
Puis, ayant fait cette pirogue, l’homme a remarqué que si le poisson nage, l’oiseau vole. Il a vu que les oiseaux avancent dans l’air, tantôt en le frappant de leurs ailes comme de deux rames ; tantôt en étendant leurs ailes, et se laissant porter mollement dans l’espace, ne prenant souci que de diriger leur essor.
Vous le savez, il y a des oiseaux rameurs et des oiseaux voiliers. L’hirondelle, la buse sont des voiliers; le pigeon, le moineau sont des rameurs. Ces connaissances-là sont à la portée de l’enfant, il n’a besoin que de ses yeux pour les acquérir, et d’une agréable provocation du maitre pour s’y intéresser.
L’homme a donc remarqué le vol de l’hirondelle, et il a inventé ceci.
(Mme Pape montre un navire.)
Le navire à voiles, si élégant! L’amour des matelots ! Image de l’ambition aventureuse. Qui, comme elle, tourne sa voile du côté d’où vient le vent ; et quelquefois, comme elle aussi, est tourmenté, battu par la tempête, et brisé aux écueils !
Car tous les navigateurs n’ont pas, comme Christophe Colomb, le bonheur glorieux de trouver au bout de leur course un nouveau monde !
Et maintenant, voilà le bateau à vapeur, plus modeste que le bâtiment à voile, mais d’une marche plus égale, plus rapide ; et sûr?... autant que quelque chose peut l’être, dans un monde où il n’y a de sûr que nos devoirs et la justice de Dieu.
Vous connaissez tous l’histoire de Fulton, et de son premier voyage de New-York à Albany, en 1807. Et vous pourrez, par cette histoire, apprendre à vos enfants que les meilleurs succès ne sont pas ceux qui s’obtiennent le plus facilement ni le plus vite.
Mais quoi ! la terre et l’eau, le globe seulement sont conquis à l’homme ?
Pourquoi pas le ciel aussi?
Et l’insatiable, méditant en lui-même, se dit :
« Si la barque, plus légère que l’eau, flotte sur l’eau, pourquoi une autre barque, plus légère que l’air, ne flotterait-elle pas dans l’air? »
Et croyant avoir tout observé, ïl fait ce léger vaisseau aérien que vous savez : le ballon, l’aérostat. Et le ballon, peu à peu gonflé d’un gaz élastique, tend les cordages qui le retiennent comme s’il voulait les rompre. Les cordages cèdent enfin, le ballon s’élance dans les couches supérieures de l’atmosphère, et le théoricien triomphant s’écrie :
« L’espace est à moi !...
« J’interrogerai ses mystérieuses profondeurs. Je  l’explorerai du sud au nord, de l’est à l’ouest. J’irai voir face à face les splendeurs de l’immensité. J’irai jusqu’où me porteront ma fantaisie et mon besoin de connaître. Adieu, terre ! adieu, rudes chemins, cahots, accidents, boue et poussière ! L’espace est mon domaine, les rayons du soleil sont mes sentiers !... Désormais l’homme a des ailes !... »
Mais... l’expérience muette et inexorable trahit l’aéronaute, et son beau rêve s’envole !...
Oui, rêve aujourd’hui encore, mais qui sait? demain peut-être réalité. La science, c’est la face dévoilée de Dieu. Qui l’aime et la cherche tôt ou tard la découvre!
Mais à quelque degré de perfection qu’il soit réservé à l’homme, dans l’avenir, d’améliorer ses moyens de transport, il en est un dont il n’égalera jamais la commodité, la sûreté, l’économie, l’agrément et la durée.
Ce moyen de transport, incomparablement supérieur à tous les autres, le voici !...
(Mme Pape pose sur la table une petite paire de jambes chaussées de bas et de bottines d’enfant. Tout le monde rit.)
C’est le premier qui soit accordé à. chacun de nous, comment se fait-il que ce soit le dernier qui nous vienne à la pensée ?
Pourtant celui-là est l’appareil locomoteur par excellence. C’est lui qui semble avoir servi de type à tous les autres. Voyez comme ses mouvements sont nettement déterminés. L’aile de l’oiseau, la nageoire du poisson, en s’appuyant sur l’air ou sur l’eau pour s’élancer en avant, ne nous montrent pas la netteté et la précision du pied de l’homme prenant son point d’appui sur la terre.
Nous allons chercher nos véhicules bien loin ; nous y payons nos places bien cher; tandis que celui-ci, utile et modeste présent de Dieu, ne nous coûte rien; nous procure, surtout aux petits enfants, des jouissances sans nombre; et, de même que les petites vertus, est pour chacun de nous un bien-être de tous les instants.
Et c’est précisément celui-là que nous allions oublier !
Nous sommes des enfants bien distraits ! Sans doute plus distraits qu’ingrats. Espérons que « cela ne nous arrivera plus. »
Je ne terminerai pas, messieurs, sans tirer une moralité de tout ceci :
Comme l’eau des nuages, tombée sur les montagnes, cherche de vallée en vallée la mer, son origine et sa fin : de même l’esprit de l’homme, emprisonné sur la terre, cherche à travers les siècles, de progrès en progrès, Dieu, son idéal, son abîme divin!
Il y atteindra ! que cette certitude vous donne, pour avancer, la foi et la force !
A l’Exposition du champ de Mars, nous avons lu dans l’École d’Amérique cette fortifiante et religieuse devise
« Plus haut, encore plus haut, toujours plus haut! »
J’en traduis la pensée dans le sens qui convient à notre profession, et je vous dis en vous quittant, messieurs, comme je me le dis à moi-même : Dans la carrière si belle et si longue de l’éducation où nous marchons ensemble, ayons un même mot de ralliement, et une même ambition :
« Mieux, encore mieux ! toujours mieux !...

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Marie-Pape Carpantier, Conférences faites aux instituteurs à la Sorbonne en 1867.
     
INTRODUCTION
DE LA
MÉTHODE DES SALLES D’ASILE
DANS L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE




Marie Pape-Carpantier (interprétée par Marilou Berry)

source de la photo : http://lkmagazine.jimdo.com/
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