15 novembre 2012

Leçon de choses, le vêtement - par Marie-Pape Carpantier




TROISIÈME CONFÉRENCE[1]

Séance du mercredi 4 septembre.



(Avant l’arrivée de Mme Pape, les objets qui doivent servir à la leçon ont été placés sur l’estrade.)

               MESSIEURS,

Je dois d’abord vous rassurer sur la quantité d’objets qui m’entourent. Leur nombre n’a rien de menaçant pour vous. Je ne vous demanderai strictement que ces trois quarts d’heure de bonne volonté à laquelle les collègues qui vous ont précédés sur ces bancs m’ont déjà accoutumée.
J’ai à vous entretenir d’un sujet bien minime en apparence. Les petits enfants ! Qu’y a-t-il de moins considérable? Qu’y a-t-il eu, jusqu’à ces dernières années, de plus inaperçu, de plus délaissé, au milieu de nos sociétés préoccupées d’affaires, d’industrie, de guerre, de conquêtes matérielles de toutes espèces?
Oui, en effet, les petits enfants sont une bien minime chose ; mais cette chose est petite à la manière du gland qui, placé en bonne terre, deviendra un chêne ! Vous êtes la bonne terre, vous, les instituteurs ; le chêne vous devra sa croissance, sa force et sa beauté. Pour moi, je demande à Dieu que ma parole soit simple, substantielle, et qu’elle vous aide à diriger les premiers développements, les développements sans retour de la jeune plante !
Dans les écoles, il est de règle de procéder par larges séances, taillées dans la journée suivant l’importance des matières et le nombre d’années que les écoliers ont à étudier. Mais la lecture, l’écriture, l’instruction religieuse, la grammaire, l’arithmétique, les notions de géographie, de géométrie, ayant toutes de l’importance, on les distribue carrément dans la vie de l’écolier, sans songer que peut-être l’écolier lui-même souffrira de ce petit arrangement.
Dans la salle d’asile on procède d’une façon tout à fait inverse. On se préoccupe de l’enfant avant de se préoccuper de l’enseignement. On ne lui en donne qu’à sa force, et l’on pense qu’une petite connaissance, mise bien à son aise dans une jeune tête, y germera mieux, et y produira de meilleurs fruits, qu’une demi-douzaine de notions entassées et pressées pêle-mêle l’une par-dessus l’autre. Rien n’est irréparable comme les impressions de l’enfance ; et si le désordre a été introduit dès le début dans une jeune cervelle, soyez assurés qu’il y restera toute la vie.
Certaines personnes, trompées par la gaieté qui règne dans les bonnes salles d’asile, et s’arrêtant aux apparences, ont pris pour de simples amusements, des passe-temps sans conséquence, les occupations qui s’y succèdent toute la journée. Des passe-temps ! Mais tout est passe-temps en ce monde, car le temps ne s’arrête jamais, quelque usage que nous en fassions. Seulement, il passe en laissant d’utiles traces ou en n’en laissant pas. La salle d’asile s’arrange de manière à ce qu’il en laisse de si profondes, qu’elles restent à jamais ineffaçables !
C’est pour aider à ce résultat qu’on y attache le souvenir de la joie, de la douce et naïve gaieté si aimée des enfants. C’est pour cela qu’on varie les exercices, que l’on chante, que l’on évite ces longues et mortelles classes des écoles, mortelles pour la santé des enfants, qu’elles privent du mouvement nécessaire ; mortelles pour leur intelligence, qu’elles obligent à croupir sur des leçons pleines d’ennui.
Il faut épargner la souffrance aux enfants. Arrière ces cœurs durs, stoïques pour les autres, qui prétendent que nos enfants étant destinés à la peine, il faut les y accoutumer de bonne heure! Ces gens-là sont peut-être les disciples de Zénon, et de cette société marâtre qui abandonnait les enfants nés chétifs au coin des bornes ; mais ils ne sont pas les disciples de Jésus-Christ, qui ramassait les petits enfants et les réchauffait contre son coeur!
Dans la salle d’asile, au contraire, tout est calculé pour le bien de l’enfance. La sollicitude maternelle y a pris toutes les formes, afin de répondre à tous les besoins de ces petits êtres impuissants, qui ne peuvent encore rien pour eux-mêmes et attendent de notre amour tout ce que nous demandons qu’ils rendent un jour à leurs familles et à la société.
Les deux premières préoccupations de l’instituteur, en vue de la santé de ses élèves, doivent être : 1° celles du local dans lequel il les garde pendant toute la journée ; et 2° l’exercice corporel par lequel il donne satisfaction aux nécessités organiques de leur développement.
L’exercice est le complément indispensable des courtes séances. C’est grâce aux repos fréquents que l’esprit des enfants pourra donner à vos leçons l’attention nécessaire. Car il n’y a ni menace, ni promesse, ni châtiment qui puisse obtenir de l’enfant une application prolongée au-delà de ses forces. S’il se trouvait un jeune garçon capable de rester attentif plusieurs heures sans éprouver le besoin de changer de place, ce serait très-malheureux pour lui : cela prouverait que toute son activité vitale est concentrée au cerveau, que l’équilibre est rompu, et que la santé de cet enfant est en danger. Avez-vous remarqué ce qui se passe le soir à la sortie des écoles, surtout des écoles où les enfants sont d’ordinaire le plus contenus ? Quels cris ! quels bonds ! quelle joie ! quelle délivrance !
Avez-vous remarqué aussi ce qui a lieu, à l’intérieur même des classes, lorsque les enfants arrivent, partent ou changent de place isolément? Quel bruit, quel désarroi, et souvent quel vacarme !
Pour éviter ces sérieux inconvénients, il suffirait d’imiter ce qui se passe dans les salles d’asile, comme on a imité là ce qui a lieu dans les régiments : on marche tous ensemble et en mesure. Les régiments ont la musique, les asiles ont le chant. Si on laissait les soldats marcher seul à seul, chacun à son pas, ils seraient bientôt hors d’haleine, car rien ne fatigue plus vite que le désordre.
Les chants des salles d’asile sont simples, intelligibles. Ils ont pour objet quelque sujet religieux, ou connu des enfants, ou facile à leur apprendre. La simplicité et la clarté sont les premières conditions de l’intérêt qu’y peuvent prendre les petits chanteurs ; c’est d’ailleurs la condition universelle de tout ce qu’on veut leur enseigner. Il ne faut pas leur faire tort, et dire, comme le disent à propos d’une foule de choses des instituteurs ineptes ou paresseux : « Ceci est au-dessus des enfants. » Cette assertion est simplement très‑commode pour se dispenser de les instruire.
Non, tout ce qui est accessible à notre âme est accessible à la leur. Voyez, par exemple, s’ils ne sont pas parfaitement accessibles au sentiment le plus élevé de tous, le sentiment religieux ; s’ils ne le comprennent pas, et ne le ressentent pas, quelquefois même avec plus de ferveur que nous?
Quand un enfant ne comprend pas, c’est qu’il y a incompatibilité entre lui et la forme qu’on emploie. C’est que le chant, ou le livre, ou le maître qui exprime une pensée, n’a pas su saisir le fond, l’essence même de cette pensée, et la revêtir d’une forme claire, facile, agréable, lumineuse, qui ne laisse aucune ombre.
Cette obscurité, cette impropriété du langage est une grande imperfection. On s’en corrigerait facilement si on se donnait la peine d’y penser.
Le chant, que je vous conseille d’employer, a d’ailleurs une valeur hygiénique très précieuse : il fortifie et développe les poumons, qui sont les principaux organes de la respiration. Vous savez que les constitutions faibles et débiles se renouvellent au moyen de la gymnastique ; eh bien ! le chant est pour les poumons une véritable gymnastique; et je n’en parle pas d’après la théorie seulement : je n’accepte les théories qu’après avoir expérimenté les faits; j’ai vu des enfants dont la poitrine était extrêmement délicate, des enfants condamnés par les médecins comme atteints de tubercules, guéris, radicalement guéris, par l’exercice gradué et mesuré du chant! Un chant sans effort, pris dans un mouvement en rapport avec la nature des enfants, jamais trop prolongé, ne montant pas trop haut, ne descendant pas trop bas, exécuté debout pour faciliter les mouvements du diaphragme et de tous les organes qui concourent à l’émission de la voix, rien n’est meilleur pour la santé, pour l’harmonie des mouvements du corps ; en même temps que c’est une excellente préparation à l’enseignement musical proprement dit, qui viendra un peu plus tard.
Quand au local, M. Gasquin vous a parlé ici, en termes charmants et poétiques, des agréments qui devraient se trouver réunis dans une maison d’école. Malheureusement le choix et la disposition des locaux ne dépendent pas des instituteurs. Ils dépendent des autorités, qui crient toujours misère ; et des architectes qui, trop souvent, se donnent plus de soin et dépensent plus d’argent, pour construire de mauvaises classes, qu’il n’en faudrait pour en faire de bonnes. Les architectes feraient bien, pour la plupart, de se renseigner un peu plus sur les nécessités d’une école.
Cependant, lorsque l’instituteur ou l’institutrice ont su, par leur sage conduite, par leur esprit d’ordre, leur dévouement à leurs devoirs, conquérir l’influence personnelle qui ne leur fait jamais défaut quand ils s’en montrent dignes, ils finissent toujours par obtenir, sinon de splendides locaux, du moins ces petites améliorations de détail qui font le charme des yeux, disposent maîtres et élèves à la belle humeur, et satisfont aux premières exigences de l’hygiène.
Au nombre de ces exigences de l’hygiène, se place la circulation large et abondante de l’air, de la lumière et du soleil. Rien n’est fortifiant, vivifiant, rien n’est indispensable à la croissance des jeunes plantes comme l’air enveloppant les enfants, les baignant pour ainsi dire de ses ondes pures et sans cesse renouvelées.
Savez-vous quel est ce mal terrible qui sévit dans les grandes villes, à Paris surtout, contre la vie de milliers de pauvres petits enfants? Qui, jusque sur le sein de leur mère, souvent au milieu de l’abondance, va prendre de gracieux petits êtres, nés forts et bien constitués, dont les chairs roses, le regard souriant, les joues rebondies, avaient fait pendant les premiers mois la sécurité et l’orgueil de leurs parents ! Mal affreux, indéfini, sphinx de la médecine, caché on ne sait ou, qui les saisit un jour, et lentement, sourdement, pâlit leur doux visage, fond leurs chairs, change leur voix gazouillante en un plaintif gémissement, ternit l’éclat de leurs yeux creusés d’un cercle noir, les courbe enfin, languissants, éteints, agonisants, ces êtres adorés, dans les bras maternels qui les étreignent avec désespoir?...
En avez-vous entendu parler, de ce mal terrible? c’est la Malaria ! ![2]
C’est l’absence de circulation dans l’air, l’éloignement des végétaux qui le renouvellent et le reconstituent sans cesse. C’est le châtiment presque fatal des hommes imprévoyants, qui ont imaginé de déserter les champs salubres pour venir s’entasser dans l’air stagnant et corrompu des grandes cités. Et la preuve ! la preuve irrécusable, c’est qu’il suffit de quelques jours passés au milieu de la campagne, pour rallumer chez les enfants les plus désespérés la vie prête à s’éteindre, et ramener sur leur visage, dans leurs regards, cet ineffable rayonnement de l’âme, que la mort allait obscurcir pour jamais !
Que l’air circule donc chez vous en grande abondance !
A la campagne les bâtiments manquent quelquefois, mais l’espace manque rarement ; et l’air jamais Entourez-vous aussi, le plus que vous pourrez, de végétaux.
Faites tous vos efforts pour obtenir un jardin ; et si vous n’en pouvez venir à bout, obtenez de transformer en jardin une partie de votre cour de récréation. Vos élèves auront toujours les rues et les champs pour leurs grands ébats, ils n’auront pas partout le bien-être physique et moral d’un jardin bien cultivé. Et si vous ne pouviez même obtenir cette permission (ce qui pourrait quelquefois arriver : tout le monde n’est pas bon juge en cette matière), eh bien, plantez tout ce que vous pourrez autour de votre maison. Rosiers, plantes grimpantes, clématites, liserons, haricots! tout est bon, pourvu que votre maison soit transformée en jardin ; pourvu que la verdure, les fleurs réjouissent le cœur et les yeux de vos enfants et les vôtres; pourvu qu’une végétation bienfaisante contribue à l’entretien de la santé qui leur est indispensable !
 Les végétaux d’ailleurs, vous fourniront le texte d’excellentes leçons de choses pour vos enseignements de chaque jour. Car, n’allez pas croire que la meilleure science se trouve dans les livres. Je ne veux pas médire des livres, mais je dis que les meilleurs enseignements sont ceux qu’un bon instituteur sait tirer chaque jour de la vie pratique. Et la vie déborde les livres. Elle les déborde dans tous les sens. Ce n’est donc pas dans les livres, du moins uniquement, qu’il faut l’aller chercher, c’est dans les choses qui nous environnent, dans les faits qui se passent autour de nous, dans les phénomènes simples et familiers de la nature qui s’accomplissent sous nos yeux, et qu’il faut savoir regarder et observer, pour en tirer parti dans un sens noble et moralement utile.
Ainsi, un jour une petite fille arrive à l’asile en pleurant. Elle s’est piquée à une touffe d’orties. L’ortie n’est pas un sujet qui semble prêter beaucoup à une leçon. Mais tout y prête entre les mains d’un instituteur intelligent :
Voici les orties auxquelles l’enfant s’est piquée.
(Mme Pape montre au fur et à mesure les différents objets dont il est question.)

Beaucoup d’enfants ont appris de leurs parents, plus tendres que judicieux, à se fâcher contre la cause passive des accidents dont ils sont les auteurs. Ils frappent les portes et les meubles contre lesquels ils se sont heurtés, les couteaux avec lesquels ils se sont coupés, sans se rendre compte qu’ils ont seuls la responsabilité de ces accidents. Ainsi, la petite fille, lorsque vous aurez essuyé ses larmes, pourra bien vous dire :
—Pourquoi le bon Dieu a-t-il fait les orties méchantes qui piquent?
—Pourquoi ? répondrez-vous. D’abord les orties ne sont point méchantes, elles ne piquent point les petites filles qui ne vont point les chercher. Ensuite, au lieu de nuire, les orties rendent souvent service. Elles servent de nourriture aux bestiaux, quelquefois même aux hommes.
En 1832, en Afrique, on a vu nos braves soldats, oubliés, sans vivres, à Tlemcen, manger des orties cuites dans eau!... C’était peu nourrissant, il faut le reconnaître, mais cela valait toujours mieux que rien.
L’ortie est aussi une plante cultivée pour l’industrie. Elle contient un fil délicat qui sert à faire les plus belles choses. Voyez ce ravissant mouchoir! un véritable objet d’art ! Il est tissé en fil d’ortie ; brodé en fil d’ortie ; garni d’une dentelle en fil d’ortie. (Supposons que ce mouchoir soit la cravate de mariage du grand-père, conservée par la famille comme une relique.) Vous voyez, mon enfant, que l’ortie, dont vous ne dites du mal que parce que vous ne la connaissez pas, est au contraire une plante précieuse autant que modeste.
L’enfant restera frappée et pensive. Vous ne savez pas, messieurs, ce que font jaillir de lumières les réflexions muettes d’une jeune âme! Dans cette âme encore limpide, il s’échange, entre Dieu et l’enfant, de secrètes confidences qui nous échappent, et que nous devrions bien essayer de suivre à la trace !...
Supposons qu’un autre enfant, témoin de votre conversation, vous dise à son tour
— Et ma blouse, est-elle faite avec du fil d’ortie ?
— Non mon ami. Cette blouse de toile grise est faite avec les fils d’une autre plante qui s’appelle du lin, et dont les fils sont moins délicats, mais plus forts que ceux de l’ortie.
Je n’ai pu me procurer du lin vert. En fait de produits naturels, à Paris, on n’a pas absolument tout ce qu’on désire. Voilà tout ce que j’ai pu trouver : cette tige a au moins trois ans d’herbier! (On rit.) Cependant, elle porte encore de la graine ; cette petite graine que vous connaissez bien. La voici : elle est plate, brillante, un peu allongée et dure. Mais on la réduit en farine, et quand on souffre de quelque douleur, vous en savez l’emploi? on en fait des cataplasmes qui endorment notre souffrance.

Puis elle sert à l’industrie. On en extrait de l’huile : l’huile de lin, très-siccative, qui est employée par les peintres, les mouleurs. En sorte que cette plante, elle aussi, est d’une grande utilité. Il est encore à remarquer que son fil est très doux, et sa tige frêle et délicate se laisse facilement travailler.
Eh bien, cette douceur, cette facilité à obéir au devoir, à se prêter au travail, n’est-elle pas une précieuse compensation de la faiblesse, et l’une des plus charmantes qualités de l’enfance ?
Alors, dira un autre, est-ce que le tablier que ma mère met devant elle lorsqu’elle fait le ménage et la cuisine, est fait aussi avec du fil de lin?
— Non; il est fait avec du fil de chanvre. Voici un pied de la plante qu’on nomme ainsi.
source : http://www.flowersway.com/visite/les-fours-a-chanvre-de-brehemont-222
Une personne obligeante m’a apporté de la campagne ce magnifique échantillon. Celui que je possédais n’y ressemblait guère, hélas ! Tenez, voilà le chanvre de Paris! C’est une culture de mon concierge faite dans un pot à fleur !
(Mme Pape dresse côte à côte un pied de chanvre qui a 2 mètres 50 de hauteur et un autre pied qui a 60 centimètres. Un immense éclat de rire s’élève de tous côtés).
Que voulez-vous ? c’est là ce que devient la nature, à Paris!
Voyez, au contraire, le riche feuillage de ce beau chanvre? Et vraiment j’y vois courir encore une jolie petite bête à bon Dieu. Ne négligez pas ce détail : la nature est hospitalière et bonne. Elle laisse vivre tout ce qui a reçu la vie. Il est bon d’apprendre aux enfants à faire comme elle. Non sans doute qu’il soit d’un haut intérêt qu’une bête à bon Dieu, un insecte quelconque, existe ou n’existe pas. Mais ce qui importe à un très‑haut degré, c’est que les enfants apprennent à respecter la vie. Qu’ils soient préservés de l’affligeante, et trop commune habitude, de ne pouvoir passer à côté d’une petite bête inoffensive, et créée par Dieu, sans l’écraser ?...
Voici maintenant les graines du chanvre. Vous les connaissez sous le nom de chènevis. On les donne à manger aux petits enfants.
(On sourit et l’on chuchote. Mme Pape s’aperçoit qu’elle s’est trompée de mot et se reprend.)
Aux petits oiseaux, veux-je dire. Oiseaux et enfants se ressemblent beaucoup !...
On en tire aussi, continue Mme Pape, de l’huile pour l’industrie. Mais le principal emploi du chènevis, comme de toutes les graines, c’est de servir de semence, et de perpétuer l’espèce de la plante selon la volonté du Créateur.
Le chanvre, étant plus grand que le lin, donne naturellement des fils plus gros,  plus solides ; si solides même, qu’ils servent non-seulement à faire la toile de ménage, mais aussi à tordre les câbles de navire, et à tisser ces grandes voiles qui les poussent si loin à travers les mers.
— Et ceci ? qu’est-ce encore ?
(Mme Pape présente un bouquet de capsules de coton.)
— Ceci ? c’est du coton. Non pas de la ouate comme celle dont on garnit les manteaux et les habits, mais du coton naturel, encore attaché à la fleur qui l’a produit, et tel qu’il est livré au commerce par les marchands d’Amérique, d’Asie et d’Afrique, qui le cultivent comme on cultive chez nous le blé et le chanvre. La graine de coton, cette petite graine arrondie et noire que voici, soigneusement renfermée dans la capsule, est mise en terre profonde vers février. Elle grandit, et peu de mois après produit ce doux et chaud duvet bien blanc, recueilli par des mains bien noires : par les mains des nègres. Je dis : les nègres. Il y a quelques années, j’aurais dit : les esclaves. Mais Dieu soit loué ! il n’y a plus d’esclaves !

source de la photo : http://www.futura-sciences.com/fr/doc/t/technologie/d/du-vegetal-aux-textiles_585/c3/221/p3/

Les enfants questionnant toujours demanderont :
— Et mon pantalon? et la robe de ma soeur? Avec quoi sont-ils faits?
— Ah ! ceci, c’est autre chose. Ces objets-là sont faits avec les produits d’une douce et utile bête. Nous étions tout à l’heure dans le domaine des végétaux, nous sommes maintenant dans le domaine des animaux. Voilà la douce bête dont la laine a fourni la matière de ce pantalon.
(Mme Pape présente un mouton).

source de la photo : http://ouessant-mouton.over-blog.com/article-31987511.html
On a coupé cette toison de laine en été, et sans blesser l’animal. Puis on l’a filée; on l’a tissée pour en fabriquer du drap; tricotée pour en faire, des bas, des gilets, la robe de votre petite sœur, et mille autres objets aussi chauds que solides. Le mouton, vous le voyez, est une des bêtes les plus utiles à l’homme ! Et l’une des petites filles, questionnant encore, dira peut-être :
— La robe de ma poupée est-elle en laine aussi?
— Non, répondrez-vous s’il s’agit d’une poupée riche comme celle-ci. Cette étoffe n’est pas de la laine, mais de la soie, c’est le produit d’un autre animal, beaucoup plus petit que le mouton, aussi doux, et encore plus inoffensif : le ver à soie. Le voici :
(Mme Pape présente un ver à soie attaché à une branche de mûrier).
Et maintenant, voici une image représentant le même sujet.


On a parlé, messieurs, des leçons par l’aspect. Voilà, certes, une excellente image. Mais comparez-la avec cet objet réel que l’enfant peut toucher, retourner, examiner sous ses divers aspects, et dites si les leçons par les choses elles-mêmes ne sont pas mille fois préférables aux leçons par le simple aspect.
N’ayons donc, une fois pour toutes, recours aux leçons par l’aspect que lorsque nous ne pouvons donner la leçon par les choses.
Vous montrerez aux enfants, non seulement le ver et le papillon, mais les œufs, le cocon, et la soie naturelle.
— Voilà, direz-vous, ce qu’est ce petit animal et ce qu’il produit. On dit qu’il est gourmand, parce qu’il mange, proportionnellement à son volume, autant à lui tout seul que trente-six chevaux ! Mais non, il n’est pas gourmand. Ce n’est pas par gourmandise qu’il mange tout cela, c’est par ardeur au travail. A proprement parler, il ne mange pas, il emmagasine les matières premières dont il composera sa pièce de soie, ce cocon dont le fil, soigneusement déroulé, atteint quelquefois jusqu’à mille mètres de longueur ! Voyez comme cette soie est belle et brillante !
Mais en voici les inconvénients : elle coûte cher, et sa beauté, augmentée encore par le merveilleux talent des ouvriers qui la tissent en velours, en satin, en rubans, en dentelles, entraîne quelquefois certaines femmes, peu raisonnables, à faire des dépenses au-dessus des ressources de leur fortune, et à marcher ainsi à la ruine !
Faut-il à cause de cela tuer les vers à soie ? détruire une matière belle, précieuse, dont la fabrication fait vivre un nombre incalculable de familles ? Alors il faudrait détruire tout ce que Dieu a créé, car il n’est rien dont on ne puisse abuser quand on oublie les règles du devoir. Et puis la soie est employée aussi à d’autres usages que des vêtements de femme, à des usages très nobles et très élevés dans notre vie sociale:
Elle sert aux ornements du culte, qui est la forme extérieure de la RELIGION.
Elle forme l’écharpe du magistrat dans l’exercice de son ministère, quand il représente la LOI.
Elle fournit l’étoffe de nos drapeaux qui représentent la PATRIE!
Voilà bien des raisons pour pardonner à la soie les extravagances qu’elle fait quelquefois commettre.
De plus, si la soie est la plus belle des étoffes, elle en est aussi la plus durable. C’est sans doute pour ce motif qu’on l’a choisie entre toutes pour représenter les sentiments les plus impérissables de notre l’âme.
— Avec quoi sont faits mes souliers ? demandera peut-être quelque infatigable questionneur. Est-ce qu’ils sont faits avec du chanvre, de la soie ou du coton ?
— Non, voilà l’animal qui a fourni la matière de tes souliers.
(Mme Pape pose sur la table un petit bœuf parfaitement exécuté. Puis s’interrompant, elle dit :)
Remarquez que pendant cette conversation, la petite fille qui s’était piquée s’est calmée peu à peu. Elle a cessé de pleurer, et a pris un vif intérêt à ce qui s’est dit et fait autour d’elle.
Le maître ou la maîtresse, en tout cas l’ami, a étendu sur la petite main, gonflée par les piqûres d’orties et les frictions violentes de l’enfant, un peu d’eau salée, un peu de salive peut-être, du baume de son coeur comme on dit et l’inflammation a cédé. La petite fille a oublié sa cuisante douleur.
L’histoire du cuir sera facile à raconter. Vous la savez tous.

source de la photo : http://www.journaldunet.com/economie/reportage/louis-vuitton-atelier-asnieres/10-cuir.shtml
 — Alors, dira l’enfant, puisque le cuir est plus solide que le coton et la soie, pourquoi ne fait-on pas les robes et les habits en cuir ?
— Pourquoi ? Écoute, je vais te raconter une histoire...
Mais pardon, messieurs, je vous ai recommandé les courtes séances, et je m’aperçois que je suis en train de l’oublier...
(Les cris : l’histoire ! se faisant entendre de toutes parts, Mme Pape continue :)
Cette histoire est une histoire véritable. J’ai connu le héros. Il s’appelait Hans Bader. C’était le fils d’un cordonnier alsacien. Il était petit, brun, vif, turbulent, impossible à tenir en place. Au lieu de se rendre à l’école, il allait courir dans les champs et par tous les chemins. Il grimpait aux arbres comme un écureuil, descendait les montagnes accroupi sur les talons de ses sabots, et ne comprenait pas le moins du monde que, rentrant chaque soir en lambeaux, il donnait à sa mère un ouvrage fou.
Hans Bader était pour tout un bon petit garçon, mais pour le mouvement c’était un diable. Son père disait qu’il était venu au monde un jour de tremblement de terre.
À la fin, ce père, qui était le meilleur homme qui fût sous le ciel, dit à la digne maman Bader :
— Il est impossible, ma chère femme, que ça continue ainsi. Ce mauvais garnement-là te fera mourir à la peine. Tu passes tes veillées à le raccommoder, tantôt d’un côté tantôt de l’autre, le plus souvent partout à la fois. Il faut que ça change. Ne me dis pas non, c’est décidé : je vais lui faire un pantalon de cuir.
(Tout le monde rit.)
Je crois devoir vous répéter que ceci n’est pas une histoire faite à plaisir.
Le père Bader prit donc son fil et son alêne, et fit le vêtement... sur mesure.
Le petit Hans, au premier abord, parut légèrement déconcerté. Il trouvait son nouveau costume assez singulier. Puis, aux articulations, c’était roide. Puis il lui vint à l’esprit que ses camarades pourraient bien rire en le voyant pantalonné comme cela. Mais pourtant il se résigna. Il faut dire que c’était ce qu’il avait de mieux à faire : le père Rader ne lui avait pas laissé d’autre habillement.
Pendant les premiers jours, le brave homme n’eut qu’à se féliciter de son invention. Mais une après-midi, dans une de ses courses champêtres et vagabondes, l’enfant vit des ouvriers occupés à rouir du chanvre dans la petite rivière d’Ill, qui descend dans le Rhin près de Strasbourg. Ce travail extraordinaire le ravit ! Et soudain le voilà dans l’eau, prêtant la main de tout son pouvoir aux ouvriers qui riaient de son zèle impétueux.
Ce fut seulement lorsque Hans sortit de l’eau qu’il s’aperçut que son pantalon était mouillé jusqu’à la ceinture. Ne voulant pas rentrer à la maison dans cet état, il se déshabilla lestement, et suspendit son pantalon à une branche d’arbre, au soleil.
Puis il alla jouer dans les herbes.
— Ce sera sec tout à l’heure, pensait-il.
Quand il revint, il éprouva une surprise extrême : son pantalon avait complètement changé de physionomie. Hans crut qu’en le mettant cela reviendrait, il essaya.... impossible d’entrer dedans ! le vêtement s’était raccourci, rétréci, retiré dans tous les sens. C’était devenu tout ce qu’on voudra, excepté un pantalon !
Le malheureux petit garçon fut obligé de rentrer en ville, avec une mise... très incomplète ! et de parcourir de longues rues, en cachant son pantalon derrière lui !... S’il eut à subir en son chemin des apostrophes et des quolibets, cela ne se demande pas! Mais, lorsqu’il arriva à la maison, vous représentez-vous la consternation du père, en voyant anéanti ce vêtement, objet de ses dernières espérances?
Pourtant il n’y eut de perdu que le pantalon. Le jeune Hans, honteux d’avoir ignoré les propriétés du cuir, et d’avoir, par suite de cette ignorance, traversé la ville dans un costume aussi inusité, dit à sa mère:
— Rendez-moi mes habits de drap, ma mère, je vous promets de les ménager.
On les lui rendit, et non seulement il ne déchira plus ses vêtements, mais il alla à l’école, devint un écolier modèle. Et plus tard, quand il fut grand, il se fit militaire, ce qui prouve bien qu’il était tout à fait converti à l’obéissance !
Et notre petite fille ? Eh bien, messieurs, elle a fait comme vous : elle a écouté, elle a ri, et elle a oublié sa souffrance.
Alors la maîtresse lui a dit : Ta main ne te fait plus mal ? — Non. — Écoute-moi donc, mon enfant, et réfléchis à ce que je vais te dire :
Lorsqu’il nous arrive quelque chagrin imprévu, quelque malheur que nous n’avons pas pu, ou pas su éviter, restons calmes, prenons patience. Au lieu d’augmenter nos maux par une révolte inutile, comme tu le faisais en frottant ta main avec colère, pensons à autre chose. Occupons utilement notre esprit. Le travail utile adoucit nos peines, en nous les faisant oublier.
Puisse cette constante pensée me rappeler à votre bon souvenir, messieurs, chaque fois qu’en votre double qualité d’hommes, et d’instituteurs, vous aurez à traverser des moments difficiles!

Marie-Pape Carpantier, Conférences faites aux instituteurs à la Sorbonne en 1867.
     
INTRODUCTION
DE LA
MÉTHODE DES SALLES D’ASILE
DANS L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE




Marie Pape-Carpantier (interprétée par Marilou Berry)

source de la photo : http://lkmagazine.jimdo.com/

[1] Deuxième série d’instituteurs.
[2] Nom que les Italiens donnent au mauvais air.
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