4 octobre 2011

L'Enseignement de l'ignorance, par Michea


Michéa explique pourquoi et comment est organisée et programmée la déchéance d'un système d'éducation qui autrefois nous était envié dans le monde entier.
Le propos est argumenté et cohérent, c'est sa grande force. C'est totalement incorrect politiquement, c'est pourquoi la situation n'ira pas en s'améliorant.
Que ceux qui continuent à dire que le niveau des élèves augmente (je pense notamment aux pseudos-pédagogues) et que les réformes mises en place depuis deux décennies, à grand coups de démagogie et de pseudo-modernité, sont bonnes pour les élèves, expliquent alors pourquoi, par exemple, il n'y a plus que 1% de fils d'ouvriers qui intègrent l'Ecole Polytechnique alors qu'en 1950 il y en avait 25% ? (voir le rapport Attali).
(L'Ecole Polytechnique n'est pas en cause, mais est juste un des nombreux révélateurs de l'évolution de la situation).  (commentateur Amazon)

Premier chapitre, p.13-16 :

       En 1979, Christopher Lasch, l'un des esprits les plus pénétrants de ce siècle, décrivait en ces termes le déclin du système éducatif américain :

« L'éducation de masse, qui se promettait de démocratiser la culture, jadis réservée aux classes pri­vilégiées, a fini par abrutir les privilégiés eux-mêmes. La société moderne, qui a réussi à créer un niveau sans précédent d'éducation formelle, a également produit de nouvelles formes d'ignorance. Il devient de plus en plus difficile aux gens de manier leur langue avec aisance et précision, de se rappeler les faits fondamentaux de l'histoire de leur pays, de faire des déductions logiques, de comprendre des textes écrits autres que rudimentaires[1]. »

       Vingt ans après, il faut bien admettre que la plu­part de ces critiques s'appliquent également à notre propre situation[2]. Bien entendu, il ne s'agit pas là d'une coïncidence. La crise de ce qui s'appelait autre­fois l'« École républicaine » n'est pas séparable de celle qui affecte désormais la société moderne dans son ensemble. Elle participe, à l'évidence, du même mouvement historique qui, par ailleurs, défait les familles, décompose l'existence matérielle et sociale des villages et des quartiers[3], et d'une façon géné­rale emporte progressivement avec lui toutes les formes de civilité qui, il y a quelques décennies encore, marquaient une part importante des rapports humains.

       Ce constat, en lui-même tout à fait banal, risquerait cependant de demeurer sans conséquences (ou même de conduire à des consequences ambiguës), si nous ne parvenions pas, en même temps, à saisir la nature de cette société moderne, c'est-à-dire à comprendre quelle logique préside à son mouvement. C'est alors seulement qu'il sera pos­sible de mesurer à quel point les présents progrès de l'ignorance, loin d'être l'effet d'un dysfonctionne­ment regrettable de notre société, sont devenus au contraire une condition nécessaire de sa propre expansion.

       Les pages qui suivent ont pour but d'étayer brièvement cette hypothèse, dont je suis bien conscient que certains la trouvent déjà parfaitement invraisemblable.

Remarque sur le concept d'ignorance.

       On entendra ici, par « progrès de l'ignorance », moins la dispa­rition de connaissances indispensables au sens où elle est habi­tuellement déplorée (et, assez souvent, à juste titre) que le déclin régulier de l'intelligence critique c'est-à-dire de cette apti­tude fondamentale de l'homme à comprendre à la fois dans quel monde il est amené à vivre et à partir de quelles condi­tions la révolte contre ce monde est une necéssité morale.

       Ces deux aspects ne sont pas complètement indépendants, dans la mesure où l'exercice du jugement critique requiert des bases culturelles minimales, à commencer par la capacité d'argumen­ter et la maîtrise de ces exigences linguistiques élémentaires que tout « novlangue » a précisément pour fonction de détruire. Il est néanmoins nécessaire de les distinguer parce que l'expé­rience nous apprend quotidiennement qu'un individu peut tout savoir et ne rien comprendre.

       C'est sans doute ce que voulait dire G. Orwell lorsqu'il écrit, dans son Journal de Guerre : « Si des gens comme nous comprennent la situation bien mieux que les prétendus experts, ce n'est pas parce qu'ils auraient un quelconque pouvoir de prédire des événements particuliers, mais parce qu'ils ont celui de saisir dans quel type de monde nous vivons (To grasp what kind of world we are living in) ».

       Ce qui fonde épistémologiquement cette distinc­tion est, naturellement, l'impossibilité manifeste de réduire l'activité critique de la Raison à la simple exploitation d'une banque de données entre lesquelles il suffirait de naviguer (ou de surfer) librement.

       Faute de prendre en compte cette distinc­tion, la sociologie ministérielle n'a aucune difficulté à prétendre — moyennant les erreurs méthodologiques d'usage — que « le niveau monte » ; cela, alors même que toutes les données dis­ponibles établissent que, dans les pays industriels, la jeunesse scolarisée est de plus en plus perméable aux différents produits de la superstition (de la vieille astrologie au moderne New Age), que ses capacités de résistance intellectuelle aux manipulations médiatiques ou à l'embrigadement publicitaire diminuent de façon inquiétante, et qu'une solide indifférence à la lecture des textes critiques de la tradition a pu lui être enseignée avec une efficacité remarquable.

Voir aussi  :
(80 % d'ignorants programmés maintenus en laisse par du pain et des jeux)



La baisse de niveau ou la hausse de l’ignorance :

 - Dictée : le niveau ne baisse pas !!! ?

 

- Evaluations : le niveau monte ? Trucages, mensonges et silences au plus haut niveau de l’Education nationale ?

 

- Raymond Boudon : Les causes de l'inégalité des chances scolaires

 

- Egalité de l'opportunité éducative - le Rapport Coleman (1966)

 

- Statistiques incertaines et mensonges certains : sur les justifications des réformes ayant aboli l’Ecole de la IIIème République

 

- Le mythe de la « démocratisation » : cahier de 1937

 

- Baisse de niveau et véritable apprentissage de l'incohérence : la production des poly-mutilés 

 

- La licence dans une pochette surprise, par Pierre Jourde 

 

- Maths, sciences : Débats hypocrites autour du déclin

 

- L'enseignement des sciences et la dénaturation des programmes, Jean-Pierre Ferrier 2006



[1] Christopher Lasch, La Culture du Narcissisme, Climats, 2000, p. 169.

[2] « En 1983, le rectorat de Nice avait réalisé une enquête auprès de 12 000 élèves de sixième. 22,48 % ne savaient pas lire et 71,59 % étaient incapables de comprendre un mot nouveau à partir du contexte. » Depuis, ajoute Liliane Lurçat, (élève puis collaboratrice d'Henri Wallon, elle est, en France, l'une des rares spécialistes sérieuses des sciences de l'éducation) « comme une mer engloutie dans les sables, le problème a dis­paru, par la magie du silence des médias et de la propagande politique. Sur les décombres de l'enseignement de la lecture et de l'écriture, on bâtit dans la hâte l'école de masse, en faisant miroiter le baccalauréat pour tous ». (Liliane Lurçat, Vers une école totalitaire ?, Paris, 1999). Le dernier exploit intellectuel de cette « propagande politique » est évidemment l'ouvrage de Christian Baudelot, Et pourtant ils lisent (Seuil, 1999).

[3] Comme chacun peut le constater, nous sommes, de ce point de vue, entrés dans une ère vraiment nouvelle : celle de la destruction des villes en temps de paix. Los Angeles étant le modèle préféré de tous les destructeurs modernes, on lira avec intérêt la remarquable étude de Mike Davis : City of Quartz. Los Angeles, capitale du futur, La Découverte, 1997. On trou­vera une application au cas français dans le pamphlet de Sophie Herskowicz : Lettre ouverte au Maire de Paris à propos de la destruction de Belleville, Encyclopédie des nuisances, 1994. [A]
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