26 novembre 2011

Enseigner le français : les proverbes (par M. Bréal)


Les proverbes, si chers à nos aïeux, et dont Franklin savait tirer un si bon parti, ont bien perdu de leur prestige. C’est encore un legs du passé que nous répudions trop légèrement, sans nous demander par quoi nous remplacerons tout ce bon sens ramassé en courtes sentences. Il est bien vrai que c’est une arme à deux tranchants, et que sur la plupart des sujets on peut ranger les proverbes par paires qui se contredisent. Mais s’il en est beaucoup qui plaident la cause de l’égoïsme, il y en a encore plus qui sont des maximes d’honneur et de vertu. 

C’est la tâche de l’école de les mettre en pleine lumière et de les graver en traits profonds dans l’esprit de l’enfant, pour qu’il les emporte dans la vie comme un sûr viatique. Plus d’une fois, durant le cours de son existence, l’ancien écolier sera placé entre deux conduites à suivre, et dans la délibération qu’il tiendra avec lui-même, il appellera à son aide, pour s’éclairer et pour se soutenir, tout ce que lui pourra fournir sa mémoire : exemples, récits, conseils. Alors une maxime apprise à l’école, se présentant avec la voix, le geste et le visage de l’instituteur, s’il a été à la hauteur de sa mission et digne de ce nom, le retiendra peut-être dans la bonne voie. 

L’école dédaigne cette sagesse des peuples : de ce magasin qui contient de l’excellent et du détestable, très-souvent le mauvais seul vient jusqu’aux oreilles de l’enfant. Le maître ne devrait pas craindre de citer, à l’occasion, quelque dicton égoïste pour le mettre en parallèle avec les maximes honnêtes; il n’aura point de peine à montrer de quel côté se trouvent la supériorité morale et le véritable esprit de conduite.




Michel Bréal, 
L’ENSEIGNEMENT DE LA LANGUE FRANÇAISE 
Conférence aux instituteurs et institutrices de la Seine, 1876 

L’enseignement de la langue maternelle nous paraît donc avoir sa place légitime à l’école : voyons comment on pourra le mieux la lui assurer.

- premier moyen : la leçon de choses

- deuxième moyen : la lecture par le maître de textes, les questions orales, le compte-rendu de lecture de livres empruntés à la bibliothèque

- troisième moyen : -->

Le troisième moyen, qui est sans contredit le meilleur auxiliaire de la grammaire, c’est la composition française. Si j’en crois les statistiques, ce serait encore là le côté défectueux de nos écoles. « Orthographe bonne, très-bonne ; composition faible. » Ainsi s’exprime l’un des derniers rapports sur les examens de l’hôtel de ville. Cependant la composition devrait être la pierre de touche des études; sur un sujet qui ne dépasse pas notre horizon habituel, écrire deux pages où les idées soient exposées avec ordre et clarté, et où tout se tienne dans le raisonnement, il n’en faut ni plus ni moins pour attester de bonnes études, et c’est à ce résultat que devrait tendre tout bon enseignement primaire. Je n’accuse pas nos écoles ; je sais qu’on les quitte trop tôt. Mais quand, à défaut de la loi, une organisation meilleure parviendra à retenir plus longtemps les élèves, la composition française prendra dans les occupations scolaires la place qui lui est due. Il ne s’agit pas de donner des sujets de fantaisie ; je voudrais des narrations, des lettres, des développements d’idées morales comme en suggère la vie quotidienne. Vous n’aurez pas de peine à trouver des sujets. Une mine abondante pourra être fournie par les proverbes, trop dédaignés de l’école. Voici, par exemple, le Véritable Sancho-Panza, un volume précieux où les proverbes sont rangés par centuries et par dizains. Écoutez le Dizain des amis : « L’ami par intérêt est une hirondelle sur les toits. — L’ami de tout le monde n’est l’ami de personne. — Il n’est meilleur ami ni parent que soi-même. » Vous reconnaissez ici la morale égoïste, triste fruit de l’expérience. Mais le correctif n’est pas loin; écoutez ceux-ci : « Il est toujours fête quand amis s’entr’assemblent. — Plus font deux amis que ne font quatre ennemis (car les ennemis se diviseront). — Il n’y a pas de meilleur miroir qu’un vieil ami… » Voulez-vous entendre quelque chose du Dizain des vases ? « Si vous cassez la bouteille, vous n’y boirez plus. — Les tonneaux vides sont les plus bruyants. — Qui s’attend à l’écuelle d’autrui a souvent mal dîné. — Le mauvais vase empire tout ce qu’on y met. » Ou du Dizain des jeux ? « Au bon joueur la balle lui vient. » Ou du Dizain de l’attelage : « La plus mauvaise roue du char est celle qui crie toujours. » En fait de proverbes, je pense comme l’ami de Don Quichotte : il faut les prendre par grappes. C’est comme les fraises des bois, qui doivent être mangées à la cuiller. Ainsi sont faites les productions populaires, chansons, légendes, contes ; le premier parait d’un goût assez médiocre ; mais le palais s’y fait, et bientôt on en redemande jusqu’à ce qu’on les ait dévorés tous.
Voici d’autres sujets faits pour un âge plus avancé, et, qui ressemblent aux questions que des hommes réfléchis, aimant à se rendre compte des choses, peuvent débattre pour leur instruction. Vous verrez qu’ils ne ressemblent pas à des thèmes d’école. « Pourquoi la chaleur augmente-t-elle à mesure qu’on approche de l’équateur ? — Pourquoi une surface inclinée ou une roue facilite-t-elle le travail de l’ouvrier ? — Pourquoi les hommes contents de peu sont-ils les plus heureux ? — Pourquoi nos défauts augmentent-ils toujours ? — Vaut-il mieux appartenir à une grande ou à une petite nation ? » Si ces questions paraissent un peu difficiles, on pourra d’abord les discuter de vive voix avec les élèves. Je voudrais que les maîtres fissent collection de ces sortes de sujets, comme dans nos lycées les professeurs se transmettent des matières de discours et de vers latins.
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