3 octobre 2011

De l'inégalité parmi les sociétés, par Jared Diamond

Cet essai explique les trajectoires très diverses de l'histoire de l'homme sur chaque continent par la géographie des plaques continentales et le hasard de la répartition initiale des espèces de faune et de flore. L'orientation d'est en ouest de la plaque eurasienne d'une part, sa dotation initiale en plantes cultivables et animaux domesticables de l'autre, sont les deux facteurs ultimes qui permettront aux Européens de construire les navires et les fusils qui leur serviront à explorer et conquérir le monde. Cette chaîne de causalité comporte plusieurs maillons rigoureusement présentés et analysés par l'auteur, les deux plus importants d'entre eux étant la domestication de grands mammifères et la culture des céréales: cette étape servira en effet de soubassement au développement de la vie en villages, puis à la création des métiers dits "non productifs" et à la spécialisation grandissante des sociétés; mais elle sera aussi à l'origine de l'adaptation des peuples eurasiens, par sélection naturelle, aux virus issus des animaux qu'ils auront domestiqués, une "opportunité" qui leur donnera un avantage décisif sur leurs cousins d'Amérique, peu préparés à prendre de plein fouet germes et fusils.
Cet essai a valu à Diamond le prix Pulitzer 1998 pour le meilleur ouvrage général hors fiction. En 2005, le livre a été adapté en un film documentaire en 3 parties de 55 minutes, produit par National Geographic Society, et diffusé sur les chaînes américaines du réseau PBS. Ces documentaires ont été diffusés en français sur Arte en avril 2008, sous le titre Un monde de conquêtes1.


De l'inégalité parmi les sociétés - Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire est un livre de Jared Diamond paru en 1997. Son titre original est Guns, Germs, and Steel: The Fates of Human Societies (Fusils, microbes et acier : le sort des sociétés humaines). Jared Diamond : article Wikipedia



Guns, Germs and Steels, by Jared Diamond (18 VIDEOS)

Prologue de l'ouvrage (voir fin de l'article)

Résumé de la thèse de l'auteur

À partir de la « question de Yali » (pourquoi les Européens ont-ils colonisé les autres peuples et non l'inverse ?), l'auteur retrace l'histoire des sociétés humaines, entamée il y a 15 000 ans au Néolithique en Eurasie. Les sociétés occidentales qui ont leurs racines dans le Croissant fertile doivent leur richesse à plusieurs hasards de circonstance liés à la présence de mammifères et de plantes domesticables:
  1. L'Eurasie est à la fois le plus vaste des continents mais aussi le seul dont l'axe dominant soit est-ouest. Sans grande barrière écologique de l'Atlantique à la mer de Chine, de nombreux grands mammifères ont pu y proliférer. Mais, contrairement aux grands mammifères des quatre autres continents qui furent rapidement exterminés par les sociétés de chasseurs, ceux de la plaque eurasienne ont su s'adapter, voire s'habituer, au cours de plusieurs millénaires à la présence humaine. Au final, treize des quatorze grands mammifères domestiqués par l'homme moderne sont d'origine eurasienne, notamment cinq d'entre eux appelés à connaître une répartition mondiale: le mouton, la chèvre, le cheval, le porc et la vache.
  2. Dans le domaine végétal, l'Eurasie était mieux doté que les autres continents en plantes domesticables à grosses graines, notamment des céréales comme le blé et l'orge, et des légumineuses, source de protéines comme le pois. La présence de telles plantes serait due à un environnement tempéré aux saisons bien marquées.
Ce "bagage" initial favorable a permis l'apparition de l'agriculture et de société de producteurs, et non plus de chasseurs-cueilleurs. Cela a permis une augmentation de la production alimentaire et donc des populations. Les hommes eurent aussi plus de temps à consacrer à l'artisanat, l'industrie, l'innovation, la politique, la culture. Ils se sont organisés en sociétés hiérarchisées, avec une division du travail croissante rendue encore plus poussée grâce à l'écriture. Toutes ces conditions étaient réunies dans le croissant fertile.
Ces modes de vie n'étaient pas (encore) développés plus à l'ouest, faute des conditions requises, mais ils s'y sont facilement propagés, car il n'y a pas de barrières écologiques majeures. Ces innovations ont donc survécu à l'effondrement des sociétés sumériennes, probablement pour des raisons environnementales (déforestation et salinisation des sols provoquée par l'agriculture).

Le bétail transmet aux humains des maladies (variole, peste, tuberculose) ; les densités de population élevées et la grande masse d'habitants en Eurasie permettent l'évolution de microbes pathogènes de masse, qui ne pourraient survivre dans des populations trop réduites à cause de l'immunité persistant longtemps (rougeole, rubéole, grippe, ...). Les survivants de chaque épidémie transmettent leur immunité à leurs descendants, donnant ainsi une considérable "avance" aux occidentaux dans la résistance à ces maladies. Les autres peuples seront eux victimes des germes apportés lors des grandes découvertes ; notamment en Amérique, où des taux de mortalité de 95 % sont observés, rayant de la carte les villes d'Indiens de la vallée du Mississippi, minant les structures administratives et le moral des empires aztèques et incas juste avant les expéditions espagnoles de Torres et Pizarro. En sens inverse, les maladies endémiques causent des pertes importantes chez les conquistadors mais ne se diffusent pas vers leur métropole, qui peut continuer à envoyer des renforts.

La population élevée permet l'émergence de structure étatiques fortes, capables de nourrir des spécialistes : lettrés qui font tourner l'administration, soldats, artisans (potiers, menuisiers, forgerons, tailleurs de pierre...). La diversité permet l'émergence, la diffusion et la combinaison d'innovations techniques, dont celles qui fourniront les véhicules (chariot, navires) et les armes (cuivre, bronze, fer, acier, armes à feu, rapports et informations écrites) de la conquête.

À ce stade la civilisation chinoise est en avance technique sur l'Europe occidentale, mais d'un coté (en Chine) la géographie permet une unification complète et réduit la menace militaire des voisins, tandis que de l'autre elle permet le maintien d'états rivaux et en concurrence. Cette concurrence pousse à l'innovation : armement, navigation. Les occidentaux explorent les autres continents, où les populations n'ayant pas bénéficié d'autant de facteurs « favorables » sont restées à l'état de chasseurs-cueilleurs, ou de sociétés moins armées.

Plan de l'ouvrage

Prologue - La question de Yali
Les occidentaux dominent le monde, mais pourquoi eux plutôt que les habitants de Papouasie-Nouvelle-Guinée (dont fait partie celui qui pose la question, Yali) ? La réponse évidente est que c'est grâce au "cargo" (désignation indigène de l'ensemble des objets techniques occidentaux), mais elle ne fait que conduire à une autre question : pourquoi le cargo est-il originaire de là-bas plutôt que d'ici ? Or il est bien évident pour l'auteur que ce n'est pas une question d'intelligence ou de moralité, manifestement les habitants de Papouasie-Nouvelle-Guinée sont autant (et même mieux) dotés de ce point de vue que l'occidental moyen. Il faut chercher ailleurs ...

Première partie - De l'Éden à Cajamarca

Chapitre premier - Sur la ligne de départ
Chapitre 2 - Une expérience naturelle en histoire
Chapitre 3 - Collision à Cajamarca

Deuxième partie - L'essor et l'extension de la production alimentaire

Chapitre 4 - Le pouvoir de l'agriculture
Chapitre 5 - Les nantis et les démunis de l'histoire
Chapitre 6 - Cultiver ou ne pas cultiver
Chapitre 7 - Comment faire une amande
Chapitre 8 - Des pommes ou des Indiens
Chapitre 9 - Les zèbres, les mariages malheureux et le principe de « Anna Karénine »
Chapitre 10 - Cieux spacieux et axes inclinés

Troisième partie - Des vivres aux fusils, aux germes et l'acier

Chapitre 11 - Le don fatal du bétail
Chapitre 12 - Épures et lettre empruntées
Chapitre 13 - La mère de la nécessité
Chapitre 14 - De l'égalitarisme à la kleptocratie

Quatrième partie - Le tour du monde en cinq continents

Chapitre 15 - Le peuple de Yali
Chapitre 16 - Comment la Chine est devenue chinoise
Chapitre 17 - En vedette vers la Polynésie
Chapitre 18 - La collision des hémisphères
Chapitre 19 - Comment l'Afrique est devenue noire.

Épilogue, de l'avenir de l'histoire humaine considérée comme une science

Présentation de l'éditeur (Amazon)

L'inégalité dans la répartition des richesses entre les sociétés est liée aux différences de milieux, pas aux différences génétiques. 

Mobilisant des disciplines aussi diverses que la génétique, la biologie moléculaire, l'écologie des comportements, l'épidémiologie, la linguistique, l'archéologie et l'histoire des technologies, Jared Diamond montre notamment :

* le rôle de la production alimentaire (c'est-à-dire la domestication des plantes et des animaux sauvages, puis l'augmentation des vivres par l'agriculture et l'élevage, qui permet d'entretenir des bureaucraties et des artisans spécialisés dans la production des armes) ;

* l'évolution des germes caractéristiques des populations humaines denses favorisées par la révolution agricole (les germes eurasiens ont tué plus d'indigènes américains et non eurasiens que les fusils ou les armes d'acier des Eurasiens) ;

* le rôle de la géographie dans la diffusion contrastée de l'écriture et de la technologie, selon la latitude en Eurasie, mais la longitude aux Amériques et en Afrique.

A l'ère de la globalisation, Jared Diamond nous propose opportunément cet essai, en tout point singulier, sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les sociétés. 



PROLOGUE


       Nous savons tous que l’histoire a évolué de manière très différente pour les peuples des différentes parties de la planète. Treize mille ans se sont écoulés depuis la fin du dernier âge glaciaire : certaines parties du monde ont créé des sociétés développées fondées sur l’alphabétisation et l’usage d’outils métalliques, d’autres ont formé des sociétés uniquement agricoles et non alphabétisées, et d’autres encore sont restées des sociétés de chasseurs et de cueilleurs avec des outils de pierre. Ces inégalités historiques ont jeté sur le monde une ombre épaisse, parce que les premières de ces sociétés ont conquis ou exterminé les autres. Alors que ces différences forment la base de l’histoire du monde, leurs raisons demeurent incertaines et sujettes à controverse. Cette énigmatique question des origines m’a été posée, voilà vingt-cinq ans, sous une forme simple et personnelle.

       En juillet 1972, je me promenais sur une plage de l’île tropicale de Nouvelle-Guinée où, en tant que biologiste, j’étudie l’évolution des oiseaux. J’avais déjà eu vent d’un dénommé Yali, homme politique local remarquable, qui faisait alors le tour du district. Par hasard, Yali et moi allions ce jour-là dans la même direction. Il me rattrapa et nous marchâmes ensemble une bonne heure, sans cesser de discuter.

       Yali rayonnait de charisme et d’énergie. Ses yeux brillaient de manière fascinante. Il parla avec assurance de sa personne, mais il posa aussi quantité de questions pénétrantes et me prêta une oreille attentive. Notre conversation commença par un sujet alors présent à l’esprit de tous les Néo-Guinéens : la rapidité des changements politiques. À l’époque, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, comme on appelle aujourd’hui la nation de Yali, était encore administrée par l’Australie dans le cadre d’un mandat des Nations unies, mais l’indépendance était dans l’air. Yali m’expliqua ses efforts pour préparer la population locale à cette perspective.

       Au bout d’un moment, il changea de sujet et se mit à me presser de questions. Yali n’avait jamais quitté la Nouvelle-Guinée et avait arrêté ses études au lycée, mais il était d’une curiosité insatiable. Pour commencer, il voulut savoir en quoi consistait mon travail sur les oiseaux de Nouvelle-Guinée (y compris combien j’étais payé pour le faire). Puis il me demanda comment les ancêtres de son peuple avaient atteint la Nouvelle-Guinée au cours des quelques dizaines de milliers d’années passées et comment les Européens blancs l’avaient colonisée dans les deux cents dernières aimées.

       La conversation demeura amicale, alors même que nous était familière la tension qui régnait entre les deux sociétés que nous représentions, Yali et moi. Il y a deux siècles de cela, tous les Néo-Guinéens vivaient encore « à l’âge de pierre ». Autrement dit, ils employaient encore des outils de pierre semblables à ceux que remplacèrent les outils métalliques en Europe voilà des milliers d’années. Et ils vivaient dans des villages qui n’étaient pas soumis à une autorité politique centrale. Les Blancs étaient arrivés, avaient imposé un gouvernement centralisé et apporté des biens Matériels, dont les Néo-Guinéens reconnurent aussitôt la valeur : des haches de métal, des allumettes, des médicaments, mais aussi des vêtements, des boissons sans alcool et des parasols. En Nouvelle-Guinée, on désignait tous ces biens sous le nom de cargo.

       Nombre de colons blancs ne cachaient pas leur mépris envers les Néo-Guinéens, qu’ils jugeaient « primitifs ». Le moins capable des « maîtres » blancs lui-même — on les appelait encore ainsi en 1972 — jouissait d’un niveau de vie très supérieur à celui des Néo-Guinéens, même à celui des responsables politiques charismatiques comme Yali. Ce dernier n’en avait pas moins pressé de questions quantité de Blancs comme il le faisait avec moi, et j’avais moi-même pressé de questions quantité de Néo-Guinéens. Nous savions parfaitement tous deux que les Néo-Guinéens sont en moyenne au moins aussi dégourdis que les Européens. Il devait avoir tout cela présent à l’esprit lorsque, me jetant un nouveau regard pénétrant de ses yeux brillants, il me posa cette question : « Pourquoi est-ce vous, les Blancs, qui avez mis au point tout ce cargo et l’avez apporté en Nouvelle-Guinée, alors que nous, les Noirs, nous n’avons pas grand-chose à nous ? »

       Une question simple, mais qui allait au cœur de la vie, telle que Yali en faisait l’expérience. La différence reste en effet immense entre le mode de vie du Néo-Guinéen moyen et celui de l’Européen ou de l’Américain moyen. Et l’on retrouve des différences comparables dans les modes de vie d’autres peuples. Ces disparités considérables devaient avoir des causes puissantes qu’on aurait pu croire évidentes.

       Pourtant, il n’est pas facile de répondre à la question apparemment simple de Yali. Je n’avais pas de réponse alors. Les historiens de métier ne s’accordent toujours pas sur la solution. La plupart ont même cessé de se poser la question. Depuis cette conversation, j’ai étudié d’autres aspects de l’évolution des hommes, de leur histoire et de leur langage. Écrit vingt-cinq ans plus tard, ce livre s’efforce de répondre à Yali.



       Si la question de Yali ne portait que sur l’écart entre Néo-Guinéens et Européens blancs, on peut l’étendre à un ensemble plus large de contrastes au sein du monde moderne. Les populations d’origine eurasienne, en particulier celles de l’Europe et de l’Asie de l’Est, sans oublier celles qui ont été transportées en Amérique du Nord, dominent le monde moderne par leur richesse comme par leur puissance. D’autres peuples, y compris la plupart des Africains, se sont défaits de la domination coloniale européenne, mais demeurent loin derrière en termes de richesse et de puissance. D’autres encore, comme les aborigènes d’Australie, des Amériques et de l’Afrique australe, ne sont même plus maîtres de leurs terres : les colons européens les ont décimés, asservis, voire exterminés.

       Aussi peut-on reformuler les questions sur l’inégalité dans le monde moderne de la manière suivante. Pourquoi la richesse et la puissance sont-elles distribuées ainsi et pas autrement ? Pourquoi, par exemple, ce ne sont pas les indigènes d’Amérique, les Africains et les aborigènes australiens qui ont décimé, asservi ou exterminé les Européens et les Asiatiques ?

       On peut aisément poser la même question en remontant un peu en arrière. Par exemple, jusqu’en 1500 : alors que l’expansion coloniale de l’Europe ne faisait que commencer, les populations des divers continents accusaient déjà de grandes différences en termes de techniques et d’organisation politique L’Europe, l’Asie et l’Afrique du Nord se composaient largement d’États ou d’empires connaissant le métal, pour certains au seuil de l’industrialisation. Deux peuples indigènes des Amériques, les Aztèques et les Incas, régnaient sur des empires avec des outils de pierre. De petits États ou des chefferies avec des outils de fer se partageaient diverses régions de l’Afrique subsaharienne. Les autres peuples — y compris tous ceux d’Australie et de Nouvelle-Guinée, de nombreuses îles du Pacifique et de petites parties de l’Afrique subsaharienne — vivaient pour la plupart sous forme de tribus agricoles, voire encore de bandes de chasseurs-cueilleurs utilisant des outils de pierre.

       Ces différences techniques et politiques de 1500 sont bien entendu les causes immédiates des inégalités du monde moderne. Les empires aux outils d’acier furent à même de conquérir ou d’exterminer des tribus pourvues d’armes de pierre et de bois. Mais comment le monde en était-il arrivé là en 1500 ?

       Une fois encore, on peut aisément remonter dans le temps et puiser dans l’histoire écrite et les découvertes archéologiques. Jusqu’à la fin du dernier âge glaciaire, jusque vers 11 000 av. J.-C., toutes les populations de tous les continents vivaient encore de la chasse et de la cueillette. Entre 11000 avant notre ère et 1500 apr. J.-C., le développement contrasté des différents continents se solda par les inégalités techniques et politiques de 1500. Alors que les aborigènes d’Australie et les indigènes d’Amérique restaient des chasseurs et des cueilleurs, la majeure partie de l’Eurasie et une bonne partie des Amériques et de l’Afrique subsaharienne développèrent l’agriculture, l’élevage en troupeaux, la métallurgie et des organisations politiques complexes. Des parties de l’Eurasie et une région des Amériques se dotèrent aussi indépendamment de l’écriture. Mais toutes ces innovations intervinrent plus tôt en Eurasie qu’ailleurs. Par exemple, la production en masse d’outils de bronze, à peine amorcée dans les Andes sud-américaines avant 1500, était déjà bien établie dans certaines parties de l’Eurasie plus de 4 000 ans auparavant. Lorsque les explorateurs européens les découvrirent, en 1642, les Tasmaniens avaient une technologie de la pierre plus simple que celle du paléolithique supérieur, dans certaines régions de l’Europe, plus de 10 000 ans plus tôt.

       Dès lors, on peut reformuler la question sur les inégalités du monde moderne de la manière suivante : pourquoi l’humanité ne s’est-elle pas développée au même rythme sur les différents continents ? Ce sont ces disparités qui forment la trame générale de l’histoire et qui sont le thème de mon livre.

       Alors qu’il traite, au fond, d’histoire et de préhistoire, son intérêt n’est pas purement académique : il est au contraire d’une importance pratique et politique majeure. C’est l’histoire des interactions entre populations disparates qui ont donné sa forme au monde moderne à travers des conquêtes, des épidémies et des génocides. Ces collisions ont eu des répercussions dont on n’a pas fini de sentir les effets, bien des siècles plus tard, et qui restent aujourd’hui actives dans quelques-unes des régions les plus troublées du monde.

       Par exemple, une bonne partie de l’Afrique est encore aux prises avec l’héritage du colonialisme récent. Dans d’autres régions — y compris une bonne partie de l’Amérique centrale, au Mexique, au Pérou, en Nouvelle-Calédonie, dans l’ex-Union soviétique et certaines parties de l’Indonésie —, des guerres civiles ou des guérillas opposent des populations indigènes encore nombreuses aux gouvernements dominés par les descendants des envahisseurs et des conquérants. Maintes autres populations indigènes — comme les autochtones d’Hawaii, les aborigènes d’Australie, les indigènes de Sibérie ou les Indiens des États-Unis, du Canada, du Brésil, de l’Argentine et du Chili — ont été si largement réduites par le génocide et la maladie qu’elles sont aujourd’hui beaucoup moins nombreuses que les descendants des envahisseurs. Tout en étant incapables de livrer une guerre civile, elles n’en affirment pas moins de plus en plus leurs droits.

       Outre ces répercussions politiques et économiques des collisions passées, il est des répercussions linguistiques : je veux parler de la disparition imminente de la majeure partie des 6 000 langues qui ont survécu et sont en passe d’être remplacées par l’anglais, le chinois, le russe et quelques autres langues dont le nombre de locuteurs a considérablement augmenté dans les derniers siècles. Tous ces problèmes modernes résultent des trajectoires historiques différentes implicites dans la question de Yali.

       Avant d’essayer d’y répondre, il faut s’arrêter sur quelques objections visant le principe même du débat. Pour diverses raisons, d’aucuns s’offusquent en effet qu’on pose même la question.

       La première objection se présente ainsi. Si nous parvenons à expliquer comment certains peuples en sont venus à dominer les autres, n’est-ce pas justifier cette domination ? N’est-ce pas, au fond, une manière de dire que l’issue était inévitable et qu’il serait donc vain d’y vouloir changer quoi que ce soit aujourd’hui ? Cette objection repose sur une tendance courante à confondre l’explication des causes et la justification ou l’acceptation des résultats. La question de l’usage que l’on fait d’une explication historique n’a rien à voir avec l’explication elle-même. La compréhension sert plus souvent à essayer de changer une issue qu’à la répéter ou à la perpétuer. C’est bien pourquoi les psychologues tâchent de comprendre l’esprit des meurtriers et des violeurs, les historiens le génocide, et les médecins les causes des maladies humaines. Ces chercheurs n’entendent aucunement justifier le meurtre, le viol, le génocide et la maladie, mais s’efforcent plutôt de mettre à profit ce qu’ils savent d’une chaîne causale pour briser cette chaîne.

       En deuxième lieu, refuser de répondre à la question de Yali, n’est-ce pas ipso facto adopter une approche eurocentrique de l’histoire qui glorifie les Européens de l’Ouest et trahit une obsession de la prééminence de l’Europe occidentale et de l’Amérique européanisée dans le monde moderne ? Or cette prééminence n’est-elle pas juste un phénomène éphémère des tout derniers siècles, qui s’efface maintenant derrière la prééminence du Japon et de l’Asie du Sud-Est ? Pour l’essentiel, ce livre traitera en fait d’autres peuples que les Européens. Plutôt que de se focaliser exclusivement sur les interactions entre Européens et non-Européens, nous examinerons aussi les interactions entre différents peuples non européens : en particulier en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud-Est, en Indonésie et en Nouvelle-Guinée, parmi les populations indigènes de ces régions. Loin de glorifier les populations d’origine ouest-européenne, nous verrons que les éléments les plus fondamentaux de leur civilisation sont apparus ailleurs, d’où l’Europe occidentale les a importés.

       En troisième lieu, des mots comme « civilisation » et/ des formules comme « essor de la civilisation » ne donnent-ils pas l’impression fallacieuse que la civilisation est bonne et les chasseurs-cueilleurs tribaux misérables ? Que l’histoire des 13 000 ans passés est celle d’un progrès vers un plus grand bonheur humain ? En réalité, je me garde bien de postuler que les États industrialisés sont « meilleurs » que les tribus de chasseurs-cueilleurs ou que l’abandon du mode de vie de ces derniers pour une forme étatique fondée sur l’emploi du fer marque un « progrès » ou a accru le bonheur humain. Pour avoir partagé ma vie entre les villes des États-Unis et les villages de Nouvelle-Guinée, mon sentiment est que les bienfaits de la civilisation ne sont pas sans mélange. En comparaison des chasseurs-cueilleurs, par exemple, les habitants des États industrialisés modernes jouissent de meilleurs soins médicaux, de moindres risques de mort par homicide et d’une plus longue espérance de vie, mais ils bénéficient beaucoup moins du soutien de leurs amis ou de la famille élargie. En me penchant sur ces différences géographiques des sociétés humaines, mon propos n’est pas de célébrer un type de société de préférence à une autre, mais uniquement de comprendre ce qui s’est passé dans l’histoire.



       La question de Yali appelle-t-elle vraiment un nouveau livre ? Ne connaissons-nous pas déjà la réponse ? Si oui, quelle est-elle ?

       L’explication la plus courante consiste probablement à supposer, de manière explicite ou implicite, des différences biologiques parmi les peuples. Après 1500, lorsque les explorateurs européens ont pris conscience de l’existence de grandes différences entre les populations en matière de techniques et d’organisation politique, ils ont postulé que ces différences tenaient à des capacités innées différentes. Avec l’essor de la théorie darwinienne, les explications ont été refondues en termes de sélection naturelle et d’évolution. Sur le plan des techniques, les populations primitives étaient considérées comme des vestiges de l’évolution de l’humanité depuis ses ancêtres simiesques. L’éviction de ces populations par les colons des sociétés industrialisées illustrait la survie des plus aptes. Avec l’essor ultérieur de la génétique, les explications ont été une fois encore refondues en termes génétiques, les Européens étant jugés génétiquement plus intelligents que les Africains et, a fortiori, que les aborigènes d’Australie.

       De nos jours, divers segments de la société occidentale répudient publiquement le racisme. Beaucoup d’Occidentaux (la plupart, peut-être) n’en continuent pas moins à accepter en privé ou de manière inconsciente des explications racistes. Au Japon comme en bien d’autres pays, on continue à avancer publiquement et sans vergogne des arguments de ce genre. Lorsqu’il est question des aborigènes d’Australie, même des Américains, des Européens ou des Australiens blancs cultivés supposent qu’il y a chez eux quelque chose de primitif. Assurément, ils ont l’air différents des Blancs. De nombreux descendants des aborigènes qui ont survécu à la colonisation européenne ont aujourd’hui du mal à réussir dans la société australienne blanche.

       Un argument apparemment irrésistible se présente ainsi. La population immigrée blanche d’Australie a édifié un État démocratique, politiquement centralisé, industrialisé, fondé sur la maîtrise de la lecture et de l’écriture, l’usage d’outils métalliques et la production alimentaire. Ils ont accompli tout cela en l’espace d’un siècle, colonisant un continent où les aborigènes me­naient une vie tribale de chasseurs-cueilleurs depuis au moins 40 000 ans. On est ici en présence de deux expé­riences de développement successives dans un milieu identique — la seule variable étant la population qui l’occupait. Quelle autre preuve pourrait-on souhaiter pour établir que les différences entre les aborigènes d’Australie et les sociétés européennes sont nées de dif­férences entre les peuples eux-mêmes ?

       Ces arguments racistes ne sont pas seulement détes­tables : ils sont faux. On n’a pas de preuves solides de l’existence d’un lien entre différences intellectuelles et différences techniques chez l’homme. En réalité, les populations modernes de l’« âge de pierre » sont en moyenne probablement plus intelligentes, non moins, que les populations industrialisées. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, nous verrons dans le chapitre 15 que les immigrants blancs de l’Australie ne méritent pas le crédit qu’on leur fait habituellement d’avoir bâti une société alphabétisée et industrialisée présentant les autres vertus mentionnées plus haut. En outre, les po­pulations qui, il y a peu de temps encore, étaient tech­nologiquement primitives — comme les aborigènes d’Australie et les Néo-Guinéens — maîtrisent sans diffi­culté les techniques industrielles pour peu que l’occa­sion leur en soit donnée.

       Les spécialistes de psychologie cognitive ont beau­coup étudié les différences de QI entre populations d’origines géographiques différentes mais habitant dé­sormais le même pays. En particulier, de nombreux psychologues américains blancs essaient depuis des dé­cennies de démontrer que les Noirs américains d’ori­gine africaine sont naturellement moins intelligents que les Blancs américains d’origine européenne. Mais, on le sait, les populations comparées diffèrent grandement par leur milieu social comme par les chances de scola­risation qui leur sont offertes. D’où une double diffi­culté pour mettre à l’épreuve l’hypothèse suivant la­quelle les différences techniques sont sous-tendues par des différences intellectuelles. En premier lieu, même nos capacités cognitives d’adultes sont fortement in­fluencées par le milieu social que nous avons connu dans notre enfance au point qu’il est difficile de discer­ner quelque influence de différences génétiques préexis­tantes. En second lieu, les tests d’aptitude cognitive (comme les tests de QI) ont tendance à mesurer l’ap­prentissage culturel, plutôt qu’une intelligence pure et innée, quel que soit le sens qu’on lui donne. En raison de ces effets incontestables de l’enfance et du savoir ac­quis sur les résultats des tests de QI, les psychologues n’ont pas réussi jusqu’ici à mettre en évidence dans le QI, des populations non blanches la moindre carence génétique présumée.

       Ma perspective sur cette controverse est le fruit de trente-trois ans de travail auprès des Néo-Guinéens et de mon immersion dans leurs sociétés intactes. Dès le tout début de mon travail avec eux, j’ai été frappé de les voir en moyenne plus intelligents, plus éveillés, plus expressifs et plus intéressés par les choses et les gens de leur entourage que l’Européen ou l’Américain moyen. Ils paraissent même nettement plus aptes à certaines tâ­ches dont on pourrait raisonnablement penser qu’elles reflètent divers aspects des fonctions cérébrales. Natu­rellement, les Néo-Guinéens réussissent en général moins bien dans des tâches que les Occidentaux sont formés à accomplir depuis leur petite enfance. Ainsi, lorsque des Néo-Guinéens non scolarisés quittent leurs villages lointains pour s’aventurer en ville, ils passent pour des idiots aux yeux des Occidentaux. Inverse­ment, j’ai toujours le sentiment de passer pour un em­poté aux yeux des Néo-Guinéens quand je suis avec eux dans la jungle et que je suis incapable d’accomplir les tâches élémentaires auxquelles ils sont habitués de­puis leur plus tendre enfance (par exemple, suivre une piste dans la jungle ou construire un abri).

       Mon impression que les Néo-Guinéens sont plus dé­gourdis que les Occidentaux repose sur deux raisons faciles à saisir. En premier lieu, les Européens vivent depuis des milliers d’années dans des sociétés densé­ment peuplées avec un gouvernement central, une po­lice et une justice. Dans ces sociétés, les maladies infec­tieuses épidémiques des populations denses (comme la petite vérole) ont été historiquement la principale cause de décès, tandis que les meurtres étaient relativement rares et l’état de guerre l’exception plutôt que la règle. La plupart des Européens qui échappaient aux mala­dies mortelles échappaient aussi aux autres causes po­tentielles de mort et parvenaient à transmettre leurs gènes. De nos jours, la plupart des petits enfants occi­dentaux (mortinatalité exceptée) survivent et se repro­duisent, indépendamment de leur intelligence et des gè­nes dont ils sont porteurs. À l’opposé, les Néo-Guinéens ont vécu dans des sociétés aux effectifs trop faibles pour que s’y propagent les maladies épidémiques de populations denses. En fait, les Néo-Guinéens tradition­nels souffraient d’une forte mortalité liée aux meurtres, aux guerres tribales chroniques et aux accidents, ainsi qu’à leurs difficultés à se procurer des vivres.

       Dans les sociétés traditionnelles de Nouvelle-Guinée, les individus intelligents ont plus de chances que les moins intelligents d’échapper à ces causes de mortalité. Dans les sociétés européennes traditionnelles, en re­vanche, la mortalité différentielle liée aux maladies épidémiques n’avait pas grand-chose à voir avec l’in­telligence : elle mettait plutôt en jeu une résistance génétique liée aux détails de la chimie physique. Par exemple, les porteurs du groupe sanguin B ou O résis­tent mieux à la variole que ceux du groupe A. En con­séquence, la sélection naturelle encourageant les gènes de l’intelligence a probablement été beaucoup plus rude en Nouvelle-Guinée que dans les sociétés à plus forte densité de population et politiquement complexes, où la sélection naturelle liée à la chimie du corps a été plus puissante.

       Outre cette raison génétique, une deuxième raison explique que les Néo-Guinéens soient devenus sans doute plus dégourdis que les Occidentaux. Dans le monde moderne, les enfants européens et nord-améri­cains demeurent passifs une bonne partie de la journée devant leur poste de télévision ou de radio ou devant l’écran de cinéma. Dans un foyer américain, la télévi­sion reste en moyenne allumée sept heures par jour. À l’opposé, les divertissements passifs n’ont pratiquement aucune place dans la vie des petits Néo-Guinéens tradi­tionnels : ils passent le plus clair de leur temps en acti­vité, à faire des choses, à bavarder ou à jouer avec d’autres enfants ou avec des adultes. Presque toutes les études sur le développement de l’enfant insistent sur le rôle de la stimulation et l’activité au cours de la petite enfance dans le développement mental, et mettent en évidence le retard mental irréversible associé à des sti­mulations réduites dans l’enfance. Cet effet explique certainement une part non génétique de la supériorité mentale moyenne des Néo-Guinéens.

       En fait, en termes d’aptitudes mentales, les Néo-Gui­néens sont sans doute génétiquement supérieurs aux Occidentaux. À tout le moins, ils savent mieux se soustraire aux handicaps dévastateurs qui entravent de nos jours le développement de la plupart des enfants des sociétés industrialisées. Assurément, on chercherait en vain le moindre signe d’un handicap intellectuel chez les Néo-Guinéens qui permettrait de répondre à la ques­tion de Yali. Les deux mêmes facteurs — génétique et touchant au développement de l’enfance — sont sus­ceptibles de distinguer non seulement les Néo-Guinéens des Occidentaux, mais aussi les chasseurs-cueilleurs et les autres membres de sociétés techniquement primiti­ves des membres des sociétés techniquement avancées en général. Ainsi, le postulat raciste habituel est ren­versé. Pourquoi les Européens, malgré leur handicap génétique probable et (dans les temps modernes) leur incontestable désavantage en matière de développe­ment, se sont-ils retrouvés avec un cargo beaucoup plus important ? Pourquoi, malgré leur intelligence que je crois supérieure, les Guinéens ont-ils finalement une technique primitive ?



       L’explication génétique n’est pas la seule réponse possible à la question de Yali. Une autre explication, en vogue en Europe du Nord, invoque les prétendus effets stimulateurs de son climat froid opposés aux effets inhi­biteurs des climats chauds, humides et tropicaux sur la créativité et l’énergie humaines. Peut-être les variations climatiques saisonnières des hautes latitudes créent-elles des problèmes plus divers qu’un climat chaud constant d’une saison à l’autre. Peut-être les climats froids obli­gent-ils à être techniquement plus inventifs pour survi­vre, parce qu’il faut se construire une maison chaude et se fabriquer des vêtements chauds, tandis qu’il est possible de survivre sous les tropiques avec un loge­ment plus simple et sans vêtements. Mais on peut aussi bien retourner l’argument pour arriver à la même conclusion : sous les hautes latitudes, la longueur de l’hiver laisse plus de temps aux gens pour inventer, enfermés entre leurs quatre murs.

       Autrefois populaire, cette explication ne résiste pas non plus à un examen attentif. Les populations d’Eu­rope du Nord n’ont fait aucune contribution fonda­mentale à la civilisation européenne avant le dernier millénaire. Elles ont simplement eu la chance de vivre dans un cadre géographique où elles étaient suscepti­bles de bénéficier des progrès (agriculture, roues, écri­ture et métallurgie) réalisés dans les parties plus chau­des de l’Eurasie. Dans le Nouveau Monde, les régions froides des hautes latitudes étaient plus encore des trous perdus. Les seules sociétés américaines indigènes qui aient élaboré l’écriture sont apparues au Mexique, au sud du tropique du Cancer. La plus ancienne pote­rie du Nouveau Monde nous vient de l’Amérique du Sud tropicale, à proximité de l’équateur. Et la société du Nouveau Monde généralement considérée comme la plus avancée dans les arts, en astronomie et sur d’autres plans était la société maya classique du Yuca­tán et du Guatemala tropicaux au premier millénaire de notre ère.

       Un troisième type de réponse à Yali invoque l’im­portance supposée des vallées fluviales des plaines dans les climats secs, où l’agriculture hautement productive dépendait de grands systèmes d’irrigation qui exi­geaient à leur tour des bureaucraties centralisées. Cette explication a été suggérée par un fait incontestable, à savoir que les plus anciens empires et systèmes d’écriture connus sont apparus dans les vallées du Tigre et de l’Euphrate, dans le Croissant fertile, et dans la vallée du Nil en Égypte. Il semble que des systèmes de con­trôle des eaux aient été aussi associés à une organi­sation politique centralisée dans d’autres régions du monde : notamment dans la vallée de l’Indus, sur le sous-continent indien, dans les vallées du fleuve Jaune et du Yangzijiang en Chine, dans les plaines maya de Mésoamérique et le désert côtier du Pérou.

       Des études archéologiques minutieuses ont cepen­dant montré que, loin d’accompagner l’essor des bureau­craties centralisées, la création de ces systèmes d’irriga­tion les a suivies avec un retard considérable. Autrement dit, la centralisation politique est née d’une autre rai­son, puis a permis la construction de systèmes d’irriga­tion complexes. Aucun des développements cruciaux qui ont précédé la centralisation politique dans ces mê­mes parties du monde n’a été associé à des vallées flu­viales ou à des systèmes d’irrigation complexes. Dans le Croissant fertile, par exemple, la production alimen­taire et la vie villageoise sont apparues dans les collines et les montagnes, non pas dans les vallées fluviales des plaines. Culturellement, la vallée du Nil était encore un trou perdu 3 000 ans après que la production alimen­taire villageoise eut commencé à fleurir dans les colli­nes du Croissant fertile. Les vallées fluviales du sud-ouest des États-Unis ont fini par faire vivre une agricul­ture d’irrigation et des sociétés complexes, mais unique­ment après que nombre de piliers de ces sociétés eurent été importés du Mexique. Les vallées fluviales du sud-est de l’Australie sont demeurées occupées par des so­ciétés tribales sans agriculture.

       Un autre type d’explication consiste à énumérer les facteurs immédiats qui ont permis aux Européens de tuer ou de conquérir d’autres peuples — en particulier les armes à feu, les maladies infectieuses, les outils d’acier et les produits manufacturés. Cette explication est sur la bonne piste, car on peut en effet démontrer que ces facteurs ont été directement responsables des conquêtes européennes. Mais cette hypothèse est insuf­fisante, car elle n’identifie que les causes immédiates. L’explication demeure incomplète et invite à rechercher les causes ultimes : pourquoi est-ce les Européens, plu­tôt que les Africains ou les indigènes américains, qui se sont retrouvés avec les fusils, les germes les plus nocifs et l’acier ?

       Alors qu’on a accompli quelque progrès dans le cas de la conquête du Nouveau Monde par l’Europe, l’Afrique demeure une grande énigme. L’Afrique est le continent où des protohumains ont évolué depuis le plus longtemps, où sont sans doute apparus les hu­mains anatomiquement modernes, et où des maladies indigènes comme la malaria et la fièvre jaune ont dé­cimé les explorateurs européens. Si cette bonne lon­gueur d’avance a quelque importance, pourquoi les fusils ne sont-ils pas apparus d’abord en Afrique, per­mettant aux Africains et à leurs germes de conquérir l’Europe ? Et comment expliquer que les aborigènes d’Australie n’aient pas su dépasser le stade des chas­seurs-cueilleurs avec des outils de pierre ?

       Les questions qui naissent de comparaisons mondia­les des sociétés humaines ont jadis largement retenu l’attention des historiens et des géographes. L’exemple le mieux connu d’une entreprise de ce genre est l’ouvrage en douze volumes d’Arnold Toynbee, Study of History. Il s’intéressa plus particulièrement à la dyna­mique interne de 23 civilisations avancées, dont 22 qui connaissaient l’écriture et 19 eurasiennes. En revanche, il s’intéressa moins à la préhistoire et aux sociétés plus simples qui ignoraient l’écriture. Ainsi Toynbee ne s’est-il pas posé la question de Yali et ne s’est-il pas frotté à ce que je tiens pour la configuration (pattern) la plus large de l’histoire. D’autres ouvrages sur l’histoire universelle ont pareillement tendance se focaliser sur les civilisations eurasiennes fondées ur l’écriture et avancées des 5 000 dernières années. Ils évoquent très brièvement les civilisations précolom iennes et plus brièvement encore le reste du monde, si ce n’est dans ses interactions récentes avec des des civilisations eurasiennes. Depuis l’entreprise de Toynbee, les synthèses uni­verselles de causation historique ont perdu tout crédit auprès de la plupart des historiens, qui y voient appa­remment un problème insoluble.

       Des spécialistes de disciplines dive es ont proposé des synthèses globales de leur sujet. On doit en particu­lier des contributions utiles aux spécialistes de géogra­phie écologique, d’anthropologie culturelle, aux biolo­gistes qui étudient la domestication des plantes et des animaux et aux chercheurs qui se sent penchés sur l’impact des maladies infectieuses dans l’histoire. Ces études ont attiré l’attention sur certains aspects du puzzle, mais elles n’apportent que quelques pièces de la vaste synthèse nécessaire qui nous fait défaut.

       Il n’y a donc aucune réponse généralement acceptée à la question de Yali. D’un côté, les explications immé­diates sont claires : certains peuples ont produit des fu­sils, des germes, de l’acier et d’autres facteurs conférant un pouvoir politique et économique avant les autres ; d’autres n’ont jamais développé ces facteurs de pou­voir. De l’autre, les explications lointaines — par exem­ple, pourquoi les outils de bronze sont apparus plus tôt dans certaines parties de l’Eurasie, phis tard et seulement localement dans le Nouveau Monde et jamais chez les aborigènes d’Australie — demeurent nébu­leuses.

       L’absence d’explications de ce type laisse un grand vide intellectuel, car la configuration la plus générale de l’histoire demeure ainsi inexpliquée. Autrement plus grave est cependant le vide moral qui subsiste. Il est clair aux yeux de chacun, raciste ou non, que les diffé­rents peuples se sont comportés différemment au fil de l’histoire. Les États-Unis sont une société construite au creuset de l’Europe : ils ont occupé les terres conquises sur les indigènes d’Amérique et ont intégré les descendants de millions de Noirs d’Afrique subsaharienne transportés comme esclaves en Amérique. L’Europe moderne n’est pas une société forgée par des Noirs d’Afrique subsaharienne qui auraient fait venir en es­clavage des millions d’indigènes d’Amérique.

       C’est un résultat complètement bancal : il n’est pas vrai que 51 % des Amériques, de l’Australie et de l’Afrique ont été conquis par les Européens tandis que 49 % de l’Europe ont été conquis par les indigènes d’Amérique, les aborigènes d’Australie ou les Africains. C’est tout le monde moderne qui porte la marque de cette situation bancale. Il doit donc exister des explica­tions inexorables, des explications qui vont au-delà des simples détails de ce type : qui a gagné telle bataille ou qui a mis au point telle invention dans telle circons­tance il y a quelques milliers d’années ?

       Il semble logique de supposer que la configuration de l’histoire réfléchit des différences innées parmi les po­pulations. Certes, on nous fait observer que ce ne sont pas des choses qui se disent en public. Nous lisons des études techniques qui prétendent mettre en évidence des différences innées, mais aussi des réfutations qui les prétendent entachées de lacunes techniques. Dans no­tre vie quotidienne, nous voyons bien que, des siècles après la conquête et la traite des esclaves, certaines populations conquises continuent à former une sous-­classe. Et l’on nous dit qu’il ne faut pas attribuer cette situation à des insuffisances biologiques mais à des handicaps sociaux et à une gamme d’occasions plus li­mitées.

       Force nous est néanmoins de nous interroger. Ces différences flagrantes et persistantes dans le statut des différentes populations continuent de nous sauter aux yeux. On nous assure que l’explication biologique ap­paremment transparente des inégalités mondiales en l’an 1500 de notre ère est fausse, mais on se garde bien de nous indiquer quelle est la bonne explication. Tant que nous ne disposerons pas d’une explication convain­cante, détaillée et acceptée de la configuration de l’his­toire, la plupart des gens continueront à se dire que l’explication biologique et raciste est, somme toute, la bonne. Tel est, à mes yeux, l’argument le plus fort pour se lancer dans cette entreprise.



       Régulièrement, les journalistes demandent aux auteurs de résumer un gros livre en une phrase. S’agis­sant de celui-ci, en voici une : « L’histoire a suivi des cours différents pour les différents peuples en raison des différences de milieux, non pas de différences bio­logiques entre ces peuples. »

       L’idée que la géographie de l’environnement et la biogéographie ont influencé le développement des so­ciétés est naturellement une vieille idée. De nos jours, cependant, les historiens n’en font pas grand cas : ils la jugent fausse ou simpliste, la caricaturent ou la rejettent comme une forme de déterminisme par le milieu quand ils ne renoncent pas carrément à comprendre les diffé­rences universelles — sujet réputé trop ardu. Or, à l’évidence, la géographie a eu quelque effet sur l’his­toire : toute la question est de savoir à quel point et dans quelle mesure la géographie peut expliquer la con­figuration générale de l’histoire.

       Le temps est venu de porter un regard neuf sur ces questions en raison des données nouvelles venues de disciplines scientifiques apparemment éloignées de l’his­toire humaine. Ces disciplines sont nombreuses : avant tout la génétique, la biologie moléculaire et la biogéo­graphie appliquées aux cultures et à leurs ancêtres sau­vages ; les mêmes disciplines et l’écologie des compor­tements appliquées aux animaux domestiques et à leurs ancêtres sauvages ; la biologie moléculaire des germes humains et des germes apparentés des animaux ; l’épi­démiologie des maladies humaines ; la génétique hu­maine ; la linguistique ; les études archéologiques sur tous les continents et les grandes îles ; et l’histoire de la technologie, de l’écriture et de l’organisation politique.

       La diversité de ces disciplines pose des problèmes à l’auteur d’un livre qui se propose de répondre à la question de Yali. Il doit posséder un minimum de com­pétence technique dans toutes ces disciplines afin de pouvoir opérer la synthèse des progrès pertinents. L’histoire et la préhistoire de chaque continent doivent faire l’objet d’une synthèse analogue. Si l’histoire forme la matière du livre, l’approche est celle de la science, en particulier celle des sciences historiques comme la biolo­gie de l’évolution et la géologie. L’auteur doit avoir une expérience de première main qui lui permette de com­prendre toute une gamme de sociétés humaines, des so­ciétés de chasseurs-cueilleurs aux civilisations modernes à l’ère de la conquête de l’espace.

       À première vue, ces impératifs paraissent exiger un ouvrage collectif. Cette approche serait cependant con­damnée dès le début, car le fond du problème est précisément d’élaborer une synthèse        unifiée. Malgré toutes les difficultés impliquées, cette considération impose un auteur unique. Inévitablement, il ne devra pas ménager sa peine pour assimiler les matériaux des multiples dis­ciplines et devra se laisser guider par de nombreux col­lègues.

        Ma formation m’a conduit à aborder plusieurs de ces disciplines dès avant que Yali ne m’ait posé sa question en 1972. Ma mère est enseignante et linguiste ; mon père, médecin spécialisé dans la génétique des maladies infantiles. Suivant l’exemple de mon père, je me prépa­rais à devenir médecin. A l’âge de sept ans, j’étais aussi devenu un observateur passionné de oiseaux. Lors de ma troisième année d’études, il me fut donc facile de changer de cap et d’abandonner la médecine pour la re­cherche biologique. Jusque-là, toutefois, je m’étais sur­tout intéressé aux langues, à l’histoire et à l’écriture. Alors même que j’avais décidé de préparer un doctorat de physiologie, je faillis abandonner la science dès la première année de deuxième cyde pour devenir lin­guiste.

       Depuis l’achèvement de mon doctorat, en 1961, j’ai partagé mes recherches scientifiques entre deux domai­nes : la physiologie moléculaire d’un côté, la biologie de l’évolution et la biogéographie de l’autre. Bonus im­prévu pour les fins qui sont celles de ce livre, la biolo­gie de l’évolution est une science historique forcée d’employer des méthodes différentes de celles des sciences de laboratoire. Cette expérience a eu l’avan­tage de me familiariser avec les difficultés auxquelles se heurte une approche scientifique de l’histoire humaine. De 1958 à 1962, un séjour en Europe au milieu d’amis cruellement traumatisés par l’histoire européenne du xxe siècle m’a amené à réfléchir plus sérieusement à la manière dont les chaînes causales opèrent dans le dé­roulement de l’histoire.

       Depuis trente-trois ans, mon travail de terrain en ma qualité de spécialiste de biologie de l’évolution m’a mis au contact d’un large éventail de sociétés humaines. Ma spécialité est l’évolution des oiseaux, que j’ai étudiés en Amérique du Sud, en Afrique australe, en Indonésie, en Australie et surtout en Nouvelle-Guinée. En vivant avec les indigènes de ces régions, je me suis familiarisé avec maintes sociétés humaines technologiquement pri­mitives, des chasseurs-cueilleurs aux tribus d’agriculteurs et de pêcheurs qui utilisaient récemment encore des outils de pierre. Des modes de vie, qui sembleraient étranges et issus de la lointaine préhistoire à la plupart des habitants des sociétés fondées sur l’écriture, forment le pan le plus vivant de mon quotidien. Bien qu’elle ne représente qu’une petite fraction de la surface terrestre du monde, la Nouvelle-Guinée englobe une fraction dis­proportionnée de sa diversité humaine. Sur les 6 000 lan­gues que compte le monde moderne, 1 000 sont confi­nées à la Nouvelle-Guinée. Au cours de mon travail sur les oiseaux, la nécessité de dresser des listes des noms lo­caux des espèces dans près de cent langues néo-guinéen­nes a réveillé ma curiosité linguistique.

       De tous ces centres d’intérêt est né mon ouvrage le plus récent : une explication non technique de l’évolu­tion humaine intitulée Le troisième chimpanzé. Dans le chapitre 14, « Des conquérants par accident », je cher­che à comprendre l’issue de la rencontre entre Euro­péens et indigènes d’Amérique. Le livre achevé, je me suis aperçu que d’autres rencontres modernes aussi bien que préhistoriques entre peuples soulevaient de semblables questions. Je me suis rendu compte que la question à laquelle je m’étais frotté dans ce chapitre était, au fond, la même que m’avait posée Yali en 1972, mais appliquée à une autre partie du monde. Aidé de nombreux amis, je vais enfin essayer de satisfaire la cu­riosité de Yali — et la mienne.
* Jared Diamond, Le troisième chimpanzé. Essai sur l’évolution et l’ave­nir de l’animal humain, Paris, Gallimard, 2000, coll. « Nrf essais » (tra­duit de l’anglais par Marcel Blanc).


Ce livre est organisé en quatre parties.

       I. La première, « De l’Éden à Cajamarca », réunit trois chapitres.

       Le premier (Sur la ligne de départ) présente un survol de l’évolution et de l’his­toire humaines, depuis notre divergence d’avec les sin­ges, voilà environ 7 millions d’années, jusqu’à la fin de l’ère glaciaire, il y a environ 13 000 ans. Nous suivrons la progression de nos ancêtres humains, de l’Afrique de nos origines vers les autres continents, afin de com­prendre l’état du monde à la veille des événements sou­vent réunis sous l’appellation « essor de la civilisation ». Sur certains continents, le développement a pris une longueur d’avance.

       Le chapitre 2 (Une expérience naturelle en histoire) nous prépare à explorer les effets des milieux continentaux sur l’histoire au cours des 13 000 ans passés en examinant brièvement les effets des milieux insulaires sur des échelles de temps et des surfaces plus réduites. (band les ancêtres des Polyné­siens ont essaimé dans le Pacifique il y a environ 3 200 ans, ils ont trouvé des îles aux environnements très différents. En l’espace de quelques millénaires, l’unique société polynésienne ancestrale a engendré sur des îles diverses un large éventail de sociétés, des tribus


de chasseurs-cueilleurs aux proto-empires. Ce rayonne­ment peut servir de modèle au rayonnement plus long, plus ample et moins bien compris de sociétés de divers continents depuis la fin du dernier âge glaciaire, don­nant naissance soit à des tribus de chasseurs-cueilleurs, soit à des empires.


       Le chapitre 3 (Collision à Cajamarca) nous introduit aux collisions entre les populations de différents continents, en racontant à nouveau, à travers le récit des témoins oculaires contemporains, la plus spectaculaire rencontre de ce genre de toute l’histoire : la capture du dernier empereur inca indépendant, Atahualpa, en présence de toute son armée, par Francisco Pizarro et sa toute petite troupe de conquistadores dans la cité péruvienne de Cajamarca. Nous pouvons identifier la chaîne des facteurs proches qui ont permis à Pizarro de capturer Atahualpa et qui ont également joué dans la conquête d’autres sociétés américaines indigènes par les Européens. Parmi ces facteurs, il y avait les germes espa­gnols, les chevaux, l’alphabétisation, l’organisation po­litique et la technique (en particulier celle des navires et des armes). Cette analyse des causes prochaines est la partie facile du livre : il est autrement plus difficile d’identifier les causes lointaines qui mènent à elles et à l’issue réelle, plutôt qu’à l’issue contraire possible : celle d’un Atahualpa arrivant à Madrid pour capturer le roi Charles Pr d’Espagne.

       II. La deuxième partie, intitulée « L’essor et l’extension de la production alimentaire », réunit les chapitres 4 à 10 : elle porte sur la constellation la plus importante, à mon sens, de causes lointaines.

       Le chapitre 4 (Le pouvoir de l'agriculture) esquisse à grands traits comment la production alimentaire — c’est-à-dire l’augmentation des vivres par l’agriculture et les troupeaux, plutôt que par la chasse et la cueillette de produits sauvages — a débouché finalement sur les facteurs immédiats du triomphe de Pizarro. Mais l’essor de la production alimentaire a varié d’une partie du globe à l’autre. Comme on le verra dans le chapitre 5 (Les nantis et les démunis de l'histoire), les populations de certaines parties du monde ont déve­loppé d’elles-mêmes cette production alimentaire ; d’autres l’ont acquise dès la préhistoir de centres indé­pendants ; d’autres encore ne l’ont ni éveloppée ni ac­quise à la préhistoire, mais sont de eurées des chas­seurs-cueilleurs jusque dans les tem s modernes. Le chapitre 6 (Cultiver ou ne pas cultiver) se penche sur les nombreux facteurs qui ont alimenté cette évolution du style de vie des chasseurs-cueilleurs vers la production alimentaire dans certaines zones mais pas dans d’autres.


       Les chapitres 7, 8 et 9 (7 - Comment faire une amande ; 8 - Des pommes ou des Indiens ; 9 - Les zèbres, les mariages malheureux et le principe de « Anna Karénine ») montrent ensuite comment, dans les temps préhistoriques, les cultures et le cheptel ont été domestiqués à partir de plantes et d’animaux sauvages ancestraux par des fermiers et des éleveurs qui jamais n’auraient pu envisager le résultat. Les différences géographiques dans les réserves locales de plantes et d’animaux sauvages disponibles pour la domestication expliquent largement pourquoi seules quelques régions sont devenues des centres de production alimentaire indépendants, et pourquoi cette dernière est intervenue plus tôt dans certaines régions qu’en d’autres. Depuis ces rares centres originels, la production alimentaire s’est propagée bien plus rapidement dans certaines régions qu’en d’autres. L’orientation des axes des continents semble avoir joué un rôle majeur dans cette progression contrastée : essentiellement ouest-est pour l’Eurasie, essentiellement nord-sud pour les Amériques et l’Afrique. (10. Cieux spacieux et axes inclinés)


      III. Ainsi, le chapitre 3 esquissait les facteurs immédiats de la conquête des indigènes d’Amérique par l’Europe, et le chapitre 4 le développement de ces facteurs depuis la cause ultime de la production alimentaire. Dans la troisième partie, « Des vivres aux fusils, aux germes et à l’acier » (chapitres 11-14), les liens entre causes loin­taines et prochaines sont examinés en détail, à com­mencer par l’évolution des germes caractéristiques des populations humaines denses (chapitre 11, Le don fatal du bétail). Les germes eurasiens ont tué beaucoup plus d’indigènes américains et d’autres peuples non eurasiens que les fusils ou les armes d’acier des Eurasiens. Inversement, peu de germes mortels distincts, voire aucun, attendaient les conquérants européens du Nouveau Monde. Pourquoi l’échange de germes a-t-il été à ce point inégal ? En l’occurrence, les résultats des études récentes en biologie moléculaire éclairent notre lanterne en rattachant les germes à l’essor de la production alimentaire, en Eurasie beaucoup plus qu’aux Amériques.


       Une autre chaîne de causalité a conduit de la production alimentaire à l’écriture — qui fut peut-être de loin l’invention la plus importante des derniers millénaires (chapitre 12, Épures et lettre empruntées). L’écriture n’a surgi de novo que quelques rares fois dans l’histoire humaine, dans des zones qui avaient été les tout premiers sites de l’essor de la production alimentaire dans leurs régions respectives. Toutes les autres sociétés qui ont acquis la maîtrise de l’écriture l’ont fait par la diffusion des systèmes d’écriture ou de l’idée d’écrire depuis l’un de ces rares centres primaires. Pour qui étudie l’histoire universelle, le phénomène est donc particulièrement utile en vue d’explorer une autre constellation importante de causes : l’effet de la géographie sur la facilité avec laquelle les idées et les inventions se propagent.

       Ce qui vaut pour l’écriture vaut aussi pour la technologie (chapitre 13, La mère de la nécessité). Cruciale est la question de savoir si l’innovation technique est à ce point tributaire de rares génies inventeurs et de maints facteurs culturels idiosyncrasiques qu’elle défie l’intelligence des configurations mondiales. Nous verrons que, loin de nous compliquer la tâche, ce grand nombre de facteurs culturels nous aide paradoxalement à comprendre les configurations mondiales de la technologie. En permettant aux paysans de dégager des excédents alimentaires, la production de vivres a permis aux sociétés agricoles d’entretenir des artisans spécialisés à plein temps, qui élaboraient des techniques au lieu de se procurer leurs vivres.

       Outre les scribes et les inventeurs, la production alimentaire a aussi permis aux paysans d’entretenir des hommes politiques (chapitre 14, De l'égalitarisme à la kleptocratie). Les bandes mobiles de chasseurs-cueilleurs sont relativement égalitaires, et leur sphère politique est confmée au territoire des ban­des et aux alliances mouvantes avec les bandes voisi­nes. L’essor de populations denses et sédentaires pro­ductrices de vivres s’est accompagné de l’essor de chefs, de rois et de bureaucrates. Ces bureaucraties ont joué un rôle essentiel pour gouverner des domaines vastes et peuplés, mais aussi entretenir des armées per­manentes, envoyer des flottes en exploration et organi­ser des guerres de conquête.


       IV. La quatrième partie, « Le tour du monde en cinq chapitres » (chapitres 15-19), applique les leçons des deuxième et troisième parties à chacun des continents et à quelques îles importantes. Le chapitre 15 (Le peuple de Yali) examine l’histoire de l’Australie proprement dite et de la grande île de Nouvelle-Guinée, qui formait jadis un seul continent avec elle. Le cas de l’Australie, qui abrite les sociétés humaines récentes aux technologies les plus élémentaires et le seul continent qui n’ait pas connu un développement indigène de la production alimentaire, constitue un test critique pour les théories relatives aux différences intercontinentales des sociétés humaines. Nous verrons pourquoi les aborigènes d’Australie sont restés des chasseurs-cueilleurs, alors même que la plupart des peuples de la Nouvelle-Guinée voisine se sont mis à la production alimentaire.

Les chapitres 16 et 17 (16 - Comment la Chine est devenue chinoise ; 17 - En vedette vers la Polynésie) intègrent le développement de l’Australie et de la Nouvelle-Guinée dans la perspective de toute la région du continent est-asiatique et des îles du Pacifique. L’essor de la production alimentaire en Chine a provoqué à l’époque préhistorique divers grands mouvements de populations humaines ou de traits culturels. En Chine même, l’un de ces mouvements a créé le phénomène politique et culturel chinois tel que nous le connaissons aujourd’hui. Un autre s’est soldé par le remplacement, à travers la quasi-totalité de l’Asie tropicale du Sud-Est, des chasseurs-cueilleurs indigènes par des paysans originaires, en définitive, de Chine méridionale. De même, l’expansion austronésienne a remplacé les chasseurs-cueilleurs indigènes des Philippines et de l’Indonésie pour gagner les îles les plus reculées de la Polynésie ; en revanche, elle a été incapable de coloniser l’Australie et la majeure partie de la Nouvelle-Guinée. Pour qui se penche sur l’histoire universelle, toutes ces collisions entre peuples de l’Asie de l’Est et du Pacifique sont doublement importantes ; elles ont formé les pays qui rassemblent un tiers de la population du monde moderne et où la puissance économique se trouve de plus en plus concentrée ; et elles fournissent des modèles particulièrement clairs pour comprendre l’histoire des peuples d’autres parties du monde.

       Le chapitre 18 (La collision des hémisphères) revient sur le problème abordé dans le chapitre 3 : la collision entre Européens et indigènes d’Amérique. Un aperçu des 13 000 dernières années de l’histoire du Nouveau Monde et de l’Ouest eurasien montre clairement que la conquête des Amériques par l’Europe a été simplement l’aboutissement de deux longues trajectoires historiques, essentiellement séparées. Ces différences de trajectoire ont été marquées par des différences continentales touchant les plantes et les animaux domesticables, les germes, les périodes de peuplement, l’orientation des axes continentaux et les barrières écologiques.

       Enfin, l’histoire de l’Afrique subsaharienne (chapi­tre 19, Comment l'Afrique est devenue noire.) présente des similitudes frappantes aussi bien que des contrastes avec l’histoire du Nouveau Monde. Les mêmes facteurs qui ont façonné la rencontre des Européens avec les Africains ont façonné leur rencontre avec les indigènes d’Amérique. Mais, dans tous ces facteurs, l’Afrique s’est aussi distinguée des Amériques. En conséquence, la conquête européenne n’a pas créé de colonies de peuplement vastes et durables dans l’Afrique dans l’Afrique subsaharienne, sauf dans l’extrême Sud. D’une portée plus durable fut un vaste mouvement de population au sein même de l’Afrique : l’expansion bantoue. À l’origine, on retrouve nombre des causes qui ont joué à Cajamarca, en Asie de l’Est, sur les îles du Pacifique, en Australie et en Nouvelle-Guinée.

       Loin de moi l’illusion que ces chapitres soient parvenus à expliquer l’histoire de tous les continents depuis 13 000 ans. Même si nous comprenions toutes les ré­ponses, ce qui n’est pas le cas, un seul livre, à l’évidence, n’y suffirait pas. Au mieux, cet essai identifie diverses constellations de facteurs liés à l’environnement qui, à mon sens, permettent de répondre largement à la question de Yali. La reconnaissance de ces facteurs fait ressortir le résidu inexpliqué, qu’il appartiendra à l’avenir d’essayer de comprendre.

       L’épilogue, intitulé « De l’avenir de l’histoire hu­maine considérée comme une science », expose certains éléments du résidu, dont le problème des différences entre diverses parties de l’Eurasie, le rôle des facteurs culturels indépendants de l’environnement et celui des individus. Le plus important des problèmes irrésolus est peut-être de faire de l’histoire humaine une science historique, au même titre que des sciences historiques reconnues comme la biologie de l’évolution, la géologie et la climatologie. L’étude de l’histoire humaine soulève des difficultés bien réelles, mais ces sciences historiques reconnues doivent, pour une part, relever les mêmes défis. En conséquence, les méthodes élaborées dans quelques-uns de ces autres domaines peuvent se révéler utiles dans le champ de l’histoire humaine.

       D’ores et déjà, lecteur, j’espère t’avoir convaincu que l’histoire n’est pas une « simple succession de faits bruts », pour reprendre le mot d’un cynique. On distin­gue bel et bien, dans l’histoire des configurations géné­rales, des scénarios. Chercher à les expliquer est une entreprise aussi féconde que fascinante.


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