10 octobre 2012

Nommer les nombres, écrire les nombres - Chapitre 2 de Jean Macé, Histoire de deux petits marchands de pommes


CHAPITRE II
LA NUMÉRATION (SUITE)


Le lendemain, après son déjeuner, Pinchinette se mit en route pour aller voir ses frères. Il faisait un temps magnifique. Les petits oiseaux chantaient dans tous les arbres, et toutes sortes de jolies fleurs s’épanouissaient au soleil le long du chemin. Mais la bonne petite fille n’écoutait pas les oiseaux et ne regardait pas les fleurs. Elle songeait, tout en marchant, au moyen de rendre plus commode ce qu’elle avait imaginé la veille pour ses frères, la joie qu’elle avait de leur être utile ne lui laissait pas le loisir de s’occuper d’autre chose.
En arrivant au sommet d’une petite colline d’où l’on découvrait le verger et la maison, elle leva la tête et vit ses frères qui l’attendaient sur la route. Sitôt qu’ils l’aperçurent, ils se mirent à courir vers elle de toutes leurs jambes, luttant à qui arriverait le premier. Ramasse‑Tout, qui était le plus leste, eut bientôt pris les devants, et il était encore à quelques pas d’elle qu’il s’écriait tout essoufflé :
Pinchinette! ma bonne Pinchinette ! j’ai un grand service à te demander.
— Non, moi! commence par moi ! cria de loin Partageur, qui accourait en toute hâte. Commence par moi, je t’en prie!
— Je commencerai par celui qui est arrivé le premier, répondit Pinchinette ; mais auparavant il faut que j’achève ce que nous avons commencé hier.
Et, les prenant chacun par un bras, elle les ramena au petit pas à la maison. 

 — J’ai réfléchi, reprit-elle. Partageur avait raison : on peut avoir des nombres bien plus grands que celui de vos pommes. Les écrire ne sera jamais difficile; il n’y a qu’à mettre des chiffres de plus en avant. Mais pour les prononcer, et surtout pour s’y reconnaître, il y a des arrangements à prendre.
Cinq, sept, trois, six, comme nous avons prononcé hier, cela ne dit rien.
Cinq mille, sept centaines, trois dizaines, six unités, c’est bien long, et, s’il faut trouver un nom nouveau pour chaque rang nouveau, cela finira peut-être par vous embrouiller quand il y en aura beaucoup. Il ne serait pas toujours facile de distinguer les rangs du premier coup.
Voici ce que j’ai imaginé :
Nous mettrons les chiffres par bandes de trois rangs, centaines, dizaines, unités, et ces trois rangs-là reviendront toujours les mêmes.
Au lieu de centaine, nous dirons cent pour que cela soit plus court, et l’on dira cent, deux cents, trois cents, etc.
Ce sera la même chose pour les unités.
Pour les dizaines, afin de varier un peu, je leur ai donné à chacune un nom.
La première s’appellera     dix, cela va sans dire.
La deuxième …………… vingt.
La troisième ……………  trente.
La quatrième …………… quarante.
La cinquième …………...  cinquante.
La sixième ………………  soixante.
La septième ……………..  soixante-dix.
La huitième ……………..   quatre-vingts.
La neuvième …………….   quatre-vingt-dix.
Vous comprenez bien tout cela, n’est-ce pas?
— Oh ! parfaitement, s’écria Ramasse-Tout.
— Et pour aller d’une dizaine à l’autre? dit Partageur, toujours prêt â trouver des difficultés.
— D’une dizaine à l’attire, nous reprenons : un, deux, trois, quatre, etc.
Un, qui est le premier, avait droit à une distinction. On mettra et devant lui : vingt et un, trente et un, quarante et un, etc.
Les autres iront tranquillement à la suite : vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre, etc.
Enfin, j’ai voulu faire aussi honneur aux nombres qui suivent la première dizaine.
Au lieu de dire : dix et un, dix-deux, dix‑trois, dix-quatre, dix-cinq, dix-six,
On dira :
Onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize.
Lès trois derniers feront comme leurs camarades des autres dizaines :
Dix-sept, dix-huit, dix-neuf.
— Oh ! cela va bien nous amuser, disait Ramasse-Tout en se frottant les mains. Je voudrais avoir déjà des bandes de chiffres devant moi pour m’exercer.

On était arrivé devant la maison. Pinchinette prit sa baguette, une jolie baguette en ivoire doré que lui avait donnée la marraine, et traça sur le sable la longue suite de chiffres que voici :
324.549.672.815.
— Voyez un peu, dit-elle, où vous en seriez s’il fallait dire : trois, deux, quatre, et toujours comme cela jusqu’à la fin, ou si chacun de ces douze chiffres avait un nom de rang particulier! Au lieu de cela, nous nous contenterons de donner un nom particulier à ceux qui terminent chaque bande.
Pour la première, c’est donc……………       unité. Nous en sommes convenus.
Pour la seconde        ………………………  mille.
Pour la troisième ………………………         million.
Pour la quatrième ……………………..         billion.
Et nous allons prononcer tout cet énorme nombre le plus facilement du monde, en commençant par les rangs les plus élevés. C’est toujours par là qu’il faudra commencer.
Trois cent vingt-quatre ………………….      billions
Cinq cent quarante-neuf……………….         millions
Six cent soixante-douze ……………….         mille
Huit cent quinze ……………………….         unités.
— Au delà du billion, comment dirait-on? demanda Partageur un peu timidement cette fois, car la tète commençait à lui tourner.
— Oh ! ce n’est pas là quelque chose de bien nécessaire pour toi : ces nombres-là ne te regardent plus. Mais enfin, si tu as peur d’en manquer, on t’en donnera tant que tu en voudras : trillion, quatrillion, quintillion, sextillion, septillion, octillion, nonillion, décillion. En as-tu assez? Te figures-tu bien ce que c’est qu’un décillion?

Partageur resta court; et, sans plus parler on entra dans la maison. Il était temps pour Ramasse-Tout, qui, malgré sa passion des grands nombres, se sentait tout bouleversé à l’idée de ces quintillions et de ces nonillions. Mais en remettant le pied dans son domaine, il sentit les pensées qui l’avaient fait courir au-devant de Pinchinette rentrer en foule dans sa tête, et les nombres qui l’épouvantaient s’envolèrent tout à coup.
Il commença sur-le-champ une longue histoire ; mais, à la façon des petits enfants qui veulent raconter trop vite, il y mit tant de comme ça, tant d’alors et de et puis, que sa sœur avait un peu de peine à comprendre. Pour vous éviter cette peine-là, j’aime mieux vous la raconter moi-même.
Voici donc ce qui était arrivé :
Dès la pointe du jour, mon Ramasse-Tout, fier comme un roi de savoir compter, avait sauté d’un bond hors du lit en s’éveillant, et, pour essayer sa nouvelle science, il avait couru au verger avec toute une charge de sacs et de boîtes vides qu’il avait remplis de pommes, bien dans les règles, et sans se tromper une seule fois. Mais quand il commença à porter au tas ses nouvelles richesses, enchanté de lui-même, et tout triomphant, ses airs de grand vainqueur firent bientôt place à la mine la plus piteuse et la plus désespérée que vous puissiez imaginer. Partageur, qui ne dormait jamais que d’un œil, s’était levé derrière son aîné, et courant au tas pendant que l’autre courait au verger, il avait d’abord dévalisé tout un panier de ses boîtes, transportées aussitôt en quatre endroits différents, pour plus de sûreté. Puis, allant aux boîtes, il en avait vidé deux de leurs sacs, qui étaient allés rejoindre le contenu du panier. Et enfin, appliquant à sa manière la leçon de la veille, il avait ouvert trois des sacs emportés dans les cachettes, et avait distribué les pommes de façon à compléter ses quatre nombres. Centaines, dizaines, unités, rien n’y manquait.
Vous pouvez vous figurer quels cris jeta Ramasse-Tout à la vue de ce beau travail. Tout l’ouvrage de Pinchinette était défait, et le pis était qu’il ne savait comment réparer le désastre. Auparavant il n’avait pas grand’peine à remédier aux escapades de son frère. Il n’avait qu’à se baisser pour ramasser, et à rejeter sur le tas les pommes qui en avaient été soustraites. Maintenant il perdait la tête dans ces sacs et ces boîtes, et désespérait de s’en tirer. S’il ne s’était pas retenu, je crois qu’il aurait battu le pauvre petit. Mais c’était un brave garçon qui aurait rougi d’abuser de sa force, et qui savait que les aînés n’ont pas d’autre droit sur leurs cadets que celui de les protéger quand ils en trouvent l’occasion.
De son côté Partageur, se voyant menacé aussi sérieusement dans ce qu’il avait toujours considéré comme un droit, Partageur avait été saisi d’un véritable désespoir. Cela ne lui paraissait pas du tout une garantie, que ses pommes fussent enrégimentées par sacs, boîtes et paniers. Ce n’était pas là ce qui pouvait empêcher les voleurs de les prendre ; et le bel avantage de savoir au juste ce que l’on vous a pris ! D’ailleurs, il s’était fait une habitude de transporter ainsi sa fortune à droite et à gauche. C’était tout son plaisir, et la vie n’avait plus de charme pour lui du moment qu’il fallait y renoncer. Il déclara tout haut que, puisqu’il en était ainsi, il voulait désormais avoir sa part à lui de toute la récolte, pour en faire ce qu’il voudrait.
Là-dessus, ils étaient partis tous les deux pour implorer, chacun de son côté, le secours de Pinchinette, et la chère fille, pour leur avoir rendu service une première fois, se voyait maintenant de nouvelles difficultés sur les bras. C’est une chose qui arrive souvent; mais les bons cœurs ne s’en embarrassent pas. Ce qu’on a commencé, ils sentent bien qu’on est obligé de l’achever.


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