14 novembre 2012

Le procédé phonomimique de M. Grosselin, par Marie-Pape Carpantier

Texte extrait de INTRODUCTION DE LA MÉTHODE DES SALLES D’ASILE DANS L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE (1867), Première conférence.

Mais qui donc fait la valeur des leçons de choses ? À quoi tient qu’elles sont si réputées, si hautement recommandées, et qu’elles sont en effet si profitables ?
Ah ! messieurs, cela tient à une grande loi, terriblement méconnue, qui ne veut, pas qu’il y ait de patient en éducation ; qui veut que l’élève y soit un agent actif, aussi actif que le maître ; qu’il soit son collaborateur intelligent dans les leçons qu’il en reçoit, et que, selon l’expression du catéchisme, il coopère à la grâce.
Ce qui fait la valeur des leçons de choses, ce qui les rend aimables et efficaces, c’est qu’elles sont conformes à cette loi. C’est qu’elles font appel aux forces personnelles de l’enfant ; qu’elles mettent en jeu, en mouvement, ses facultés physiques et intellectuelles. Qu’elles satisfont à son besoin naturel de penser, de parler, de se mouvoir et de changer d’objet. C’est qu’elles parviennent à son esprit par l’intermédiaire de ses sens; qu’elles se servent de ce qu’il sait, de ce qu’il aime, pour l’intéresser à ce qu’il ne sait pas ou n’aime pas encore. Parce qu’elles sont pour lui, en un mot, le concret et non l’abstrait.
Aussi voyez le succès de tous les procédés d’enseignement fondés sur cette base ! de ces procédés qu’on appelle, improprement, je crois, méthodes ; une méthode devant présenter un ensemble, et les enseignements dont je parle n’étant que des procédés de détail, ce qui ne les empêche pas d’être quelquefois excellents.
Au premier rang pour l’enseignement de la lecture se place le procédé phonomimique de M. Grosselin. Ce procédé, inventé spécialement en vue des sourds-muets, à l’instruction desquels il paraît satisfaire, m’a beaucoup plus frappée par l’attrait qu’il inspire et les rapides résultats qu’il obtient chez les enfants ordinaires. J’ai voulu m’en expliquer la cause, et comme j’étais déjà sur la voie, je l’ai facilement trouvée.
La faculté essentielle à l’aide de laquelle on apprend à lire, c’est la mémoire. Mais la forme de chaque lettre, et l’action réciproque des lettres entre elles, résultant d’une simple convention, sans qu’aucune raison les fasse distinguer forcément les unes des autres, elles se confondent longtemps dans l’esprit des enfants, et ce n’est qu’au moyen de l’habitude, c’est-à-dire d’une longue répétition des mêmes choses (et qui dit long dit ennuyeux), que les enfants finissent par savoir lire. À la rigueur, l’habitude pourrait dispenser de toute méthode. Elle suffit pour faire parler les perroquets et les pies, elle peut suffire pour faire lire les petits enfants! Alors croisons-nous les bras, abdiquons, et laissons couler l’eau! Triste conseil, que ni vous ni moi n’avons le désir de suivre. Il nous faut au contraire profiter du temps. La vie est si courte pour tout le bien qu’on a à faire ! Le procédé phonomimique abrège la durée de l’étude. Il remplace la monotonie de l’habitude par l’activité intellectuelle : il s’accompagne de mouvements corporels favorables à la santé, et substitue, à la discipline de la contrainte, la discipline du plaisir.
Au lieu de s’adresser directement à la mémoire, faculté essentiellement passive, il n’y arrive qu’à l’aide de ce qu’il y a de plus actif chez l’enfant : l’esprit et le corps. D’abord il présente la lecture comme représentation des mots parlés et non des mots écrits : distinction aussi fondée qu’avantageuse. Il montre à l’enfant non des lettres isolées comme dans l’écriture, mais des sons et des articulations comme dans la parole. Et il fait analyser ainsi, par exemple, le mot chapeau : ch. a - p. eau, et non c. h. a. p. e. a. u. Il est facile de voir d’un regard que la multiplicité des éléments de la seconde analyse présente beaucoup plus de difficultés qu’il n’y en a dans la première.
Ensuite, à chaque son ou articulation, il joint une idée qui s’y rapporte, et qui, déjà possédée par l’enfant, devient en quelque sorte le clou solide auquel s’accrochera, non moins solidement, le souvenir du son ou de l’articulation, ainsi que la forme des lettres qui les représentent.
En outre, il fait reproduire extérieurement cette idée par un geste imitatif; et voilà la lecture ancrée dans la mémoire de l’élève par le triple souvenir de l’œil, de 1’idee et du geste, c’est-à-dire par le concours de toutes ses facultés actives.
On peut dire alors que l’intelligence de l’enfant est comme une maison dans laquelle, voulant faire pénétrer la lumière, on a ouvert trois fenêtres au lieu d’une.
Il ne tient qu’à vous de voir l’application de cet excellent procédé, à l’ébauche d’école maternelle établie à l’Exposition universelle, pavillon Coignet ; — à la salle d’asile communale de la rue Berthollet, dirigée par Mlles Gaudon et Marye — et enfin à l’asile annexe du cours pratique, 10, rue des Ursulines, où M. le Ministre, si accueillant pour tout progrès réel, en a autorisé l’application.
Si la lecture, malgré ses difficultés, se place avec raison à la tête des enseignements scolaires, c’est comme instrument indispensable des autres branches d’études. Il me semble, en effet, que l’ordre d’introduction, et l’importance donnée à toutes les matières de l’éducation, doivent être déterminés par leur utilité pratique. À ce titre, tout ce qui peut développer la justesse de l’œil et l’habileté des doigts s’impose à l’instituteur en même temps que la lecture ; c’est pourquoi les petits exercices géométriques inventés par Fröbel ne sauraient être trop recommandés.

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Marie-Pape Carpantier, Conférences faites aux instituteurs à la Sorbonne en 1867.
     
INTRODUCTION
DE LA
MÉTHODE DES SALLES D’ASILE
DANS L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE




Marie Pape-Carpantier (interprétée par Marilou Berry)

source de la photo : http://lkmagazine.jimdo.com/

Bibliographie sur la méthode phonomimique:
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