12 novembre 2012

L'enseignement de la lecture dans les salles d'asile, par Marie-Pape Carpantier

L’enseignement de la lecture dans les salles d’asile a été autrefois très contesté. On a craint qu’il n’existât des inconvénients à ce que d’aussi jeunes enfants fussent assujettis à une étude abstraite, rendue plus difficile par de nombreuses irrégularités; et la sollicitude des autorités, prévenant l’abus dangereux d’un pareil enseignement, a tranché la question comme un nœud gordien : dans quelques salles d’asile on a proscrit l’enseignement lui-même.
Alors, sans aucun doute, on fit bien, et c’était agir paternellement. L’enseignement de la lecture n’avait pas encore été approprié à l’enfance. Au milieu d’un ensemble d’éducation nouvelle, facile et riante, que l’intelligence maternelle venait de concevoir pour les petits enfants, la lecture demeurait froide, triste; il valait mieux cent fois l’écarter que d’introduire avec elle la fatigue et l’ennui dans des établissements qui doivent tout changer en bonheur.
Marie Pape-Carpantier (interprétée par Marilou Berry)
L’Enseignement pratique dans les salles d’asile, p. 113-117. 
source de la photo : http://lkmagazine.jimdo.com/


Et cependant on sentait alors, comme aujourd’hui, que la lecture étant une des principales sources de nos connaissances, elle doit logiquement marcher de front avec nos premières études.
Cette opposition d’intérêts entre le besoin de gaieté des enfants, qui fait redouter pour eux une tension d’esprit pénible; et leur besoin de s’instruire, qui réclame les études nécessaires; cette opposition ne peut se concilier que par un mode d’enseignement qui produise les résultats en épargnant les fatigues.

Marie-Pape Carpantier popularisa la méthode phonomimique de M. Grosselin visant un geste, un mime à associer à chaque son (= son voyelle) ou à chaque articulation (= son consonne). Source de la photo : lefigaro.fr
Pour cela, il faut dégager la lecture de toutes ses irrégularités, de ses exceptions, de ses fantaisies, et ne l’enseigner aux petits enfants que par les syllabes et les mots dont les lettres conservent leur valeur alphabétique, ou régulière.
Ainsi, on écartera les mots, dans lesquels l’u prend le son d’un o, comme dans album.
On ne connaîtra l’y que dans les mots où il a la valeur d’un i, lyre, martyre : et l’on évitera les mots où il représente deux i, comme noyer, étayer.
Le son en ne sera présenté que dans les syllabes où il se prononce an : mentir, menton, et on l’évitera dans les cas exceptionnels où il se prononce in : mentor, examen.
Le c et le g ne seront d’abord enseignés que dans les syllabes où ils gardent l’articulation dure : cave, ne, cuve, gazon, rigole, aigu; ils seront ajournés devant l’e et l’i qui les adoucissent : ceci, large, agile, ainsi que le ç qui équivaut à s.
Le s entre deux voyelles sera également éloigné, parce que dans ce cas il prend la valeur du z.
Même exclusion pour les syllabes où le t se prononce s, comme initié, action.
Le x ne sera connu que dans les mots où il garde l’articulation cs qui lui est le plus ordinaire : axe, extrême.
On évitera encore les syllabes qui renferment des lettres muettes ou dormantes, amenées par l’étymologie, le nombre ou le temps du verbe, mais insensibles dans la prononciation : pain, carotte, ils marchaient.
Enfin, on enseignera la lecture en ce qu’elle a de conforme aux règles élémentaires, et on laissera pour un âge plus avancé les difficultés accidentelles qui, si elles viennent en même temps que ces règles, en troublent nécessairement l’application.[1]
La lecture ainsi réduite à sa plus facile expression devient aisée à comprendre; elle intéresse les enfants comme un jeu, et, sans les fatiguer, leur fait accomplir un progrès important pour l’avenir.
Rien de plus simple en effet que la lecture ramenée ainsi à ses premiers éléments. Deux parties seulement la constituent, le son et l’articulation. Distinguer ces deux classes de signes et connaître leur action réciproque, c’est savoir lire.
Le son écrit représente le son naturel produit par le jeu de l’air dans le larynx, et poussé au dehors par une émission simple, sans plus d’art ni d’étude qu’il n’en faut au petit enfant pour pousser des cris, c’est-à-dire des sons, dès son entrée au monde.
Les lettres de la langue française expriment douze sons simples, figurés de différentes manières et dont quelques-uns se modifient tantôt par un accent, tantôt par le seul usage. Ces douze sons simples, les voici :


Tous les autres sons composés, appelés diphthongues, ne sont que le produit de ces douze sons simples diversement combinés.
L’articulation est l’ouvrage de la langue et des lèvres, agissant de diverses façons sur les dents et sur le palais. Les articulations simples sont représentées par les dix-huit signes que voici, avec leurs variantes dans quelques cas. 

 
Grâce à ces dix-huit articulations, qui, comme les sons simples, ont été combinées entre elles et ont formé des articulations composées, on est parvenu à diversifier les émissions de la voix ou du son au point de former tous les mots de notre dictionnaire. Aussi l’articulation est-elle la partie difficile de la lecture et de la prononciation. Proférer un son est une faculté naturelle à l’enfant comme à l’animal; modifier le son par une articulation, c’est déjà de la science acquise, et ceci n’appartient qu’à l’espèce humaine.
En résumé, tout le mécanisme de la lecture reposant sur des sons et des articulations, il faudra faire de ces deux éléments une étude méthodique, et insister pour en faire bien comprendre la différence et l’usage.
Les autres conseils que j’aurais à vous donner ne porteraient que sur la manière de diriger les leçons, et sur le ton, l’ensemble de votre personne quand vous les donnez vous-mêmes. À l’enseignement de la lecture plus qu’à tous les autres il importe que l’attention soit captivée ; et vous devez faire d’autant plus de frais pour la fixer, que les commencements de la lecture offrent moins d’attrait par eux-mêmes.
Paraissez, avant tout, prendre plaisir à donner la leçon, pour que vos élèves aient du plaisir à la recevoir. Si vous vous ennuyiez, ils s’ennuieraient. Les enfants sont un miroir fidèle où viennent se refléter les moindres sensations de la personne qui agit sur eux.
Tenez donc éveillés votre zèle et votre intérêt pour tenir éveillés ceux des autres; appelez à votre aide l’entraînement de l’imitation. Excitez-le chez l’enfant, mais par le désir de bien faire avec tous ses condisciples, non par l’orgueilleuse émulation qui dit à chacun : Isole-toi d’eux et sois le premier. Surtout gardez-vous de vous impatienter ou de punir lorsqu’un enfant n’apprendra pas assez vite : c’est probablement que son heure n’est pas encore venue; et le dégoût, que ne manquerait pas de faire naître votre sévère façon d’agir, la retarderait infailliblement. Rendez l’étude aimable, au contraire, et tâchez de faire pressentir la douceur de ses fruits : quand deux syllabes seront connues séparément[2], comme jo et li, pi et pe, mi et di, faites-les assembler. Le résultat : joli, pipe, midi, égaiera vos élèves, leur fera découvrir le but et l’agrément de la lecture, quand on sait lire; et la curiosité et votre bonne humeur les engageront à l’apprendre.
Au reste, comme l’enseignement de la lecture réclame des élèves plus de mémoire que de calcul, les résultats en sont presque toujours certains, d’autant plus que c’est la chose dont les instituteurs manquent le moins de s’occuper; c’est pourquoi il me semble inutile de vous y arrêter davantage.



[2] Voir, planche 3, le dessin du meuble adopté au cours pratique des salles d’asile, et contenant tout le matériel de l’enseignement dans ces institutions.
Reproduit ici : 
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