18 septembre 2011

LA LECTURE EXPRESSIVE


I - ENTREE EN MATIERES

En dépit de l’étendue de nos programmes, et en raison même de la multiplicité des matières, la lecture est la base et le but de l’organisation scolaire. On peut dire, en effet, qu’un élève qui sait lire est un élève sauvé, parce qu’il est capable de puiser dans les livres, d’abord les exercices nécessaires à une bonne organisation pédagogique, ensuite des lectures précisant les notions reçues du maître.

II - IMPORTANCE DE LA LECTURE EXPRESSIVE

A - IMPORTANCE PEDAGOGIQUE

La lecture a un double but :

1) Déchiffrer les signes, émettre les sons correspondants
Ce but est facilement atteint, puisqu’il constitue la tâche des méthodes de lecture, aussi nombreuses que variées. L’enfant doit arriver rapidement à la lecture courante ; cela n’implique pas le besoin de lui apprendre à lire de bonne heure, mais cela veut dire que, lorsqu’il a commencé à émettre les sons, on doit le faire progresser rapidement.

2) Apprendre à traduire les nuances de la pensée et les mouvements du cœur
Ce deuxième but est plus difficile à atteindre, car apprendre à bien lire, n’est pas chose commode. Mais à quoi bon la diction ? Voudrions-nous faire de nos élèves des pensionnaires de la Comédie Française ? Voudrions-nous leur apprendre à déclamer ? Non, le vrai but n’est pas là ; en exigeant une bonne diction, nous voulons simplement faire aimer la lecture au lecteur, ainsi qu’à son entourage.


Mettre de l’expression dans la lecture, c’est analyser la phrase, c’est chercher le mot important, c’est amener l’enfant à faire une gymnastique de l’esprit, qui mettra la vie dans la classe ; et si cet effort se continue et s’exerce dans toutes les leçons, on constatera une activité intellectuelle générale. 

D’ailleurs, les qualités de la lecture constituent un élément d’appréciation de l’élève et de la classe. Une mauvaise lecture faite sur un ton monotone dénote un tempérament mou et apathique ; une lecture forte, accentuée, modulée, révèle une nature vive, sensible, capable de s’émouvoir sous l’action d’une pensée noble ou d’un sentiment délicat. (Remarque Blog : impression de naturalisme contredit immédiatement dans le paragraphe suivant. L'homme peut acquérir une nature par l'habitude, cf. Aristote)

Et comme la classe est en partie l’œuvre du maître, une bonne lecture dénotera que le maître sait lui-même apporter la vie dans ses leçons, et qu’il sait répandre dans la classe, cette chaleur communicative qui fait vibrer tous les cœurs à l’unisson.

Au point de vue du Français, la lecture n’est-elle pas la meilleure leçon de littérature ? 

L’enfant cherche à mettre en relief l’idée essentielle ; il essaie de trouver les procédés de composition de l’auteur, il accentue le mot pittoresque, il analyse les phrases et distingue la nature et l’importance des propositions ; en un mot, il est en perpétuel commerce avec l’idée de l’auteur. Comment ferait-il mieux ce travail que par la lecture ?

LES OBJECTIONS

On a fait deux objections à l’emploi de la lecture, telle que nous venons de la décrire :

a) L’enfant qui lit bien s’expose au ridicule ; il soulève les éclats de rire de ses camarades. Nous dirons simplement que ceci est dû à ce que les enfants ne sont pas habitués eux-mêmes à lire avec intelligence. On pourra remédier à ces manifestations bruyantes en faisant comprendre ce que ces dernières ont de regrettable, et en donnant l’habitude de la lecture expressive. 

b) Le déchiffrage difficile : l’effort fait par l’enfant pour trouver l’intonation diminue d’autant l’effort à faire pour déchiffrer les caractères du livre ; la lecture devient alors plus difficile et elle perd en netteté. 

Cette objection n’a pas sa raison d’être, car plus l’enfant comprend, plus il lit bien ; c’est le sens qui crée l’intonation : plus il paraît important aux yeux de l’enfant, plus celui-ci s’efforce de le mettre en relief, et l’on peut dire que l’intonation dérive de la compréhension.

Donc, au point de vue pédagogique, la lecture a une valeur éducative incontestable.

B - IMPORTANCE SOCIALE

LA LECTURE ET LE CITOYEN

La lecture a une grande influence sur l’éducation du futur citoyen et de ceux qui l’entourent. 


Celui qui n’a pas été un lecteur assidu durant sa jeunesse ne lira guère plus tard; il ne s’intéressera pas aux affaires de son pays, puisqu’il ne saura pas ce que l’on y fait. Il ne sera pas un bon électeur puisqu’il ne connaîtra pas le travail de son représentant. Il ne travaillera pas enfin à améliorer le sort de sa patrie, puisqu’il ignorera ses besoins et ses intérêts. 

Aussi est-il du devoir de tous les maîtres de faire aimer la lecture aux enfants. Ce n’est qu’à ce prix que l’œuvre de l’école, qui doit se perpétuer dans toutes les époques de la vie d’un homme, sera bien remplie.


LA LECTURE EN FAMILLE
Il faut aussi recommander les lectures familiales, le soir à la maison. 


N’est-ce pas un beau tableau que celui qui représente la mère assise au coin du feu, travaillant à son ouvrage de couture (sic), l’aîné lisant un journal ou un livre à la lueur blafarde d’une lampe, et excitant la curiosité de ses jeunes frères, qui écoutent pensifs, et les observations du père, qui veut connaître, expliquer ou critiquer ? 
(remarque blog : on veillera à ne pas se laisser détourner de l'idée essentielle du paragraphe par la représentation discriminante des rôles sociaux. Le principal n'est pas là.)

On peut ainsi introduire le besoin de lire dans la maison, et amener les parents à demander souvent, ou une page d’histoire, ou un morceau du livre de lecture. On peut avoir une entière confiance en ces lectures, car elles produisent plus d’effets, dans les cœurs des parents et du citoyen lui-même, que tous les discours et théories propagandistes servis souvent à tout propos et à tout hasard. 

En un mot, un lecteur bien formé à l’école est celui qui peut répandre le mieux dans sa famille les idées saines et morales.

III - LES PROCEDES EMPLOYES

La diction comprend :

A - L’ARTICULATION

Une bonne articulation est relativement facile à obtenir, car peu de défauts d’articulation résistent à l’habitude de marteler les syllabes ; on doit l’exiger à tout instant, dans les causeries, les récitations, comme dans la lecture. 

Elle a d’ailleurs une influence incontestable sur l’orthographe. Faites prendre à un enfant l’habitude d’accentuer une syllabe, de la mettre en relief, il l’écrira facilement. Par suite, le mot entier ne pêchera que par l’absence d’une lettre finale, vite mise à sa place par une leçon sur quelques règles d’accord.

B - LA PONCTUATION

En ce qui concerne la ponctuation, bien marquer les arrêts nécessaires en lisant, accorder à chacun leur véritable durée, constitue la meilleure leçon de ponctuation écrite.

C - L’INTONATION

Au point de vue de l’intonation, il est bon de distinguer trois choses :

1) Le diapason : il ne doit être ni trop bas, ni trop élevé, car, dans les deux cas, il fatigue le maître, et rend la classe, ou monotone, ou bruyante. Comme il est de notre devoir de ménager nos cordes vocales, il est bon de prendre le diapason de la conversation ordinaire.

2) Les inflexions orthographiques : elles sont utiles pour marquer les signes de ponctuation. Elles ont le défaut d’être trop mécaniques ; et en général, on ne s’applique pas assez pour accentuer les interrogations et les exclamations.

3) Les inflexions dues au sens : elles dépendent du sens du morceau et du tempérament de l’élève.

Il faut assurer l’intelligence du texte par l’habitude de chercher derrière le mot, le sens mis par l’auteur, et cela, dès le début. On trouve dans les premières pages du livre, des mots que l’enfant peut comprendre, on lui en fait voir le sens, et on l’intéresse.

Exemple : s’il s’agit du mot Emile, l’élocution de syllabes seules, isolées, ne signifie rien ; tandis que l’élocution du mot entier montre bien qu’il s’agit d’un individu. L’enfant le voit, et s’intéresse à ce qu’il lit.

Ce mot lu ainsi ne paraîtra pas isolé, si dans une phrase comme celle-ci : " Emile fume ", les deux mots sont lus sans arrêt, il sera alors question d’un fait facilement compréhensible, et la lecture sera intelligente. L’enfant arrivera peut être à lire par cœur certains mots, mais l’effort pour déchiffrer aura été fait.

IV - CHOIX DU LIVRE

Il faut bien choisir, à ce point de vue, le livre de lecture ; trop souvent, l’élève, en sortant de la méthode, se trouve en présence de textes trop difficiles, et cela diminue le plaisir que la lecture lui procure. 

Il est bon de changer de livre tous les ans, la Caisse des écoles en est le moyen. Le livre ne doit pas présenter des allures encyclopédiques, il doit avoir un caractère anecdotique, représenter de petits faits, raconter des historiettes familières et courtes, être illustré de nombreuses gravures.

Quant à la question : "Peut-on se passer du livre de lecture ?", nous répondons : non, parce que les autres livres n’ont pas le caractère littéraire du premier ; on n’y trouve pas ces morceaux émouvants qui remuent l’élève, et le mettent en parfaite communion avec l’idée de l’auteur.

V - L’APPROFONDISSEMENT DE LA METHODE

Nous devons donc amener l’enfant à bien lire, et à lui faire aimer la lecture. Il ne faut pas que le moindre mot échappe à son intelligence, et pour cela, nous devons lui faire répéter les phrases mal lues, après les lui avoir nous-mêmes relues.

Quand, après avoir donné toutes les explications que comporte un morceau, nous n’aurons pas le temps suffisant pour obtenir une lecture intelligente, nous n’hésiterons pas à consacrer la séance suivante à la lecture exclusive du même morceau, afin que l’élève puisse s’en pénétrer d’une façon complète.

Nous ferons aussi un usage fréquent des dialogues, qui constituent une préparation très heureuse à la lecture expressive. 

Nous ne ferons réciter un morceau que lorsqu’il aura été lu d’une façon parfaite ; enfin, nous exercerons l’élève à faire des lectures hebdomadaires à ses camarades ; il sera alors dans des conditions très favorables pour essayer son talent de lecteur.

Nous ne tolèrerons jamais un ton monotone dans la conversation ; nous ne verrons plus alors des enfants causant avec vivacité sur les choses extérieures à l’enseignement, et prenant ensuite un ton chantonnant et ennuyeux, sitôt qu’ils ont à répondre sur des questions concernant la classe.

RESUME DU DEVELOPPEMENT

1) Il n’y a pas de bonne lecture sans lecture expressive.

2) La lecture expressive est de la plus haute importance au double point de vue scolaire et social.

3) Pour obtenir une bonne lecture expressive, il faut se préoccuper de la ponctuation verbale, de l’articulation et de la diction.

4) On arrive à la lecture expressive par les procédés suivants :
  • Dès les premiers exercices de lecture, faire goûter à l’enfant un plaisir intellectuel, en appelant son attention sur le sens des mots lus.
  • Faire prononcer sur un ton naturel les mots, les propositions, les phrases de la méthode.
  • Employer le même procédé dans la lecture de tous les textes, en ne tolérant une diction chantonnante dans aucune causerie, ni dans aucune lecture, quelle qu’elle soit.
  • Choisir des livres simples, et dans ces livres des morceaux à portée de l’enfant.
  • Consacrer, si c’est nécessaire, des séances spéciales à la lecture expressive d’un morceau bien compris.
  • Faire apprendre des dialogues.
  • Habituer les élèves du C.M. à faire des lectures hebdomadaires.
  • Ne faire apprendre un morceau par cœur que lorsqu’il est lu d’une façon irréprochable.


FIN

M. BABY - Inspecteur Primaire. Conférence donnée le 18/10/1906

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D'autres conférences sur le site de M. Mézailles, instituteur dans la région de Lourdes : 

Je vous recommande vivement de faire un petit tour sur sa page : 
 
  LES CONFERENCES DANS LEUR TEXTE :
18/10/1905: l'esprit d'observation
ou ici sur le blog L'esprit d'observation 
18/10/1906: la lecture expressive
18/10/1906: sylviculture et pastoralisme
18/10/1907: l'action éducative et morale
12/10/1909: la composition française
ou ici sur le blog :  
18/10/1910: le calcul mental
18/10/1911: les sciences physico-naturelles
18/10/1912: l'histoire
10/11/1913: la dictée
04/02/1920: le programme de sciences
18/10/1920: l'hygiène
27/10/1921: le travail manuel
17/10/1925: l'orthographe
18/10/1926: la grammaire
26/10/1929: la réforme (b)
26/10/1929: l'école rurale

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