8 février 2012

Circulaire ministérielle du 28 septembre 1910 relative à la nouvelle nomenclature grammaticale.


Circulaire ministérielle du 28 septembre 1910 relative à la nouvelle nomenclature grammaticale.

       Le Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, à Monsieur le Recteur de l’Académie d


       Mon attention a été appelée, à différentes reprises, sur les inconvénients que présente, pour de jeunes élèves, la nomenclature grammaticale actuellement en usage dans l’enseignement public.

       Depuis plusieurs années, quelques maîtres, encouragés par leurs supérieurs hiérarchiques, ont essayé d’adopter une nomenclature mieux appropriée aux besoins de l’enseignement. Mais, faute d’une direction, ces tentatives isolées ne pouvaient aboutir à l’unité désirable. Elles ont eu, du moins, le mérite de préparer la réforme que le Conseil supérieur a adoptée dans sa dernière session et que l’arrêté du 25 juillet 1910 a sanctionnée.

       Cet arrêté, dont vous trouverez ci-joint un certain nombre d’exemplaires, a pour objet de fixer et de limiter les notions et les termes techniques dont la connaissance pourra être exigée dans les examens relevant de mon administration et correspondant à l’enseignement primaire jusqu’au brevet supérieur inclusivement, à l’enseignement secondaire des garçons et des jeunes filles jusqu’au baccalauréat ou au diplôme de fin d’études inclusivement.

       Pour éviter toute erreur d’interprétation et vous mettre à même d’apprécier l’importance de cette réforme, je crois devoir placer sous vos yeux quelques extraits du rapport présenté au Conseil supérieur par M. Toutey, membre de cette assemblée, au nom de la Commission chargée d’étudier le projet et qui a entendu la plupart des personnes qualifiées, en raison de leurs études ou de leurs fonctions, pour émettre un avis autorisé sur cette question.

       Le rapporteur résume ainsi les critiques que l’on peut adresser au système actuel:
      
        « Tout d’abord, la confusion et le désordre d’une nomenclature flottante : le même fait grammatical recevant des noms différents, qui tantôt s’ajoutent et tantôt s’excluent, comme nom et substantif, verbes transitifs ou actifs, intransitifs ou neutres, pronominaux et réfléchis; compléments de vingt noms différents; propositions absolues ou indépendantes, subordonnées, complétives, incidentes, explicatives, déterminatives, etc, etc.

         « Puis, les définitions les plus variées, d’ailleurs toujours insuffisantes, d’où l’on essaie de tirer, par voie de déduction, certaines conclusions trop souvent peu exactes; des classifications interminables; des systèmes compliqués, subtils, plus ou moins ingénieux, mais précaires; des notions étrangères introduites dans l’enseignement grammatical, comme ce verbe attributif qui tantôt est le mot principal du discours parce qu’il marque l’action, et tantôt n’est plus que l’équivalent d’un participe amalgamé avec le verbe être ...

         « Résultats. — Chaque professeur essayant péniblement d’accorder son système avec celui de son prédécesseur ou du livre en usage, réduit à marquer en quelque sorte à son effigie, au début de son cours, la nomenclature qui lui servira pour se faire comprendre pendant une année; l’Administration obligée de refréner des initiatives qu’en d’autres circonstances elle eût été heureuse d’encourager; un verbalisme vieillot, sans valeur éducative, substitué à la féconde et vivante étude des textes; au milieu de ce chaos, la grammaire prétendant à devenir, dès les classes élémentaires, une science distincte, se suffisant à elle-même, et ayant sa tin en soi; les élèves rebutés, moqueurs et, malheureusement pour eux, échouant aux examens quand ils se trouvent en présence d’examinateurs intolérants. L’on a rappelé à votre Commission le cas d’une jeune fille qui, dans un concours très important pour elle, a reçu la note zéro parce qu’elle avait nommé un certain verbe intransitif au lieu de neutre.
……………………………………………………………………………………………………………

         « L’effort demandé par certains maîtres à de jeunes élèves n’est presque jamais compensé par un profit réel.

         « Il y a donc lieu de diminuer les exigences grammaticales, d’adopter une nomenclature plus simple, de substituer franchement la grammaire d’observation à la grammaire de règles, de définitions et de déductions; de rompre avec cette idée fausse que la grammaire est toujours conforme à la logique; enfin, de remplacer maint arrangement artificiel par un ordre mieux en rapport avec la réalité des faits. »

       La nomenclature annexée à l’arrêté du 25 juillet 1910 n’est pas une nomenclature totale, encore moins un recueil complet à l’usage de tous les ordres d’enseignement.

       Le rapporteur de la Commission en donne les raisons :

         « Nous avons eu peur des excès de zèle; nous avons craint qu’en certains cas on ne voulût trop tôt munir les élèves de tout ce bagage; le souvenir du passé nous rendait circonspects. Au lieu de donner une nomenclature totale où il n’y aurait qu’à puiser selon les besoins, nous avons cru mieux faire de préparer une nomenclature restreinte, mais suffisante pour les premières éludes.

         « Nous nous sommes attachés à ne pas employer de termes nouveaux et à choisir, pour désigner un fait ou un groupe de faits, un seul terme, à l’exclusion des autres termes similaires.

         « De plus, nous nous sommes tenus à la seule grammaire française, estimant qu’en l’état actuel de la science internationale, les besoins des autres langues ne sont pas exactement les mêmes et qu’il appartient aux professeurs de latin, de grec, d’allemand, d’anglais, etc., d’ajouter au moment opportun ce qui leur parait nécessaire.

         « D’ailleurs, les mots que nous conservons ne se recommandent ni par leur signification propre, ni par leur valeur historique; tout le monde sait que le vocabulaire grammatical laisse beaucoup à désirer; la plupart des termes employés ont un sens très vague : article, pronom, adverbe; quelques-uns n’en ont point du tout : imparfait, plus-que-parfait, subjonctif. Mais ils servent depuis longtemps; ils sont appuyés sur des habitudes, des traditions, et on ne peut pas, pour le moment, les remplacer par d’autres. Tels quels, ils suffisent pour l’enseignement élémentaire de la grammaire.

         « Les professeurs ne seront pas obligés de se servir de tous les mots de cette nomenclature. Dans l’enseignement primaire, notamment, et pour les élèves qui n’ont pas à étudier d’autre langue que le français, il conviendra de réduire autant que possible le vocabulaire technique. Les formes grammaticales doivent s’apprendre par des exercices pratiques appropriés et la syntaxe par l’observation méthodique des textes.
        
         « Dans les classes supérieures, si le maître, désireux de mieux expliquer un texte et de rendre compte d’une nuance délicate dans l’expression de la pensée, est obligé d’employer des mots qui ne figurent pas dans la nomenclature, il choisira dans la langue courante des termes à la fois exacts et corrects. Certains mots ne doivent pas être considérés comme des mots techniques. Ils appartiennent en réalité à la langue générale, et personne ne les discute. C’est ce qui explique l’absence, dans notre nomenclature, des mots : voyelles, consonnes, diphtongues, élision, contraction, accents, apostrophe, préfixes, suffixes, etc. »

       La nomenclature à laquelle le Conseil supérieur s’est arrêté n’engage aucun système pédagogique ou philosophique, aucune méthode d’enseignement.
     
        « Le mot pronom conservé ne signifie pas que ce mot doive être donné comme remplaçant partout un nom : ce n’est qu’un signe de convention consacré par l’usage, à la fois simple et commode. Et ainsi du reste. Les professeurs restent libres de présenter les faits grammaticaux et de les expliquer à leur manière. La seule chose que nous leur demandons, c’est de désigner en toute circonstance le même fait par le même mot, comme l’on procède dans les autres matières d’enseignement.

         « Sans doute, le rejet de certains vocables, tels que verbe substantif ou verbe attributif, restreint un peu la liberté du professeur. Mais nous avons supprimé ces vocables avec intention, pour marquer les limites dans lesquelles il convient de tenir l’enseignement grammatical. Le professeur n’a pas à essayer d’accorder les faits du langage avec les conceptions de la logique. On ne doit analyser et décomposer que dans la mesure nécessaire à l’intelligence d’une phrase; le verbe prétendu attributif est, au regard de la grammaire, un mot simple : qu’il reste donc simple. On n’a pas non plus besoin d’établir, pour les propositions, une sorte de prototype sur lequel toutes seraient modelées uniformément : si une proposition ne contient que deux termes, comme : vous écrivez, ou même qu’un seul, comme : venez, il faut s’en contenter et renoncer aux sous-entendus qui donnent des constructions aussi disgracieuses que peu françaises,

         « Pas davantage, la grammaire élémentaire ne doit avoir la prétention de tout étiqueter, de tout cataloguer, de tout définir dans les faits du langage. Que dirait-on d’un professeur de sciences qui prétendrait imposer à ses élèves la liste de toutes les variétés de plantes, de minéraux ou d’animaux? Dans son infinie complexité, le langage présentera toujours des formes qui déborderont les définitions, qui échapperont aux classifications les plus étendues.

         « Il faut également se défaire du préjugé de l’analyse intégrale. L’important est que les jeunes enfants puissent avoir un aperçu général de la structure des phrases et qu’ils tirent profit de l’étude des textes pour s’habituer à parler et à écrire correctement eux-mêmes. Que l’on renonce donc à ces tableaux d’analyse logique où sont mis sur un même plan tous les mots, toutes les propositions. Que l’on exerce plutôt les enfants à faire, le plus souvent oralement, soit l’analyse de la forme, soit l’analyse de la fonction de certains mots ou groupes de mots, soit l’analyse de la nature et de la fonction des propositions.

         « La Commission eût vivement désiré trouver une classification qui distinguât partout la forme et le sens. Mais il a fallu y renoncer, en raison du jeune âge des enfants pour qui est faite cette nomenclature.

         « Lorsqu’ils se trouveront en présence d’élèves plus âgés, les maîtres pourront faire cette distinction, s’ils la jugent utile.

         « D’autre part, quand l’analyse servira à l’intelligence d’un texte, rien n’empêchera le professeur d’expliquer qu’il y a un complément direct ou indirect indiquant l’objet de l’action et des compléments de circonstance qui marquent le lieu, le temps, la manière, etc.

         « De parti pris, la Commission n’a pas donné de définitions. Presque toutes celles que les grammairiens ont proposées sont ou inexactes ou trop difficiles pour les petites classes, c’est-à-dire plus nuisibles qu’utiles à un enseignement rationnel.

         « L’enfant peut arriver, par intuition, à comprendre les preZone de Texte: ,miers termes de la grammaire. L’observation bien conduite lui fera distinguer, dans un texte, les noms, les pronoms et les verbes, sans qu’il soit absolument nécessaire de les définir. »

       Telles sont les considérations qui ont motivé l’avis favorable donné par le Conseil supérieur au projet d’arrêté qui lui a été soumis. Il est permis d’espérer que l’enseignement grammatical, « délivré d’une terminologie confuse, de formules artificielles, de règles a priori, d’exemples préparés pour les besoins de la cause, deviendra plus souple et plus vivant et quo les professeurs pourront désormais employer plus de temps à l’étude de la vraie langue, de la langue qui est fondée sur l’usage, et que l’on trouve dans les textes des grands écrivains.

       Quant à l’application de la réforme, il va de soi que les professeurs, à quelque ordre d’enseignement qu’ils appartiennent, devront se conformer, dès la rentrée des classes, aux prescriptions de l’arrêté du 23 juillet dernier et aux indications que je viens de vous rappeler. Mais, en ce qui concerne les livres de grammaire actuellement en usage dans les écoles, dans les collèges et les lycées, les maîtres et les élèves continueront à se servir provisoirement de ceux qu’ils ont entre les mains. On ne peut imposer tout d’un coup aux établissements et aux familles un changement de livres qui serait pour eux très onéreux.

       D’autre part, j’estime que les intérêts, dans ce qu’ils ont de légitime, des auteurs et des éditeurs de grammaires, doivent être, autant que possible, sauvegardés.

       Je vous prie de porter cette circulaire à la connaissance de MM. les Inspecteurs d’Académie et des chefs d’établissements de votre ressort et de leur donner les instructions nécessaires pour son exécution.

GASTON DOUMERGUE.



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