27 septembre 2011

La gestion de l'ignorance : l'école doit-elle éduquer ?

"Que juger ?

Mais le socio-gestionnaire ne revendique pas seulement l'exclusivité de l'appréciation des résultats de l'Ecole ; il veut aussi que ce qu'il y a à apprécier à ce titre soit autre chose que le niveau de connaissances qu'on peut attendre d'un élève moyen à un âge donné ou, à tout le moins, ne soit pas seulement cela.

Le conflit des facultés, sur cette question, prend d'abord, en général, la forme suivante : instruire ou éduquer ? Toujours peu avare de barbarismes, le socio-gestionnaire a même inventé un vocable pour désigner le par-delà l'éduquer : « socialiser ».

La plaisanterie est telle que nous ne savons pas bien si ce détournement d'objet plaide en faveur de l'efficacité de l'Ecole : si son but est d'éduquer ou de socialiser, éduque-t-elle ou socialise-t-elle si bien que cela ? Rien n'est moins sûr. Sans parler de la drogue ou de la délinquance [Le problème lui-même, que nous ne méconnaissons pas et n'entendons pas méconnaître, sera abordé au chapitre 4.], il est presque impossible de rencontrer un parent d'élève ordinaire qui ne vous plaigne d'avoir à supporter sa progéniture, tout simplement parce que lui-même a beaucoup de mal à y parvenir. De quoi nous concluons, car l'agitation ou le mauvais comportement des élèves ne nous semble aucunement le problème majeur de l'Ecole, même si ici ou là ils empêchent purement et simplement d'enseigner, que les enfants sont infiniment plus disciplinés, courtois et polis en classe qu'à la maison.

Toujours est-il que notre adversaire prétend que la mission (l'éduquer ou de socialiser est au moins aussi importante que telle d'instruire et la supplante même. « L'école doit (...) oser éduquer », écrit, dans Le Monde du 2 avril 1993, une brochette d'éducateurs. Et ce projet est, en effet, très audacieux, car il consiste à « oser éveiller à la conscience morale », à « oser imposer les règles de la vie commune ». Mais qu'est-ce à dire exactement ? Qu'attend-on de l'instituteur ou du professeur ? Qu'il persuade le bambin ou l'adolescent qu'il faut dire bonjour à sa crémière ou qu'il faut dire du bien de Monsieur le Prieur ? Qu'il faut faire la grève ou qu'il faut dire merci patron ? Qu'il faut être mitterrandiste ou qu'il est plus opportun d'être balladurien ? Former des esprits libres, comme le dit le poncif, ce n'est pas, par définition, leur dicter leur conduite, mais leur permettre de la choisir. Hasard ou nécessité, la brochette en question commet, au passage, cet illogisrne : « Comment expliquer raisonnablement à des enfants les interdits fondamentaux du meurtre, de l'inceste ou du vol ? » On pourrait donc expliquer des interdits. Non point :on explique l'accord du participe passé ou le théorème de Pythagore ; on n'explique pas, à proprement parler, ce qu'il faut ou ne faut pas faire. Nous retrouvons ici, comme par hasard, la manie gestionnaire et sociologisante de dériver les normes des faits : il y aurait une morale objective, comme il y a une physique objective et, bien sûr, une sociologie objective ; on la saurait de source sûre, comme ces deux dernières et, partant, il n'y aurait plus qu'à l'enseigner. On sait le nom que porte cette conception : le catéchisme.

Mais le gestionnaire sociologue ou le sociologue gestionnaire va plus loin encore : il assigne à son audacieux endoctrinement moral une fin sociale : « les qualités de cœur sont tout aussi nécessaires que la raison pour refonder sans cesse, génération après génération, une société solidaire et fraternelle ». Ça chaparde un peu partout ; ça rackette ici ou là, ça viole parfois et ça tue à l'occasion ; mais, grâce à l'audace d'éduquer, en disant « tu ne voleras point ; tu ne violeras pas davantage et tu ne tueras surtout pas », nous forgerons, c'est sûr, une société d'où tous ces maux seront éradiqués. De l'art de persuader.

Si ce discours n'était bouffon, s'il fallait un instant le prendre au sérieux, nous dirions à la brochette ceci : vous confondez, mes bons amis, la cause et la conséquence, ce qui, logiquement, est grave. Il est présumable, en effet, que l'Ecole a un effet moral et social. Tout le monde sait que c'est dans les prisons qu'il y a le plus d'analphabètes. Mais il ne s'agit là que d'un effet, et encore d'un effet seulement probable, statistique si vous y tenez tant : d'une bonne instruction, il y a lieu de penser que la plupart des gens tireront des leçons de sagesse, sans qu'il soit possible d'exclure que tel ou tel utilise ses connaissances en électronique pour pirater des cartes bancaires ou ses connaissances juridiques pour frauder le fisc. Relisez donc, mes beaux Messieurs, le début de L'école des femmes et vous y verrez que vous y jouez le rôle du sot qui n'a pas compris qu'en choisissant une femme instruite au lieu de s'en faire une ignare sur mesure, il aurait pu éviter d'être sot au deuxième sens du terme. Et notez bien que cet effet-là, seulement escomptable, est effet d'instruction et non d'éducation. Vous trouverez confirmation de ce que nous vous disons en allant un peu plus loin dans la pièce : d'éducation, la pauvre Agnès ne manque pas ; elle a appris par cœur, la malheureuse, les ineptes Maximes du mariage, qui ressemblent assez au catéchisme sous lequel vous voulez étouffer l'Ecole. Et pourtant, elle cocufiera son cocu d'importance. En revanche, d'instruction, elle manque totalement. Et c'est tout ingénument, en arguant des règles mêmes qu'on lui a inculquées, qu'elle cocufiera. Remarquez, au passage, combien on apprend plus dans la littérature et la philosophie que dans la littérature pédagogique et la philosophie de même farine.

Nous ne ferons qu'une concession apparente à la thèse éducative des éducateurs : il est bien vrai que, quand un élève claque la porte trop bruyamment, quand il bouscule le proviseur, quand il prend la parole intempestivement, quand il prétend mâcher du chewing-gum ou écouter son groupe préféré pendant le cours, nous ne l'entendons pas de cette oreille ; mais nous ne chapitrons pas l'intéressé, nous ne lui faisons pas de grands discours sur les interdits fondamentaux, nous ne lui disons pas qu'il en va de l'avenir de la France et de l'Europe; simplement, nous lui faisons comprendre qu'il n'a pas à agir ainsi, qu'une porte doit être ouverte ou fermée et non claquée, qu'il est convenu de laisser passer les grandes personnes et, en particulier, le proviseur, que le chewing-gum empeste et qu'il faut choisir entre la musique du baladeur et celle du cours. En général (mais pas toujours : certains élèves ne savent pas fermer une porte et nous avons dû, l'un et l'autre, donner des cours particuliers sur ce point purement technique), la question est réglée sans autre explication, voire sans explication du tout. C'est tout bonnement que les élèves savent tout cela, même s'ils n'agissent pas en conséquence. C'est Ovide, cette fois, qui nous en apprend plus que toute la technocratie et toute la sociologie du monde : Meliora video proboque ; deteriora sequor. Nous faisons donc bien de la morale, si l'on veut, mais de la vraie, de la morale pratique, sans trémolos ni grandiloquence.

Nous savons bien que l'Ecole de Jules Ferry elle-même avait institué, dans l'enseignement primaire et même au-delà, des leçons de morale et, par là même, une sorte de catéchisme laïque. Si de cette Ecole nous avions la moindre des nostalgies dont on nous accuse, ce n'est pas là-dessus qu'elle porterait. Qu'on se souvienne un peu des Tigibus et autres La Crique, qui, sitôt les grands principes énoncés, copiés et récités, allaient les bafouer cruellement à l'endroit des Velrans.

Comme la plus belle fille du monde, l'Ecole ne peut donner que ce qu'elle a, le savoir. Après, et même pendant, c'est au petit bonheur la chance. Un grand lycée parisien a réchauffé dans son sein, nous confiait-on récemment, plusieurs voleurs et au moins un assassin (passionnel heureusement). Et alors ? Les sermons de nos éducateurs l'auraient-ils empêché ? Estimons-nous très heureux que ce lycée, comme tant d'autres, ait produit, en bien plus grand nombre, des hommes et des femmes d'une honnêteté au moins moyenne. Ce sont les mathématiques, la littérature, la philosophie qui y auront contribué. Les prêches uropéano-moralisants eussent plutôt eu l'effet contraire. Nous avons interviewé André Gide sur la question et il a bien voulu confirmer notre thèse.
Nous conclurons donc cet examen de la façon suivante mesurer : l'efficacité de l'Ecole, c'est juger de son pouvoir d'instruire en s'abstenant de tout autre jugement.

Marie Claude Bartholy, Jean Pierre Despin, La gestion de l'ignorance, PUF, 1993, pages 14 à 17.

Auteurs du Poisson rouge dans le Perrier :

Cité par Michel Delord dans un sujet du Grand Débat sur l'Ecole de 2003-2004 :
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