15 mars 2012

Pourquoi j'ai démissionné de l'Education nationale

http://www.laviemoderne.net/clapotis/006-je-ne-dekhollere-pas.html


Encore un article symptomatique (de quoi ? vous verrez) que j'archive ici pour être sûr de ne pas le perdre dans les tréfonds du net. "Pourquoi j’ai démissionné de l’Éducation nationale ?" de Sophie Maunier, Roubaix (Nord), lettre parue sur le site du Monde : http://mediateur.blog.lemonde.fr/2012/03/09/pourquoi-jai-demissionne-de-leducation-nationale/




Pourquoi j’ai démissionné de l’Éducation nationale au bout de 15 ans de service

« Vous ne savez pas noter », « ça sert à rien votre cours », « elle est folle, celle-là!», « elle me dégoûte, elle ». C’est, entre autres, ce que l’on peut entendre de la bouche d’élèves quand on travaille en lycée sensible. Évidemment, les élèves de ce type de lycée ne sont pas tous contre l’école, mais les comportements anti-scolaires sont courants, pour ne pas dire constants, voire normaux. Oui, normaux dans le sens où ils sont la norme. Et la norme est : bavarder en classe, chahuter, tricher lors des devoirs surveillés, utiliser son téléphone portable, parler de façon grossière et agressive, ne pas écouter, répondre de façon outrancière, ne pas faire ses devoirs… 

Et pourtant, ce ne sont pas ces comportements qui m’ont conduite à démissionner, même si supporter quotidiennement ces avanies usent, éreintent, érodent les meilleures volontés. Au fond, les élèves de zone sensible se retrouvent dans des ghettos sociaux et souvent ethniques [lire le livre d'Agnès Van Zanten, L’école de la périphérie, «PUF», 2001], qui ne sont guère différents de leur quartier. D’ailleurs, ils ne font pas toujours, pour ne pas dire pas du tout, la différence. Si leurs attitudes ne sont pas excusables, car ils font finalement le choix, tout en étant au lycée, d’œuvrer contre l’enseignement, sont-ils réellement à blâmer ? 

Après tout, on leur fait croire qu’ils ont les capacités de réussir au lycée et d’avoir leur baccalauréat, et avec ce dernier en poche, qu’ils vont trouver un travail correctement rémunéré. Et le pire, la majorité des élèves aura son baccalauréat (pour le reste, c’est autre chose, la sélection étant repoussée). Les élèves sont-ils meilleurs qu’il y a plus de dix ans, quand j’ai commencé à enseigner en lycée sensible ? Non. Il suffit de casser le thermomètre, autrement dit de modifier les modalités d’évaluation, d’atténuer les exigences, de ne pas tenir compte de l’orthographe ni de la syntaxe… On fabrique des élèves bons nulle part : ni dans les travaux intellectuels, qui répugnent aux élèves d’ailleurs («beurk, un livre ! »… sans compter le plagiat éhonté sur internet), ni dans les activités de service du fait de leur comportement pour le moins inadéquat, ni dans les travaux manuels, puisqu’on leur a fait croire que ces derniers étaient médiocres ou ne menaient à rien. Mais tout va bien dans le meilleur des mondes, car si la situation perdure et se dégrade, ce n’est pas du fait de la simple inertie du système.



L’objectif n’est plus d’éduquer, d’instruire, de préparer à des formations supérieures ou à un métier, notamment en lycée sensible. L’objectif est de « faire garderie », éviter que ces jeunes d’origine populaire ne tiennent les murs et ne se livrent à la délinquance. Puis, cela sera toujours moins de jeunes inscrits au chômage tant qu’ils sont scolarisés. Que cela se passe bien ou mal en classe, que les cours soient bien préparés ou pas, peu importe ; il suffit juste d’éviter que cela ne s’ébruite, notamment dans les médias. Ce ne sont pas les parents qui se plaindront : ils attendent du lycée que l’on éduque leurs enfants et peu viennent aux réunions. Les enseignants ? Il n’y a pas de collectif ; le corps professoral est atomisé. Quatre catégories d’attitudes sont repérables  (Albert O. Hirschman,  Exit, voice, loyalty , 1970) : la défection (par la mutation, les arrêts longue maladie, la démission), la prise de parole (elle a peu d’effets tant elle est minoritaire), la résignation et la loyauté. Et la loyauté, dans un lycée sensible, est grassement rémunérée, grâce aux heures supplémentaires qu’il est possible de faire. Une manne dont ne se prive pas la Direction, qui suit parfaitement l’adage « diviser pour mieux régner ». 

Et la réforme du lycée, qui réduit les heures disciplinaires, a davantage exacerbé les querelles et la chasse aux heures. Et le Savoir ? Comme m’a répondu un inspecteur : « cela fait depuis longtemps que l’école n’instruit plus : c’est aux élèves de construire leurs savoirs ». Ce qui compte maintenant ? Les compétences, y compris extrascolaires. La réforme écorne un peu plus les disciplines, par une diminution des horaires et une réécriture des programmes, contestée d’ailleurs ; à la place, des heures d’aide personnalisée, qui n’ont rien de personnalisées ni ne relèvent de l’aide auprès des élèves. Car ces heures sont imposées et on les remplit pour occuper les élèves, bien trop nombreux pour que l’on puisse réellement apporter un soutien quelconque et avec le mot d’ordre : « surtout pas de disciplinaire ni d’aide aux devoirs ! ». Mais cela fait toujours des heures en plus pour les professeurs volontaires… Si des enseignants essaient de faire honnêtement leur métier, et il y en a, ils œuvrent dans un ensemble qui manque cruellement de professionnalisme. 


D’ailleurs, les professionnels disparaissent : les conseillers d’orientation, les documentalistes… les soutiens auprès des élèves sont souvent confiés à des étudiants, sous contrat d’assistance pédagogique, qui n’ont aucune formation en la matière. Les enseignants prennent en charge de plus en plus de tâches, pour lesquelles ils ne sont pas formés, et sont seuls face aux difficultés qu’ils peuvent rencontrer en classe, ou dans la préparation des cours et l’élaboration de projet. Mais, de toute façon, demande-t-on aux professeurs d’enseigner ? Inutile d’avoir des professionnels, autant supprimer leur formation… Si j’ai démissionné, c’est parce que j’aime mon métier. Or, en France, dans le système actuel, cela devient de plus en plus difficile et surtout non exigé de le faire. Et « une société qui n’enseigne pas est une société qui ne s’aime pas » Charles Péguy (Pour la rentrée) . Et qui n’aime pas son école.


Sophie Maunier, Roubaix (Nord)








Et maintenant un petit parcours d'articles : 

Le même jour que "Pourquoi j'ai démissionné" est paru : Des collégiennes privées de jupes et renvoyées chez elles
Après avoir cet article, lisez le commentaire de Samuel Huet au sujet de la Journée de la Jupe : La journée des dupes











 Quatre jours avant était paru un billet de Jean-Paul Brighelli sur Bonnet d'âne (le 5 mars 2012) : Mettre les profs au travail, disent-ils…
 










Dix jours avant, sur Skholè, était paru un dossier spécial Collège où étaient proposées quelques analyses des causes de la crise de l'enseignement au collège : 






Le premier volet de ce dossier s’ouvre par le récit de Michel Segal, « Mohammed est-il coupable ? », qui dresse le bilan noir de quatre ans de collège, pour un groupe d’élèves rencontrés d’abord en 6e puis retrouvés en 3e.

Suit un entretien croisé – et contrasté - entre deux principaux de collège, auxquels nous avons posé une série de questions sur les problèmes du collège, tels qu’ils les vivent et les analysent à travers leur métier de chef d’établissement : Entretien avec deux principaux de collège

Nathalie Bulle propose ensuite une interprétation de l’évolution des finalités de l’école telle qu’elle s’est en particulier manifestée par l’évolution du « collège unique » : L’instauration d’un nouvel ordre moral sur l’éducation des jeunes

Pour finir, N. Bulle soumet une série de propositions de réforme du collège français, qui permettraient d'assurer des rythmes adaptés dans les disciplines « cumulatives » : Propositions pour une rénovation du collège

Est également disponible un historique succinct du "collège unique" : Petite histoire du collège
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Archives (2011 à 2014)

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