20 novembre 2011

La dictée, par Irénée Carré


L’exercice classique par excellence, c’était déjà autrefois et c’est encore aujourd’hui la dictée. Sitôt qu’un enfant sait écrire, on lui fait faire des dictées. Il en fait une tous les jours pendant tout le temps qu’il fréquente l’école ; parfois même, à l’approche des examens, il en fait plusieurs par jour. C’est qu’aussi la dictée est la pierre de touche du savoir des candidats dans tous les examens scolaires. Pour obtenir son certificat d’études, l’élève doit avant tout faire une bonne dictée. L’épreuve de la dictée n’était-elle pas, naguère encore, éliminatoire à l’examen du brevet de capacité ? On s’explique qu’on lui accorde tant d’importance. Et puis l’exercice est si commode ! On prend un livre, quelquefois le premier venu ; on en dicte une page ; on fait épeler et l’on corrige. Les élèves sont occupés ; la discipline est facile ; aucune fatigue pour le maître.

Il y aurait peut être d’autres exercices plus efficaces pour faire acquérir aux enfants la connaissance de la langue française et même celle de l’orthographe. On ne remarque pas assez que la dictée est surtout une vérification. Parfaitement à sa place dans un examen, où il s’agit de constater ce que les élèves savent en orthographe, elle convient certainement moins comme exercice préparatoire à cet examen. Qu’on fasse faire de temps en temps une dictée aux élèves pour voir où ils en sont et pour les aguerrir, rien de mieux; mais qu’ils soient chaque jour soumis à cette vérification pendant six ans, même quand ils sont arrivés à faire des dictées sans faute, ou à peu près, il y a certainement abus.

Quoi qu’il en soit, la dictée est une tradition ; avant d’essayer de la détrôner, il faudrait être sûr que les exercices qui la remplaceront vaudront mieux ; et puis on romprait difficilement avec une habitude déjà presque séculaire. Donc la dictée restera longtemps encore l’exercice de français fondamental dans nos écoles primaires. Mais alors au moins faudrait-il qu’il fût bien conduit et qu’il servit le mieux possible à son objet.


Ce que la dictée devrait être aux termes de l’instruction ministérielle du 20 août 1857. Ce qu’elle est encore trop souvent.

« Les dictées, graduées avec discernement, analysées au point de vue des idées, du sens des mots, de l’orthographe, ayant pour objet un trait d’histoire, une invention utile, une lettre de famille, un mémoire, le compte rendu d’une affaire» : tel devrait être, aux termes de l’instruction du 20 août 1857, le fondement de la langue française dans les écoles primaires. Mais, en général, on ne tire pas de la dictée tout le parti qu’on pourrait en tirer. On a renoncé sans doute à ces dictées composées à dessein pour amener le plus de difficultés possible ; cependant celles qu’on donne ne satisfont pas toujours aux prescriptions ministérielles. Trop souvent elles ne sont pas bien choisies, elles n’ont pas trait aux choses qu’il importe le plus à l’enfant de connaître, et cela, parce que le maître les tire d’un livre, les unes à la suite des autres, ou du journal que chaque semaine lui apporte ; mais surtout on y voit trop un exercice d’orthographe et pas assez une étude de composition et de style. Cependant il y a sur cette matière des pratiques nouvelles qui se répandent et qui sont à encourager.

Pratiques à encourager en ce qui concerne la dictée.


Ici, le maître donne en dictée le morceau qui a fait l’objet de la leçon de lecture. Le procédé est commode pour celui qui est seul et qui doit diriger deux cours : ce morceau étant connu n’a plus besoin d’être expliqué et un élève peut le remplacer pour en faire la dictée à ses camarades. Mais il ne peut qu’être bon dans tous les cas, parce que l’orthographe s’apprend surtout par les yeux et que les élèves, sachant que ce qu’ils lisent va faire l’objet d’une dictée, ne se préoccupent pas seulement, au moment de la lecture, de lire et de comprendre ce qu’ils lisent, mais qu’ils remarquent aussi comment les mots s’écrivent, de quelles lettres ils se composent et qu’ils tâchent de ne pas l’oublier. C’est une habitude qu’ils contractent, qu’ils gardent ensuite dans leurs autres lectures et qui ne peut qu’aider puissamment à la connaissance de l’orthographe.

Là, le maître prépare la dictée oralement avant de la donner, au moins dans le cours élémentaire, mais aussi dans les autres cours pour les mots les plus difficiles. Rien de plus raisonnable. Un élève se trouve en face d’un mot qu’il ne connaît pas. Comment va-t-il l’écrire ? S’il n’y fait pas de faute, ce sera pur hasard et il n’est pas prouvé, comme il n’a fait aucun effort, qu’il le garde bien dans sa mémoire. Ne vaut-il pas mieux que le maître signale d’abord ce mot à son attention, qu’il lui en fasse chercher l’étymologie et qu’en le rapprochant d’autres mots de la même famille qui lui sont plus connus, il lui fasse découvrir à lui-même comment il s’écrit et les raisons qu’il y a de l’écrire ainsi. Au moins l’élève ne retient que des choses qui ont d’abord passé par son intelligence et il les retient d’autant mieux.

Frappés de ce fait que si des élèves ne font plus ou presque plus de fautes dans leurs dictées, l’exercice n’a pas grande utilité au point de vue spécial de l’orthographe, certains maîtres ont imaginé de recourir à un procédé imité de ce qui se fait à l’école La Martinière, à Lyon[1]. Au lieu de faire écrire chaque phrase tout entière, ils la lisent et se bornent à faire écrire, à la craie sur une planchette, les mots qui présentent une difficulté réelle. Après chaque mot écrit, tous les élèves retournent leur planchette à un signal donné; le maître vérifie, donne les raisons; on efface et l’on passe à un autre mot. Le procédé est commode et rapide : il permet de résoudre en fort peu de temps de nombreuses difficultés d’orthographe usuelle et même d’orthographe de règles.

Enfin, la dictée corrigée, au lieu de la mise au net d’autrefois, qui était un pur exercice de copie, les élèves reproduisent les explications données au cours de la correction et spécialement le sens des mots difficiles ; ce qui constitue un excellent exercice de langage et de jugement. Mais il pourrait se faire également sur la leçon de lecture : il y aurait économie de temps.

      Quoi qu’il en soit, et malgré les défectuosités qu’on peut relever encore dans la pratique de cet exercice, la dictée en somme se fait aujourd’hui avec intelligence, et par la variété des sujets qu’elle permet d’aborder, elle contribue puissamment à élargir le champ jusqu’alors si restreint de l’instruction primaire. Plus qu’aucune autre matière du programme, elle peut éveiller toutes les facultés de l’esprit et favoriser leur développement.

Extrait de : L'Enseignement de la lecture, de l'écriture et de la langue française dans les écoles primaires, par Irénée Carré (1889)
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