Comment Contourner la Censure sur Internet?
La liberté d'expression ne peut être réduite au fait de pouvoir s'exprimer, et ne serait rien sans le droit de lire...
Cela fait 10 ans maintenant que, en tant que journaliste, je tente de
documenter la montée en puissance de la société de surveillance, et
donc des atteintes aux libertés, et à la vie privée. Mais je n'avais
jamais pris conscience de l'importance de ce "droit de lire", pour reprendre le titre de la nouvelle de Richard Stallman,
le pionnier des logiciels libres. Lorsque je l'avais lu, à la fin des
années 1990, elle me semblait relever de la science-fiction. 10 ans plus
tard, elle n'a jamais été autant d'actualité.
La lecture de Comment contourner la censure sur Internet,
ouvrage mis en ligne cet été (et disponible en عربي, english, español,
français, русский & Tiếng Việt), m'a démontré à quel point la
liberté d'expression ne se résumait pas au fait de pouvoir s'exprimer :
comment pourrait-on librement s'exprimer s'il est impossible, ou
interdit, de librement s'informer ?
Ce travers de pensée relève probablement, pour le Français que je suis, de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 qui, dans son article XI, stipulait que "la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme" :
Tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi.
Les auteurs de la Déclaration universelle des droits de l'Homme,
adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 10 décembre 1948 à
Paris, avaient pourtant tout compris, eux qui précisaient, dans son article 19 que :
Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit.
Dans leur introduction, les auteurs de Comment contourner la censure sur Internet précisent, à ce titre, que l'intellectuel libanais Charles Habib Malik,
qui fut l'un des rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de
l'homme, avait décrit de son adoption par l'ONU comme suit :
Je sais maintenant ce que mon gouvernement s'est engagé à promouvoir, viser et respecter. Je peux m'agiter contre mon gouvernement et, s'il ne parvient pas à respecter son engagement, j'aurai avec moi le monde entier pour me soutenir moralement et je le saurai.
Or, et comme le soulignent les auteurs du manuel :
Il y a 60 ans, lorsque ces mots ont été écrits, personne n'imaginait la façon dont le phénomène global qu'est Internet étendrait la capacité des gens à chercher, recevoir et transmettre des informations, pas seulement à travers les frontières, mais aussi à une vitesse hallucinante et sous des formes pouvant être copiées, éditées, manipulées, recombinées et partagées avec un petit nombre ou un large public, d’une manière fondamentalement différente des moyens de communication existants en 1948.
Ces derniers temps, j'ai été amené à croiser des fonctionnaires qui,
travaillant dans des ministères, n'avaient pas le droit d'accéder à
Facebook, Twitter, Youtube ou Dailymotion, et donc aux endroits où,
précisément, les internautes se moquaient ouvertement de l'action de
leurs ministres respectifs... J'ai aussi croisé des militaires dont
l'accès au Net était très sévèrement limité, alors même que leur métier
de communiquants reposait notamment sur leur capacité à se connecter...
Nombreux sont ceux qui, tant dans les services publics
(administrations, écoles, bibliothèques, etc.) que dans les entreprises
privées, n'ont pas le droit d'accéder à tels ou tels sites web, et sont
donc interdits de s'informer, même et y compris lorsqu'il s'agit
pourtant de emplir la mission qui leur a été confiée, sans parler de
tous ces étudiants & élèves qui ne peuvent s'informer sur le cancer
du sein ou le travail du cuir au motif que les mots-clefs "sein" &
"cuir" relèveraient de la pornographie... sans oublier, bien sûr, tous
ceux qui, internautes de pays moins démocratiques, voient leur Net
encore plus censuré.
De fait, les nombreux trucs, astuces et techniques permettant de contourner la censure sur Internet sont d'autant moins l'apanage des seuls pays non-démocratiques que l'un des tous premiers sites web à oeuvrer en la matière, Peacefire.org, fut créé en 1996 par Bennett Haselton, un étudiant américain, pour expliquer comment contourner les "filtres parentaux"...
Faites donc tourner... ne serait-ce que parce que, et comme le rappellent les auteurs de Comment contourner la censure sur Internet, "Filtrer mène à surveiller" :
Ceci va des parents regardant par-dessus l'épaule de leurs enfants ou vérifiant les sites visités depuis leur ordinateur, aux sociétés surveillant les e-mails de leurs employés, en passant par les agences chargées de faire respecter la loi qui demandent des informations aux fournisseurs d'accès Internet, voire saisissent votre ordinateur comme preuve d'activités "indésirables".
La question reste donc aussi de savoir en quelle mesure votre
fournisseur d'accès à l'internet (FAI), votre employeur, prestataire de
service (y compris public, en bibliothèque, université ou école)
pourrait d'aventure estimer que vos lectures seraient "indésirables"...
A toutes fins utiles, et parce que cela montre à quel point des gens
motivés peuvent, en peu de temps & à peu de frais, sinon changer la
face du monde, tout du moins contribuer notablement à en infléchir les
paradigmes, il n'est pas anodin de noter que cet ouvrage, et mode
d'emploi, a été écrit, en mode booksprint ("session de travail intensif autour d'un objectif défini, dans un temps limité"), par 8 personnes qui ont "travaillé ensemble de manière intensive pendant 5 jours dans les belles montagnes de l'État de New York aux États-Unis" (voir la vidéo)... #respect
Vous pouvez également suivre leurs actualités via leur profil Facebook, leur compte Twitter, ou encore voir leurs vidéos, traduites en français sur dotSub.
& si vous vous intéressez vraiment à la sécurité informatique, je ne saurais que trop vous conseiller de lire ce "Guide d’autodéfense numérique",
très complet et même tellement précis que, pour l'instant, il se
focalise essentiellement sur le fait de sécuriser son ordinateur... "non connecté".
D'un point de vue plus pratique, vous pouvez également opter pour Tails, un Live-CD ou live USB
(autrement dit : un système d'exploitation sur lequel vous pouvez
démarrer depuis votre lecteur de CD-Rom, ou depuis une clef USB, et qui
vous permet d'utiliser n'importe quel ordinateur sans y laisser de
traces) et dont le but est explicitement de "préserver votre vie privée et anonymat".
Voir aussi :
Il est interdit d’interdire (le Net)
Un fichier de 45M de « gens honnêtes »
Pourquoi le FBI aide-t-il les terroristes?
Pour en finir avec la culture de la peur
Peut-on obliger les policiers à violer la loi ?
Le gouvernement Sarkozy veut censurer internet
10 ans après, à quoi ont servi les lois antiterroristes ?
Il est interdit d’interdire (le Net)
Un fichier de 45M de « gens honnêtes »
Pourquoi le FBI aide-t-il les terroristes?
Pour en finir avec la culture de la peur
Peut-on obliger les policiers à violer la loi ?
Le gouvernement Sarkozy veut censurer internet
10 ans après, à quoi ont servi les lois antiterroristes ?
auteur de "La vie privée, un problème de vieux cons ?"
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Aidez-moi à améliorer l'article par vos remarques, critiques, suggestions... Merci beaucoup.