8 octobre 2011

Ich bin Pirat ! Le parti pirate

Quand les geeks font de la politique

Avec leurs looks d'étudiants attardés, on ne les attendait pas vraiment là : à la surprise générale, quinze membres du Parti pirate allemand viennent d'être élus au Parlement de Berlin. Un mouvement initié sur le Net.
 

Par Yves Eudes

source : http://www.lemonde.fr/m/article/2011/10/07/quand-les-geeks-font-de-la-politique_1583494_1575563.html 
 
Avec sa haute stature, sa salopette rouge vif et son foulard noué autour de la tête, -Gerwald Claus-Brunner ne passe pas inaperçu, surtout dans les couloirs austères du palais officiel abritant l'Abgeordnetenhaus, le Parlement régional du Land de Berlin. -Electromécanicien de 39 ans dans une usine de machines-outils, ce passionné d'Internet et militant du Parti pirate allemand a été élu député le 18 septembre dernier. Avec 8,9 % des suffrages, les Pirates berlinois ont remporté 15 sièges sur 152 - un score qui a surpris tout le monde, à commencer par les principaux intéressés. Ils ont également gagné une soixantaine de sièges dans les conseils locaux des douze districts de l'agglomération. Depuis les élections, la section berlinoise du parti, qui comptait un millier de membres, reçoit des centaines de demandes d'adhésion. La nouvelle législature ne sera inaugurée que le 27 octobre mais, dès le 28 septembre, les Pirates ont tenu à organiser leur première séance de travail à l'Assemblée. Pas de temps à perdre, il leur reste un mois pour apprendre leur nouveau métier. A vrai dire, ils peuvent dégager du temps pour s'y consacrer, car un député berlinois gagne 4 200 euros par mois.

En attendant d'avoir leurs bureaux, ils ont investi une petite salle de réunion. Certains ont des allures d'artistes, d'étudiants un peu bohèmes portant tee-shirt bariolé et catogan. D'autres sont tout de noir vêtus - l'uniforme du geek, à la fois programmeur informatique et militant de l'Internet libertaire. Sur les tables, peu de papier mais beaucoup d'ordinateurs et de câbles.

Le Parti pirate, né sur Internet, reste fidèle à ses racines. Il est apparu en Suède en 2006, à l'initiative d'un groupe de militants proches de Pirate Bay, site international de téléchargement illicite de musique et de films, basé à Stockholm. Harcelé par la justice suédoise, Pirate Bay avait alors choisi la voie politique pour montrer le soutien de la jeunesse du pays. Aux élections européennes de 2009, le parti suédois remportait deux sièges, après avoir mené une campagne centrée sur la liberté d'expression sur Internet, l'abolition des copyrights et des brevets, la protection de la vie privée... Un an plus tard, c'est le reflux. Les Pirates suédois sont passés de mode.

Grâce à Internet, des partis se forment dans une quarantaine de pays. C'est outre-Rhin, notamment à Berlin, que le mouvement s'affirme. Ouverte aux idées nouvelles, la capitale allemande accueille de nombreuses start-up créées par des jeunes venus d'Allemagne et des pays voisins. Elle abrite aussi une communauté active de hackers libertaires, regroupés dans l'association Chaos Computer Club (CCC). Depuis trente ans, le CCC utilise tous les moyens - licites et illicites - pour mettre au jour les failles de sécurité dans les réseaux informatiques publics et privés. Il se bat contre la censure sur Internet, contre les nouvelles lois permettant d'espionner les citoyens sur le Net au nom de la sûreté ou de la morale, et revendique le libre accès à la connaissance et la transparence des institutions.

Le CCC n'a officiellement aucun lien avec le Parti pirate, l'association tient à préserver son indépendance vis-à-vis des organisations politiques et s'intéresse peu aux élections. Dans les faits, la situation est plus ambiguë : une dizaine de membres influents du CCC sont aussi des Pirates. Pavel Mayer, qui, à 46 ans, est le plus vieux des députés pirates, milite au sein du CCC depuis vingt ans. Cette double appartenance lui semble naturelle, car les Pirates ont repris à leur compte les grandes missions du CCC. Selon lui, le thème central à diffuser auprès du public doit être la transparence, une exigence démocratique essentielle. « L'opacité entretenue par les appareils est la cause principale du rejet grandissant du monde politique par le peuple allemand et de la montée de l'abstention, dit-il. Par exemple, à Berlin, la privatisation du service des eaux s'est faite dans des conditions incompréhensibles pour les citoyens. Dès que nous parlons de transparence, les gens comprennent immédiatement, ils veulent savoir ce qui se passe à l'intérieur de la machine politique. Quand ils seront mieux informés, ça déclenchera chez eux un désir de participation. » Certains veulent aller vite. Michael Ickes, Pirate radical, élu au conseil du district de Tempelhof-Schöneberg, est pour l'installation de caméras dans les salles de réunion, afin de transmettre tous les débats en direct sur Internet. La lutte sera rude, car les autres partis y sont opposés. Qu'importe à Michael Ickes : « Nous raconterons tout par d'autres moyens, nous ferons fuiter les informations confidentielles. »

En matière de propriété intellectuelle, les opinions au sein du parti sont plus partagées. Les purs et durs, représentés à l'Assemblée par Gerwald Claus-Brunner, réclament l'abolition du copyright : « L'Etat donne aux détenteurs de copyright des droits, mais aucun devoir envers la société, c'est une injustice. Il faut tuer ce système vieux de trois siècles, et inventer un nouveau mode de rémunération des artistes, en phase avec Internet. » Un sondage interne montre que la majorité des militants est plus modérée : ils souhaitent seulement limiter à dix ans la durée du copyright et dépénaliser le téléchargement à buts non commerciaux.

Les Pirates ont fait une campagne intense sur Internet, qui a aussi fait remonter les idées et les désirs des sympathisants. Ils ont même créé leur plate-forme, baptisée « Liquid Feedback », qui tient des débats en direct, trie les propositions et les motions, puis vote pour les départager ou pour réaliser des sondages instantanés. Liquid Feedback est réservé aux membres du parti, mais il est question de l'ouvrir au public.

Ils ont également mené campagne sur le terrain, à l'ancienne - collage d'affiches, tracts, porte-à-porte, meetings, concerts, fêtes de rue. « Quand les gens nous ont vus en vrai, explique Pavel Mayer, ils ont compris que nous n'étions pas des extrémistes mais des citoyens enthousiastes, libéraux, pragmatiques. »

Parallèlement, à l'issue de débats -internes assez âpres, les Pirates ont élargi leur -programme, afin de séduire un électorat plus diversifié. Parmi leurs propositions-phares : la légalisation du cannabis, la gratuité des connexions Internet, de la contraception, et même des transports publics. Ils veulent aussi créer un revenu minimum universel, qui serait distribué aux Berlinois les plus pauvres quel que soit leur statut juridique. Par ailleurs, ils rêvent de « privatiser la religion », c'est-à-dire d'instaurer une séparation stricte entre l'Etat et les Eglises chrétiennes pour parvenir à un système laïc inspiré de celui de la France.

En matière d'environnement, les pirates ont intégré les idées défendues par les Verts - à ceci près que, selon eux, les leaders actuels du parti Vert sont en train de trahir leur cause. Leur constat est sans appel : les Verts se sont affadis et embourgeoisés, au point de faire partie de l'establishment si longtemps combattu. Carsten Foertsch, 32 ans, patron d'une start-up et membre encarté du parti Vert, a partagé son vote entre deux Pirates et un Vert (il devait élire trois candidats à différents échelons). Son choix est générationnel et professionnel : « J'avais envie qu'il y ait à l'Assemblée quelques députés qui connaissent la vie précaire et compliquée des trentenaires Net-entrepreneurs, ou free-lance créatifs, ou intermittents... Les politiciens des autres partis, y compris les Verts, ignorent totalement nos problèmes spécifiques. »

Il a aussi été séduit par le concept-pirate de « démocratie liquide » mis en avant par les Pirates pendant la campagne : « On peut s'engager avec eux dans une action, sans être obligé de suivre la ligne du parti dans les autres domaines. »

Chez les Verts, les défections se multiplient. Emanuel Kotzian, ancien responsable des Verts en Bavière, a démissionné de son parti avec éclat en 2009. Il a rejoint le Parti pirate de Berlin, qui lui a confié d'importantes responsabilités, profitant ainsi de son expérience militante. Dans le civil, Emanuel Kotzian publie des magazines gratuits en six langues, dans lesquels est prônée la légalisation du cannabis : « Les Verts sont officiellement partisans de la légalisation mais, depuis peu, ils font machine arrière. »

Il y a aussi parmi les responsables du parti des personnalités atypiques. Comme Bernd Schlömer, 40 ans, vice-président national, qui est par ailleurs agent comptable au ministère de la défense : « Mes collègues me disent que je suis fou d'avoir adhéré au Parti pirate dans ma situation. Ils ont raison, il faut être fou. » Plus sérieusement, il explique être bien placé pour voir que les nouveaux systèmes de surveillance policière des communications privées menacent la démocratie. 

Seule ombre au tableau, le parti reste un club masculin. Susanne Graf est la seule femme parmi les quinze élus. Cette lycéenne de 19 ans, fille d'un informaticien, n'a pas encore réalisé ce qui lui arrive : « J'étais numéro 7 sur la liste, j'étais persuadée que je n'avais aucune chance - en fait, je pensais que nous n'aurions aucun élu. Quand je suis venue à l'Assemblée le soir de l'élection, le personnel m'a prise pour une stagiaire. » Entraînée dans cette aventure par son frère, qui, un jour, l'a emmenée à une fête organisée par le CCC, elle y fait des rencontres et adopte vite les idées de ses nouveaux amis. Elle adhère à l'organisation de jeunesse du Parti pirate tout juste créée, et se lance dans l'action militante. Sur Internet, Susanne tient un blog. Cette grande utilisatrice de Twitter n'a pas de compte Facebook, car elle refuse que ses données personnelles soient exploitées à des fins commerciales : « Je vais peut-être tester le nouveau réseau social Google+. Il faut d'abord que j'étudie leurs garanties sur le respect de la vie privée. » Susanne s'est inscrite à l'université en première année de mathématiques. Elle a passé un accord avec ses professeurs pour aménager son emploi du temps en fonction du calendrier de l'Assemblée.

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