16 novembre 2012

Leçon de choses : le bâtiment, par Marie-Pape Carpantier







CINQUIÈME CONFÉRENCE
 Séance du jeudi 19 septembre 1867.

               MESSIEURS,

La première promesse, la promesse la plus solennelle qui ait jamais été faite à l’homme, c’est celle que le salut du monde sortirait d’un berceau.
Je me permettrai d’étendre le sens de cette promesse ; de l’appliquer à notre jeune et vaillante instruction primaire. Et je ne crains pas, en faisant cette application, que personne m’accuse de faire déroger la parole divine.
Oui, le salut, ou, si vous voulez, l’immense progrès, la rénovation de l’instruction primaire, sortira de la salle d’asile, qui est devenue aujourd’hui son légitime berceau.
Qu’était autrefois, dans la haute antiquité, la science, dont la lecture et l’écriture de quelque genre qu’elles fussent, ont toujours été l’indispensable préface ?
Vous le savez : elle était, au milieu de mille nuages, mystérieusement cachée dans le sanctuaire des temples païens. Les mages de l’Asie, les prêtres de l’Égypte, les philosophes de l’ancienne Grèce, en étaient les jaloux possesseurs, ou les dépositaires sacrés.
Lorsqu’un jeune homme des classes élevées voulait avoir sa part du précieux trésor, il lui fallait subir de longues initiations, des épreuves parfois terribles ! Quant à la foule, vil troupeau bon à fouiller la terre, son seul désir à cet égard eût semblé un sacrilège.
Mais ce désir se manifestait-il? Le peuple d’alors en proie à l’esclavage, était si rudement courbé et asservi, qu’il n’avait pas même le pressentiment que là, dans cette science encore obscure et confuse, était le germe de sa délivrance !
Chez nous, au moyen âge, la science, un peu pourchassée par les conquérants, trouva l’hospitalité dans les cloîtres.
Mais entre ces murs froids et austères, elle s’imprégna d’une teinte sévère; et son éclat bien qu’incessamment épuré par la main laborieuse des moines, rassembla à ces astres placés si loin de la terre, qu’ils n’éclairent ni ne rayonnent autour de nous.
A Paris, sous Philippe Auguste, pour recevoir les écoliers de France, de Picardie, de Normandie, d’Angleterre et d’Allemagne, il y avait TROIS ÉCOLES!
Mais, au quinzième siècle, Gutenberg achève l’invention de l’imprimerie.
Au dix-huitième, la Constituante décrète des lois d’instruction publique qui laissent des traces dans les esprits.
Au dix-neuvième, l’empereur Napoléon Ier crée la nouvelle Université.
Enfin, de nos jours, on proclame les lois du 28 juin 1833 et du 10 avril 1867!
Voilà donc le peuple presque tout entier relevé de son interdit!
Voilà la science tirée de son obscur sanctuaire, et amenée au grand jour, sous les regards de la foule.
Mais sous quel aspect étrange ! empesé ! prétentieux! parut-elle au début? Elle portait le costume que lui avaient fait les siècles ; costume vieilli, étroit, étroit surtout ! défigurant et blessant cette belle Science, qui toujours grandit et se développe dans son éternelle jeunesse!
Aussi, quand les jeunes garçons de huit à douze ans furent amenés à l’école, et mis en présence de la déesse si tristement affublée, ils la prirent aussitôt en aversion. Ils poussèrent des cris, firent des quolibets, et demandèrent l’école buissonnière !
On s’indigna contre eux, on les contraignit, on les battit même, au nom des principes !...
Et quand, par la crainte ou la lassitude, on les eut forcés à se taire, on crut avoir triomphé de leur résistance : quelle méprise! Ils ne criaient plus, non, ils faisaient bien pis !... ils bâillaient!...
Le tour des tout petits enfants devait arriver, et il arriva.
L’Ordonnance royale du 22 décembre 1837 les appela à l’asile, et là aussi, on essaya un peu, non pas partout, mais çà et là, de leur montrer la Science en costume... de momie égyptienne!...
Hélas ! les pauvres petits!... Eux ne se révoltèrent point. Ils ne se vengèrent point en faisant les cornes à leurs maîtres, — en leur versant des encriers dans leurs poches, — en leur accrochant dans le dos des étiquettes injurieuses. Ils ne rendirent point souffrance pour souffrance.
Les pauvres innocents! ils se mirent à pleurer; et comme leurs maîtres étaient des femmes, des mères, elles n’eurent point le mauvais courage de maintenir les choses.
Ne voulant, et ne pouvant d’ailleurs supprimer la science, une conquête qui a coûté non du sang mais des siècles ! elles résolurent de la transformer. Elles allèrent droit à la belle travestie, lui enlevèrent une à une ses bandelettes, ses gaînes, ses carcans. Et lorsque les petits enfants eurent enfin aperçu son beau visage démasqué; ses bras délivrés et tendus vers eux, ses yeux limpides et souriants, leur frayeur s’évanouit. Ils vinrent à elle, non ils ne vinrent pas, ils accoururent vers cette bonne Science redevenue elle-même, naturelle, féconde, religieuse! vers cette amie de l’humanité, cette mère de la liberté, cette révélation visible de Dieu sur la terre!
Le secret de cette transformation est bien simple. Il est simple comme la nature, comme la vérité :
Il est la nature et la vérité elles-mêmes.
Il consiste à faire regarder l’enfant par ses yeux, écouter par ses oreilles, palper par ses mains, en un mot, à faire parvenir par le moyen de ses sens, des notions à son intelligence, â l’artiste intérieur qui en fera des connaissances et des idées ; comme on fait parvenir, à l’aide de véhicules, des matériaux au constructeur qui en fera un édifice.
C’était si simple, si élémentaire, qu’il suffisait d’être aimant comme père et mère pour le découvrir.
Je ne voudrais point répéter ce que j’ai dit précédemment sur les divers procédés de la méthode naturelle qui doit être employée à l’égard de l’enfance. Je veux seulement réparer une omission, et vous signaler le boulier compteur ou boulier tableau inventé par M. Sorgius, instituteur public à Eckwersheim (Bas-Rhin).
Favorable à l’enseignement par les sens, ce boulier répond aux exigences de la méthode naturelle en ce qui concerne le calcul écrit. Vous savez tous que la grande difficulté de la numération pour les enfants, c’est la progression idéale des nombres par colonnes d’unités, de dizaines, de centaines ; par tranches d’unités, de mille, de millions ; et l’emploi du zéro dans l’intérieur des nombres. M. Sorgius a rendu cette progression sensible et pour ainsi dire palpable, en peignant sur le milieu du tableau devant lequel glissent les boules, trois bandes verticales de couleur différente. Au haut de chaque bande il place soit la lettre initiale de l’espèce d’unités qu’il veut représenter, soit un U — un D — un C ; soit les noms de chaque tranche, unités, mille, millions. On comprend qu’une place étant marquée pour chaque chiffre, il devient facile aux élèves de mettre chaque chiffre à sa place. Par exemple, le nombre 100.011.002 où échoueraient un grand nombre d’écoliers, n’est plus qu’un jeu avec le boulier-tableau de M. Sorgius.
En général, il faut être très-réservé à l’égard des machines qui ont pour objet de se substituer au travail de la réflexion. Plus elles y réussissent, plus elles sont dangereuses. La plus parfaite des inventions pour arriver à des résultats sérieux, c’est l’emploi de notre propre application. Puisque Dieu a donné une intelligence à chacun de nous, c’est évidemment afin que nous nous en servions. Seulement, cette intelligence a ses règles, ses besoins, sa manière de fonctionner. Elle exige le concours préalable des sens et c’est parce que le boulier de M. Sorgius répond à cette exigence que j’ai cru bon et utile de vous le signaler.
Mais l’instruction que les enfants doivent recevoir de leurs maîtres ne se borne point aux leçons de lecture, d’écriture, de calcul, et en général de ce qui s’appelle facultés scolaires.
La vie pratique a besoin, et besoin à toute heure, de la science des choses; aussi les leçons de choses se sont‑elles peu à peu introduites dans l’enseignement, grâce à l’autorité de M. le Ministre de l’Instruction publique, et à votre zèle intelligent, elles sont appelées dès aujourd’hui à prendre une importance qui, je vous le prédis, s’accroîtra chaque jour davantage.
La leçon de choses touche à tout, relie tout. Elle va stimuler dans l’esprit les idées les plus confuses ; dans le coeur les sentiments les plus intimes ; dans la conscience les clartés les plus indécises. La leçon de choses n’est ni le pain qu’on mange, ni le vin qu’on boit ; mais elle est l’air qu’on respire. Et vous le savez, si l’enfant, comme l’homme, ne mange qu’à ses repas, il respire à toute heure.
Je voudrais réussir à vous le démontrer, et je vous demande la permission de m’imaginer pendant cinq minutes que j’ai l’honneur de vous avoir pour élèves.
J’ai préparé pour vous une leçon d’ensemble, contenant une matière multiple, afin d’élever autant que possible mon sujet à la capacité de mes écoliers.
Mais pour vous, dans le cours ordinaire de vos classes et parlant à vos enfants, une longue préparation n’est point nécessaire.
Tout peut servir de sujet à vos leçons de choses : un fruit, une pierre, un outil, un ustensile de ménage, une pièce du vêtement.
Il suffira d’habituer votre esprit à l’observation et à la réflexion. Vous savez que c’est une leçon de choses qui a révélé à Newton une des plus sublimes lois de l’univers. Newton rêvait assis à l’ombre d’un pommier : un fruit se détache, et tombe. Newton voit la pomme rouler sur la terre. Il la suit d’un œil observateur, et il lui vient à l’idée de se demander pourquoi cette pomme s’est détachée de la branche pour tomber sur la terre ?
« Point d’effet sans cause, pensait-il, cherchons. »
Et il chercha. Il chercha avec ardeur, avec persévérance, avec CONSCIENCE ! et il trouva la loi de la pesanteur, la gravitation universelle des corps célestes !!
 Cherchez aussi, messieurs, cherchez avec ardeur, avec persévérance, avec conscience ; cherchez et vous trouverez. Newton n’a pas tout fait. Il nous a donné des lois mathématiques, vous avez à nous donner des hommes instruits et sensés.
Si vous y mettez du cœur, tout se transformera dans vos mains habiles en leçons attrayantes et fécondes, c’est‑à-dire en pensées honnêtes et utiles, car toute leçon doit contenir sa moralité, comme tout fruit sa graine.
Si l’instruction n’avait pas pour résultat de nous rendre plus religieux, plus moraux, meilleurs enfin, elle ne serait plus qu’un vain plaisir de l’esprit, une curiosité dispendieuse. Elle ne mériterait, en ce moment, messieurs, ni vos peines, ni les miennes !...
Dans mes précédentes conférences j’ai pris pour sujet le pain, le vêtement, les moyens de transport.
Je voudrais aujourd’hui clore le cercle des préoccupations principales de l’humanité, et vous montrer l’homme arrivé au but que poursuit son activité incessante.
Après s’être nourri, s’être vêtu, après avoir obéi à ce besoin d’espace qui l’entraîne jusqu’aux pays les plus lointains, à ce besoin de sympathie qui le pousse d’un pôle à l’autre à la recherche de ses semblables, l’homme s’arrête ; il fonde des cités, des lois, des institutions ; et il achève sa vie dans la joie de l’œuvre qu’il a fondée.
C’est cette pensée qui m’a fourni le petit apologue que je vais livrer à vos réflexions, l’heure ne me permettant pas de le développer :

Un enfant, échappé d’un naufrage, s’éveilla un matin seul, faible, et dépourvu de tout, sur le bord d’une île vaste et inculte.
Zone de Texte: •••Cet enfant paraissait avoir six ans. Il languit tout le jour, errant sur cette terre inconnue, et mangeant ce qui restait du repas des oiseaux, quand ceux-ci s’envolaient, effrayés à son approche.
La nuit vint et l’effraya à son tour. Pour échapper au désert de ténèbres dans lequel il se sentait comme perdu, il se mit à gratter la terre entre deux racines d’arbre, et, les mains ensanglantées par ce rude travail, il se blottit dans sa tanière.
Pendant cette nuit, il pensa beaucoup. Il pensa à sa famille absente, et chercha à se remémorer, à travers de vagues souvenirs, les usages qu’il y avait vu pratiquer.
Cet exercice de la pensée, le fit grandir d’une façon inattendue. Quand le jour vint, sa taille avait doublé; il avait douze ans !
Il s’éloigna dès le matin, tout engourdi de la gêne que sa croissance lui avait imposée dans un gîte où il s’était d’abord trouvé à l’aise.
Il s’éloigna donc, et chercha sa vie aux branches des arbres. Mais quand il revint, le soir, un éboulement avait eu lieu, sa tanière était comblée.
« Je vais faire mieux, » dit-il.
Alors il se mit à casser des branches, les planta dans le sol, les entre-croisa solidement, et s’en fit une hutte large et commode.
Se trouvant mieux, il pensa moins, et grandit moins aussi. Le lendemain, la faim le poussant, il aiguisa des pierres, s’en fit des armes et devint grand chasseur.
Mais le temps des pluies arriva, et un jour, en revenant vers sa hutte, chargé de victimes, le chasseur ne retrouva plus qu’un amas de branchages pourris, jonchant le sol.
« Je ferai mieux, » dit-il.
Il avait alors dix-huit ans.
Il cousit ensemble les peaux des bêtes qu’il avait tuées, et s’en fit une tente, solidement attachée à de forts pieux plantés en terre.
Alors, confiant en ses forces qu’il sentait croître avec l’exercice, et aussi poussé par je ne sais quelle aspiration élevée et douce qui s’éveillait dans son âme, il s’aventura jusqu’aux confins de son île ; cherchant.... sans pouvoir se rendre compte à lui-même de ce qu’il cherchait.
Un jour, il parvint jusqu’à un coteau où la vigne, artistement disposée en festons, et chargée de grappes pesantes, attestait par sa belle culture le travail et l’expérience. Bientôt notre jeune homme aperçut, sous un berceau de roses sauvages et d’immortelles, deux vieillards, un homme et une femme, qui se reposaient et causaient, en regardant au loin, avec un sourire d’amour, leur enfant, une belle jeune fille.
L’intelligence du jeune homme s’illumina soudain, et il vit clairement ce qu’il avait à faire.
Il s’approcha des vieillards, les interrogea avec un respect filial ; et chacun lui apprit ce qui pouvait lui être utile. Puis ils l’emmenèrent dans leur demeure.
L’homme lui dévoila les premiers éléments des sciences, lui donna des outils, et lui dit :
« Sois juste, sois fort, et travaille pour ceux qui viennent. »
La femme baigna ses pieds fatigués par la marche et la poussière, et elle lui dit :
« Aime ton Dieu, sois bon, et apprends la pitié. »
Mais elle ne lui révéla pas ce qu’il y avait de meilleur au fond de son âme elle ne partagea ce précieux trésor qu’avec sa fille.
Le jeune homme s’en retourna transfiguré.
La connaissance et l’amour de ses semblables l’avaient amené, d’un seul élan, à la plénitude de son être.
Il avait atteint vingt-cinq ans!
Pour lui, désormais, le passé et le présent pâlissaient devant l’avenir entrevu !
Lorsqu’il approcha du lieu dont il avait fait sa demeure, il ne retrouva plus sa tente.
L’orage avait grondé dans sa solitude, et sa tente avait été emportée par les vents.
Mais alors il était instruit, prévoyant : il aimait et il espérait !
« Je vais faire mieux qu’une tente, » dit-il.
Il chercha parmi les outils que le vieillard lui avait donné, saisit un pic (Mme Pape montre successivement les divers objets qu’elle nomme), creusa profondément la terre, et en tira cette pierre, ce moellon, avec lequel il construisit quatre murs. (Mme Pape pose sur la table les murs d’une maison.)
Il reprit son pic, creusa la terre sur un autre point, ouvrit une mine, et en tira le minerai de fer que voici. Il le mit dans une fournaise ardente où le minerai fondit, et coula de la fournaise comme une lave de feu.
Ce minerai fondu, cette fonte refroidie, la voici.
Mais elle était cassante, et il la lui fallait solide.
Que fit-il? Il eut recours au travail. Le travail est son meilleur moyen, toujours!
Il alluma de nouveau le feu, dieu de l’industrie ; il y plongea la fonte, et il l’épura â grands coups de marteau.
Qui de vous n’a vu flamber la forge? Qui de vous n’a entendu le bruit cadencé des marteaux sur l’enclume?...
(À ce moment on entend s’élever le chant d’un groupe d’enfants conduits par M. Delafontaine, tous les regards se tournent vers le point de la salle où ils se trouvent.)

REFRAIN.
Pan, pan, pan, la forge fume,
Pan, pan, Pan, vite au fourneau,
Pan, pan, pan, battons l’enclume,
Pan, pan, pan, le fer est chaud.

COUPLETS.
Amis, le fer et la vapeur
Iront, bravant la terre et l’onde,
Faire bientôt le tour du monde
Et soulager le travailleur. (Pan, pan....)

Battons le fer pour nos maisons,
Pour nos fabriques, nos usines;
Battons-le bien pour les machines
Qui doivent trainer nos wagons. (Pan, pan....)

Étendons les chemins ferrés
D’un bout à l’autre de la terre ;
Pour hâter l’avenir prospère
Au travail soyons toujours prêts ! (Pan, pan.. .)

Avec le fer et le métal
Élevons des palais immenses,
Où les peuples, pleins d’espérances,
S’uniront pour vaincre le mal. (Pan, pan...[2])
(Des applaudissements unanimes succèdent à ce chant très bien exécuté. Mme Pape reprend :)
Et voici la fonte devenue du fer forgé.
Avec ce fer le jeune homme fait un plancher, une étage à sa maison, et il en double ainsi l’espace habitable -
(Mme Pape montre un plancher en fer peint au minium et le pose sur les murs.)
Mais il faut s’abriter contre la pluie. Il prend sa cognée, va dans la forêt, abat chênes et sapins, et fait la charpente que voici : charpente si habilement fabriquée, calculée, que l’artisan, ici, touche au savant et à l’artiste.
Sur cette charpente, il pose un vêtement léger, mais impénétrable à la pluie, une couverture d’ardoises, que lui a fournie encore le sein inépuisable de la terre, sa bonne nourrice.
(Mme Pape pose la toiture sur la charpente.)
Et le jour où, sur la cheminée de cette demeure, œuvre de ses mains, notre jeune homme posa un bouquet en signe de réjouissance (Mme Pape pose le bouquet), ce jour-là il retourna chercher la compagne que la sagesse des vieux parents avait formée au bien, et il se maria.
La demeure était bâtie, et la famille était fondée!...
À la femme l’intérieur de cette maison! À elle l’économie domestique, la sécurité du mari, l’éducation des enfants, le bonheur de tous !...
Et voilà, messieurs, que si vous étiez une classe de jeunes filles, je me laisserais entraîner à vous développer une nouvelle et riante leçon de choses !
Avec quel intérêt nos enfants regarderont désormais les modestes outils dont l’artisan se sert pour construire nos demeures !
Ce pic, image du labeur obscur et dévoué.
Cette truelle infatigable qui, incessamment, passe et repasse pour consolider ou adoucir.
Cette équerre, emblème de la justice.
Ce compas, emblème de la science.
Ce fil-à-plomb, qui, à quelque point que ce soit du globe, indique à nos œuvres, d’un côté la terre, de l’autre le ciel!...
Tous ces instruments, dis-je, sont devenus des amies, qui parlent à nos yeux, et nous font penser de saines choses !
Il me resterait à vous parler du ressort indispensable de l’éducation : de l’affection qui doit régner entre les maîtres et leurs élèves, sous peine de voir tous leurs efforts rester stériles. Mais sans doute cette haute vertu pédagogique, l’affection, se fait apprécier aussi dans les écoles, et alors l’expérience vous en a appris autant qu’à moi sur ce sujet. Je ne voudrais pas perdre le temps à prêcher des convertis : ce serait indiscret et impoli.
Laissant donc le fond comme démontré, je vous dirai un mot seulement de la forme, du ton de nos élèves et de nous-mêmes, dans nos rapports avec eux et entre eux.
Le ton ! la politesse ! cela ne semble rien et cela est presque tout. Dans toutes nos dissensions, nos querelles, dans la famille, la rue, partout ! j’ai toujours observé qu’il y a moins de méchanceté que d’impolitesse.
« On nous vole à Paris comme ailleurs, me disait un jour un Américain, mais on nous vole avec tant de politesse, qu’on aurait envie de remercier le voleur ! » Voilà encore ce que disait un des plus excellents juges que je connaisse en éducation, un philosophe, un Anglais, Locke :
« Pour qu’un jeune homme de bonne maison devienne bien élevé et poli, il faut que son gouverneur soit bien élevé et poli lui-même.
« La politesse est un art qu’on ne peut apprendre ni enseigner par le moyen des livres. Un tailleur peut habiller un jeune homme à la mode, et un maître de danse donner de la grâce aux mouvements de son corps. Mais ces deux choses qui contribueront sans doute à relever son extérieur, ne le rendront jamais poli. Vous ne devez même pas attendre cet effet de la science, qui, si elle est mal administrée, ne servira qu’à le rendre plus impertinent et plus insupportable. C’est la politesse dans le langage et les manières qui donnera du lustre à toutes ses bonnes qualités, et qui les rendra utiles à lui-même en lui attirant l’estime et la sympathie de tout le monde. Mais s’il manque, de politesse, tous ses talents ne serviront qu’à le faire regarder comme un homme vain, orgueilleux et grossier.
« .... Je conclus de cela, et de beaucoup d’autres raisons encore, qu’une vraie politesse, un ton bienveillant, est la première et la plus importante qualité que doive avoir celui qui se charge de l’éducation d’un enfant de bonne maison. »
Un enfant de bonne maison! Mais nos élèves, messieurs, sont tous des enfants de bonne, d’excellente maison ; car tous viennent de la maison de Dieu, dans la maison de l’humanité !
Il existait autrefois, il y a bien longtemps! un homme, un type ridicule et redouté, qu’on appelait le maître d’école.
Cet homme, sur lequel la raillerie a épuisé ses traits, méritait son sort, car il était coupable d’un grand crime : il n’aimait point les enfants !
Oh! plaignons-le, car vivant au milieu d’eux sans les aimer, sans en être aimé, il devait être le plus malheureux des hommes!
Dans tous les portraits qu’on faisait de lui trois signes le caractérisaient, et dans ces trois signes je ne puis m’empêcher de voir des symboles : sur son nez de larges lunettes, comme pour indiquer qu’il ne lisait que dans des livres ; de chaque côté de sa tête de longues oreilles, comme pour indiquer que la froide science des livres l’avait rendu plus ignorant; dans sa main, ou à sa ceinture, un fouet aux rudes lanières, comme pour indiquer que son ignorance acquise l’avait rendu méchant.
Cet homme est mort, et bien mort ! Dieu ait pitié de son âme!
Aujourd’hui il y a des instituteurs, vous, moi, chefs de famille, aimant nos enfants, aimés d’eux, et considérés par tous les gens sensés comme nous méritons de l’être.
Aujourd’hui, si un artiste, un écrivain attardé, essayait d’appliquer à l’instituteur les sarcasmes mérités par l’ancien maître d’école, il ne prouverait qu’une chose, c’est que lui aussi, comme ce maître tant raillé ne sait que ce qu’il a lu ; qu’il n’a pas appris à comparer les hommes et les choses de son temps avec les hommes et les choses des autres époques ; et qu’il se fait, comme le vieux pédagogue, le porte-voix du préjugé.
Pourtant, des différences profondes se sont établies depuis quarante ans, et tendent à se prononcer chaque jour davantage, entre les maîtres du passé et ceux du présent.
Le maître d’école d’autrefois était le mercenaire des familles, le grand prêtre de la routine, le tourmenteur juré des petits enfants.
Ses leçons de choses, il les faisait avec le bâillon, la langue rouge, la robe de pénitence, les baisers à la terre, l’ignoble bonnet d’âne !
Il prétendait, à l’aide de son fouet abominable, asservir ces âmes naïves que Dieu a faites pour les libres et naturelles expansions de leur âge !
Il voulait tenir en arrêt ces jeunes esprits, que Dieu pousse par tous les chemins à la recherche de la vérité!
Il s’applaudissait quand il était parvenu à enfoncer la crainte là où devait être l’affection, et le mépris là où devait être le respect !...
L’instituteur sent qu’il a une autre mission à remplir. Il sait que ces enfants, qui, pour ainsi dire, passent des mains de Dieu dans les siennes, doivent s’y préparer à devenir des hommes honnêtes, laborieux et bons. Et il comprend à quels devoirs une telle mission l’oblige.
Sa religion mieux comprise, les lois de son pays plus libérales et mieux étudiés, les intérêts publics, la marche des idées, tout lui dit qu’il remplit un ministère vraiment noble ! si noble, que de toutes les récompenses auxquelles il puisse aspirer, la meilleure sera toujours la conscience d’avoir dignement rempli sa carrière !
Aujourd’hui, l’instruction populaire élevée à la hauteur d’une nécessité sociale; et l’instituteur, à la dignité de fonctionnaire public ; l’institutrice milieux traitée par la loi du 10 avril, apportant de plus en plus à la tâche collective de l’éducation, ce que la nature de la femme comporte de plus pénétrant, de plus délicat ; et accélérant d’autant plus le progrès moral qu’elle y fournira un plus large contingent : voilà des lignes de démarcation profondément creusées entre le présent et le passé.
Désormais, instituteurs et institutrices associés comme dans un sauvetage commun, l’esprit ouvert à un sage progrès ; amis de leurs élèves, et leur distribuant chaque jour avec bonté le pain de l’intelligence, ceux-là, dans leur obscur dévouement, sont plus que des maîtres d’école, plus que des mercenaires : ils sont les arbitres de nos destinées sociales, ils sont les collaborateurs de Dieu ! Avant de vous quitter, messieurs, il faut que je vous fasse un aveu :
La première fois que je suis entrée ici, que j’ai vu ce nombreux auditoire d’hommes, moi qui n’ai jamais enseigné qu’â des enfants et à des femmes ; quand je me suis assise à cette place, où tant d’hommes éminents se sont assis, je me suis sentie accablée par le sentiment de ma faiblesse !
Je me suis demandé si les murs de cette antique Sorbonne, habitués â l’éloquence, n’allaient pas s’indigner d’entendre, pour la première fois, la voix d’une femme.
Votre bienveillance soutenue m’a rassurée.
Vous avez écouté moins la voix que la pensée. Les convictions de ma conscience ont été entendues de la vôtre. Vous avez fait comme ceux qui boivent le vin sans s’inquiéter du vase.
C’est un souvenir qui ne s’effacera jamais de ma mémoire ! Merci, messieurs et chers collègues ! Et au Ministre intelligent, qui a compris la portée de la méthode naturelle, et veut la raire pénétrer dans l’enseignement primaire, au Ministre courageux, qui, dans ce but, n’a pas craint d’appeler une institutrice de la plus humble enfance à ce concours fraternel de sympathies et de lionnes volontés, merci ! !


FIN


[2] Extrait des Récréations instructives, publiées sous la direction de M. Jules Delbruck.

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Marie-Pape Carpantier, Conférences faites aux instituteurs à la Sorbonne en 1867.
     
INTRODUCTION
DE LA
MÉTHODE DES SALLES D’ASILE
DANS L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE




Marie Pape-Carpantier (interprétée par Marilou Berry)

source de la photo : http://lkmagazine.jimdo.com/
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