9 mars 2017

Utopies du XXIe siècle

Les nouvelles chroniques martiennes d'Elon Musk



Publié le 14/08/2017 à 18h00

LES NOUVEAUX UTOPISTES (1/4) - Les nouveaux utopistes, veulent rendre notre monde meilleur en s'appuyant sur l'évolution très rapide des technologies. Le PDG de SpaceX, lui, voit l'avenir de l'homme dans les étoiles. Il veut commencer par la colonisation de Mars.

Faire de l'humanité une espèce interplanétaire, en commençant par la colonisation de Mars. Tel est le rêve d'Elon Musk, figure emblématique du «serial entrepreneur» de la Silicon Valley. Après avoir fait fortune avec PayPal (paiement en ligne), il a créé la société spatiale SpaceX, le constructeur de voitures 100 % électriques Tesla et a lancé plusieurs projets futuristes à l'instar du système de transport interurbain Hyperloop.

Mais son grand œuvre sera, espère-t-il, la conquête de Mars, où il compte bien s'installer avec les premiers colons terriens. À quel horizon? Le calendrier a évolué depuis la présentation du projet - il a suscité des réactions tranchées - à l'automne 2016. En juin dernier, il évoquait un horizon non pas de cinq ans mais de dix ans avant le décollage d'un premier vol habité. Un calendrier plus serré que celui de la Nasa, qui n'envisage pas d'homme sur Mars avant 2030-2040. Elon Musk doit présenter un calendrier révisé lors du congrès international d'astronautique, qui se tient cette année à Adélaïde, en Australie (du 25 au 29 septembre).

L'approche du patron visionnaire est frappée au sceau de l'urgence vitale. Elon Musk en est convaincu: les jours de l'humanité sont comptés. Pour assurer sa survie, elle n'aura d'autre choix que de quitter sa planète originelle pour s'installer sur Mars, avant d'essaimer dans toute la galaxie.

Aux yeux d'Elon Musk, l'histoire se scinde en deux voies d'avenir radicalement différentes. Rester ou pas sur Terre

Aux yeux d'Elon Musk, l'histoire se scinde en deux voies d'avenir radicalement différentes. Rester ou pas sur Terre. Dans le premier cas, l'humanité est menacée d'extinction car les ressources s'épuisent. Selon le Global Footprint Network (GFN), un institut de recherches californien, il aurait fallu disposer de 1,7 Terre pour subvenir aux besoins de l'humanité en 2017. Les 7,4 milliards de terriens vivent à crédit, depuis le 2 août, qui est le «jour du dépassement de la Terre» (Earth Overshoot Day), selon les calculs du GFN. En clair, l'humanité a consommé, en seulement sept mois, toutes les ressources que peut produire notre planète en un an. Conséquence: pour continuer à assouvir ses besoins élémentaires, l'humanité va surexploiter les ressources terrestres, grevant un peu plus son avenir sur son sol.

Que se passera-t-il en 2050, lorsque la population mondiale flirtera avec les 10 milliards d'habitants? La Terre va devenir invivable, estime Elon Musk. Il est donc urgent d'emprunter la seconde voie, en devenant une espèce multiplanètaire. D'autant qu'un autre danger menace les êtres humains: la «singularité» ou suprématie de l'intelligence artificielle (IA) sur le cerveau humain. Certains scientifiques fixent ce point de bascule à 2020. D'autres, au cours de la prochaine décennie. Leur thèse? Les machines, devenues de plus en plus rapides et intelligentes, ne tarderont pas à supplanter les êtres humains, plus lents et moins intelligents. Et même à questionner l'utilité de leur existence.

La planète Mars ou Terminator, le robot tueur, au service de Skynet, une IA omnisciente, il va falloir choisir! «L'intelligence artificielle est la plus grande menace pour l'existence de notre civilisation», estime Elon Musk. Il évoque «des robots tuant des gens dans la rue» ou «capables de déclencher des guerres en manipulant les informations». Conspué par certains, dont Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, pour son pessimisme, Elon Musk n'est pas le seul à s'inquiéter. C'est aussi le cas de Bill Gates, le fondateur de Microsoft, ou encore du célèbre physicien Stephen Hawking. La colonisation de Mars constitue un plan de secours pour l'humanité face aux IA surpuissantes.

Le projet martien est piloté au sein de SpaceX, le constructeur de la fusée Falcon 9. La société compte s'appuyer sur l'expérience accumulée dans le réutilisable. En mars 2013, SpaceX a placé à 36.000 km de la Terre un satellite de télécoms, en réutilisant le premier étage d'un Falcon 9 d'une mission précédente. Elon Musk a imaginé un système de transport - Interplanetary Transport System (ITS ) - formé d'un gros lanceur réutilisable (jusqu'à 1000 fois), d'un vaisseau spatial en fibre de carbone de 10.500 tonnes et d'une capacité de 100 personnes ainsi que de cargos de ravitaillement.

«Je n'essaie pas de sauver quiconque, j'essaie juste de penser à l'avenir et de ne pas être triste»
Elon Musk

L'ITS est en préparation tout comme les moteurs du lanceur, baptisés Raptor. Les vaisseaux habités pourraient effectuer 15 trajets aller-retour et les cargos spatiaux, une centaine. Le patron inspiré estime le coût de son projet à 36 milliards de dollars. Une somme qui paraît fantaisiste en regard des 170 milliards de dollars dépensés pour le programme Apollo.

Planète désertique à l'atmosphère très fine et irrespirable, Mars devra être «biosphérisée» c'est-à-dire rendue habitable pour l'homme. Elon Musk, en héros digne des Chroniques martiennesde Ray Bradbury, a de nombreuses idées pour la transformer en «sweet home». Il compte utiliser les ressources de The Boring Company, sa nouvelle start-up, qui ambitionne de régler les problèmes d'embouteillages dans les mégalopoles en creusant des tunnels autoroutiers automatisés sous leur surface. Il veut utiliser ces foreuses high-tech pour construire des villes sous la croûte martienne.

Pour enclencher un phénomène d'effet de serre, il a une idée assez folle: larguer une bombe nucléaire sur chaque pôle de Mars afin de faire fondre les calottes polaires qui contiennent de l'eau et du dioxyde de carbone. L'objectif est d'épaissir l'atmosphère martienne, en libérant d'énormes quantités de CO2. Cela afin d'engendrer l'apparition de l'eau à la surface et de déclencher un cycle de production d'oxygène à partir d'organismes pratiquant la photosynthèse. Ce scénario ne tient pas, estiment de nombreux scientifiques. Les bombes pourraient, entre autres scénarios catastrophes, engendrer un hiver nucléaire, excluant l'homme de Mars à tout jamais.

Elon Musk est-il un néo-messie engendré par notre civilisation technologique? «Je n'essaie pas de sauver quiconque, j'essaie juste de penser à l'avenir et de ne pas être triste», a-t-il confié en avril 2017 lors d'une conférence sur l'innovation. Pourquoi une telle frénésie de projets? Elon Musk pourrait se reposer sur le succès de SpaceX et sur les montées en cadence de Tesla. Ce qui le motive au plus profond, c'est Mars. Une obsession? Une façon de lutter contre la dépression en donnant un sens à sa vie? Il répond lui-même: «On doit savoir pourquoi on se lève le matin? Pourquoi on vit? À quoi ça sert? Qu'est-ce qui nous inspire? À quoi ressemblera l'avenir? Et si l'avenir n'est pas dans les étoiles, si l'humanité ne devient pas une espèce interplanétaire, alors je trouve cela incroyablement déprimant.»


L'île d'Utopia de Thomas More (1478- 1535)
L'inventeur de l'Utopie est un Britannique né au 15è siècle: Thomas More. Le mot «Utopia» apparaît pour la première fois dans son célèbre essai politique et social publié en 1516. C'est le nom de l'île où se développe la société idéale, selon celui qui fut chancelier d'Henri VIII. Il décrit, sous la forme d'un dialogue, ce monde lointain et imaginaire où la propriété privée, source des malheurs de la société, selon lui, n'existerait pas et où les moyens de production seraient mis en commun pour le bien de tous. Cette société imaginaire est l'exact contraire de celle dans laquelle il vit, ravagée par la guerre et la misère paysanne. L'île compte 50 villes, toutes gérées de la même façon. Les échanges marchands y sont exclus, sauf avec l'étranger qui peut acheter les surplus de production. Thomas More est considéré comme un des pères du socialisme. Et sans doute l'inspirateur des «lendemains qui chantent» dont rêvent -encore - les communistes.


CHRONO
2002: Elon Musk crée SpaceX qui fabrique le lanceur Falcon 9, les capsules Dragon et le moteur Merlin. Le 1er vol a eu lieu en mars 2006.
2008: La Nasa signe un contrat avec SpaceX de ravitaillement de la station spatiale internationale, pour 1,6 milliard de dollars.
2015: SpaceX réussit à faire revenir un étage du Falcon 9 après qu'il a placé en orbite un satellite.
2016: Elon Musk présente son projet de colonisation de Mars au congrès d'astronautique de Guadalara au Mexique.
2017: Fin mars, le Falcon 9 met en orbite un satellite de télécoms pour SES. Son 1er étage provient d'un autre lancement. Le concept du réutilisable est validé.

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Larry Page, en quête d'immortalité (16.08.2017)

Publié le 16/08/2017 à 16h15


LES NOUVEAUX UTOPISTES (2/4) - Le cofondateur de Google a lancé il y a quatre ans la California Life Company dont le but est de rallonger la durée de vie humaine de 20 à 100 ans… Le transhumanisme fait florès dans la Silicon Valley.

«Vaincre la mort?» Le pari semble fou. Pourtant, plusieurs millionnaires et scientifiques sont persuadés d'y parvenir dans un horizon assez proche. L'un de ces visionnaires est le fondateur de Google, Larry Page. En annonçant fin 2013 la naissance de Calico, pour «California Life Company», il a décrit son projet en quelques mots plutôt mesurés. En relevant des défis, en «lançant des expéditions sur la Lune», on peut «améliorer des millions de vies», a indiqué Larry Page.

En réalité, l'objectif de la nouvelle filiale de Google est beaucoup plus ambitieux. Selon les proches du géant de la Silicon Valley, Calico ambitionne carrément de rallonger la vie humaine de 20 à 100 ans, voire plus. Car, plus qu'à la guérison des maladies, c'est à la longévité et à l'immortalité que le patron de Google s'intéresse depuis longtemps.

Avant même de créer Calico, Larry Page a recruté Ray Kurzweil, l'un des gourous américains du transhumanisme, un courant de pensée qui considère que l'humanité doit utiliser, sans scrupule, toutes les possibilités de transformation offertes par la science, qu'il s'agisse de nanotechnologies, de biologie génétique, d'informatique ou encore de sciences cognitives. De cette façon, dans quelques années, espèrent les adeptes du transhumanisme, les capacités de l'homme seront décuplées par la technologie. Ray Kurzweil est même persuadé qu'il pourra atteindre la vie éternelle et ramener son père, décédé il y a un quart de siècle, à la vie.

 «Nous pourrions renverser le plus horrible paradigme qui pèse sur nos têtes : l'inévitabilité de la mort»
Laura Deming

Google finance généreusement l'Université de la singularité, créée par cet utopiste, un centre d'études, de réflexion et d'incubation, un lieu qui se focalise sur l'application des avancées technologiques à l'homme et sur la fin du vieillissement. «Nous pourrions renverser le plus horrible paradigme qui pèse sur nos têtes: l'inévitabilité de la mort», résumait, il y a quelques années, Laura Deming, une brillante scientifique proche de l'Université de la singularité.

S'il n'a que 44 ans, Larry Page a déjà été confronté à la maladie. Depuis quelques années, il souffre d'une paralysie partielle des cordes vocales. Son associé et cofondateur de Google, Sergueï Brin, baigne lui aussi dans l'univers médical. Son ex-épouse, Anne Wojcicki, a fondé 23andMe, une société qui démocratise l'analyse du génome et il se sait prédisposé génétiquement à la maladie de Parkinson.

Faire reculer la mort

Larry Page comme Sergueï Brin font partie des rares individus qui ont à la fois les moyens et la volonté d'aider la science à faire reculer la mort. Avec une fortune d'environ 40 milliards de dollars chacun, ils appartiennent au top 15 des hommes les plus riches de la planète. Quant à Alphabet, la société mère de leur moteur de recherche, Google, né en 1998 au fond d'un garage californien, elle a enregistré en 2016 un chiffre d'affaires de 90 milliards de dollars et un profit net de 19 milliards. Vingtième entreprise mondiale, elle vaut 680 milliards de dollars en Bourse.

«Tous ceux qui ont eu un jour une idée révolutionnaire ont d'abord entendu qu'ils étaient fous»
Larry Page

C'est un poids largement suffisant pour investir sans souci plus d'un milliard de dollars dans Calico et convaincre les plus grands scientifiques de rejoindre sa filiale. Arthur Levinson en est un exemple. Il a pris la tête de Calico mais il est par ailleurs président du conseil d'administration d'Apple, ex-patron de la biotech Genentech et docteur en biochimie et en génétique.

Larry Page a grandi avec des parents informaticiens dans une maison noyée sous les ordinateurs et les magazines de technologie, où tout portait à la créativité et à l'invention. Et, pour lui, rien n'est impossible. «Tous ceux qui ont eu un jour une idée révolutionnaire ont d'abord entendu qu'ils étaient fous», n'hésite pas à rappeler celui pour qui Google doit «s'intéresser à des projets plus ambitieux que ceux qui animent les gens normaux ». Surtout, «tout ce que vous pouvez imaginer est sans doute réalisable. Il suffit de l'imaginer et d'y travailler», expliquait-il en 2012, avant de racheter Boston Dynamics, une société qui fabrique des robots très proches des humains.

Le créateur de Google est persuadé que, bientôt, tout sera connecté, lié à une intelligence artificielle directement branchée sur nos cerveaux. Et la Silicon Valley regorge de visionnaires comme lui. «Je fais le pari que le vieillissement est un code, un code qu'il est possible de craquer et de pirater», affirme ainsi Joon Yun. Ce médecin, patron d'un fonds d'investissement, a créé le prix Palo Alto qui promet un million de dollars à l'équipe capable d'allonger l'espérance de vie d'un mammifère de 50 %. Le pari n'est pas si absurde. Calico, dont l'objectif est de «comprendre la biologie du vieillissement» et d'agir «sur les maladies liées à l'âge» en utilisant toutes les technologies, a enregistré ses premiers résultats. Un traitement en essai à l'université de Stanford a pu rajeunir de vingt-cinq ans des échantillons de peau et des cellules humaines.

Le pré carré californien d'entrepreneurs high-tech, dont font partie Larry Page et Sergueï Brin, n'est pas le seul à croire à l'immortalité. De riches Américains misent désormais sur la cryogénie et veulent être congelés pour «ressusciter» plus tard. D'autres se font injecter le sang de jeunes personnes dans l'espoir de ne pas vieillir.

D'ici une quinzaine d'années, grâce aux nanotechnologies et à l'intelligence artificielle, la médecine permettra d'ajouter un an d'espérance de vie par an et de repousser ainsi la dernière frontière de l'humanité, espèrent les adeptes de l'homme augmenté. Selon d'autres tenants du «surhomme», le progrès scientifique et technique, devenu exponentiel, donnera naissance à des machines plus intelligentes que les hommes, autonomes et capables de conduire et transformer le monde et la nature humaine. Le basculement vers ce nouveau monde aura lieu dans quelques années, anticipe déjà Ray Kurzweil. Et, à terme, débarrassé de son corps physique, l'être humain finira par fusionner complètement avec la technologie. Aujourd'hui, le «logiciel», c'est-à-dire l'esprit d'un humain, disparaît lorsque «le matériel ou hardware, c'est-à-dire le corps», fait défaut. Mais, bientôt, «le matériel sera remplaçable» et «nous deviendrons du logiciel», pronostique le conseiller antivieillissement de Larry Page.


Le milliardaire américain Peter Thiel veut supprimer la mort et les lois
Peter Thiel a prévu d'être cryogénisé et, en attendant, il prend des hormones de croissance pour vivre jusqu'à 120 ans. «Opposé à l'inévitabilité de la mort des individus», il investit dans la lutte contre le vieillissement via notamment la Fondation Methuselah. Mais, ce diplômé de droit et de philosophie de 49 ans ne combat pas que les contraintes de la nature. Unique milliardaire de la Silicon Valley à avoir soutenu ouvertement Donald Trump, il affirme que la démocratie et la liberté ne sont «pas compatibles» et met, en libertarien convaincu, la liberté individuelle au-dessus de tout. Il a cofondé en 2008 le Seasteading Institute, une structure qui cherche à créer des îles artificielles dans les eaux internationales pour permettre à leurs habitants de vivre sans lois ni taxes. Il a les moyens de ses obsessions. Cofondateur du site de paiement en ligne PayPal et actionnaire précoce de Facebook, il a investi dans des start-up à succès, à l'image de LinkedIn ou de Palantir, un spécialiste de la surveillance qui a conclu de mirobolants contrats avec l'armée américaine. Sa fortune s'élève à près de 2,7 milliards de dollars.


CHRONO
1998
Création du moteur de recherche Google par Larry Page et Sergueï Brin, dans un garage californien.
2004
Cotation en Bourse de Google, qui vaut aujourd'hui 680 milliards de dollars. Larry Page et Sergueï Brin détiennent aujourd'hui 14 % de son capital et 56 % des droits de vote.
2013
Création de la filiale Calico, qui entend agir sur le vieillissement et les maladies liées à l'âge.


Notre prochain épisode: Masayoshi Son à la poursuite de l'homme augmenté
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Masayoshi Son à la poursuite de l'homme augmenté

Publié le 17/08/2017 à 15h39


LES NOUVEAUX UTOPISTES (3/4) - L'homme le plus riche du Japon est un insatiable passionné de nouvelles technologies. Il se prépare à l'avènement d'un monde dans lequel l'intelligence et les capacités de l'homme seront augmentées grâce aux puces et à l'intelligence artificielle.

«Je suis meilleur pour prédire comment sera le monde dans trente ans que dans trois», aime à dire
Masayoshi Son. Ce petit homme au visage rond et au sourire agréable est invité comme un oracle dans les plus grandes conférences de la planète par les chefs d'État, de Donald Trump à Narendra Modi. En réalité, le visionnaire entrepreneur nippon, fondateur de Softbank, joue les modestes. Pour son entreprise, il a déjà échafaudé une stratégie pour les… 300 prochaines années! «En 2000, nous nous sommes enfermés dans son bureau à Tokyo plusieurs jours de suite et nous avons écrit ce plan sur une feuille qui faisait plus de 5 mètres de long. Le papier débordait de sa table de travail et se déroulait par terre», se souvient Takenobu Miki son chef de cabinet, à l'époque.


À cet horizon, l'homme communiquera par télépathie grâce au progrès technologique, espère le géant des télécoms japonais. «Son n'est pas un patron japonais habituel. Il n'a aucune barrière mentale, c'est un optimiste qui ne peut que voir les choses en grand», explique au Figaro Miki, devenu patron de Japan Flagship Project, fonds d'investissement dans les technologies.

«Supra-intelligence»

L'homme le plus riche de l'Archipel croit à la réalisation prochaine de son utopie: l'homme augmenté qui pourra communiquer intuitivement grâce à la «supra-intelligence» informatique. À 60 ans, Son guette avec les yeux d'un enfant l'avènement de la «singularité», ce moment crucial où les capacités de la machine laisseront définitivement sur place le cerveau humain. «C'est le plus grand changement de paradigme à mon sens, et cela va arriver d'ici trente ans», jure le tycoon, qui a racheté en septembre le concepteur de puces électroniques ARM 32 milliards de dollars, pour se préparer à cette révolution. L'entreprise britannique a conçu le design des microprocesseurs qui équipent 95 % des smartphones de la planète. «À l'avenir, les appareils seront directement connectés à notre cerveau», parie Miki.

«Si vous pensez à l'histoire de l'humanité, vous voyez le feu. C'est dangereux si vous en faites mauvaise usage, mais, si vous l'utilisez à bon escient, cela rend la vie de l'homme bien meilleure»
Masayoshi Son

Alors que les auteurs de science-fiction redoutent un futur effrayant à la Matrix, Son est persuadé que cette nouvelle révolution de la communication «rendra les gens plus heureux», selon son ancien conseiller. «Si vous pensez à l'histoire de l'humanité, vous voyez le feu. C'est dangereux si vous en faites mauvaise usage, mais, si vous l'utilisez à bon escient, cela rend la vie de l'homme bien meilleure. La “singularité” mal employée peut être super dangereuse, mais elle peut aussi aider les gens à vivre plus longtemps et à avoir des vies plus productives. Il n'y aura plus d'accident sur l'autoroute, par exemple», déclara Son à la suite du rachat d'ARM.

Cette conviction passionnée que la puce changera le monde vient de loin. Son est un ovni têtu qui détonne au sein du conservateur patronat nippon. Adolescent, ce fils d'«immigré» coréen lâche l'école dans son île natale de Kyushu pour un premier voyage initiatique en Californie, qui le conduira jusqu'à Berkeley, où il étudiera l'informatique. C'est là qu'à 19 ans il tombe sur un article de magazine lui révélant le potentiel révolutionnaire des semi-conducteurs. Une épiphanie. Depuis, il consacre toute son énergie à réaliser cette prophétie. Il rentre au Japon transformé, pour lancer son entreprise Softbank avec l'ambition d'en faire la plus grande entreprise de communication de l'histoire. Tout simplement. Le groupe a aujourd'hui 63.500 employés: un holding dont le portefeuille varié va de la téléphonie mobile ou fixe aux jeux vidéo, en passant par la robotique, avec pour fil directeur l'échange des données.

Une vision vertigineuse qui fait sourire certains

Le milliardaire est un instinctif fasciné par les sciences. «Il y a vingt-cinq ans déjà, il allait souvent consulter des chercheurs pionniers de l'intelligence artificielle, à l'époque où personne ne savait ce que c'était. Son est capable de comprendre les explications scientifiques les plus complexes, puis de les vulgariser», raconte Miki. Avant d'en faire la colonne vertébrale de sa stratégie, avec un flair indéniable. Avant tout le monde, il avait vu le potentiel de Yahoo! ou Alibaba, investissant dans ces deux start-up devenues depuis mastodontes. «Masa», comme on le surnomme, fut le parrain de Jack Ma et du jeune Jerry Yang, qui vint jusqu'à son bureau en transport en commun pour obtenir son soutien.

L'intelligence artificielle, la robotique et les objets connectés sont les priorités de son nouveau fonds d'investissement, le plus important de l'histoire jamais dédié aux technologies, dévoilé en mai. Cent milliards de dollars visant à l'avènement de cette nouvelle révolution! C'est plus que tous les investissements combinés des business angels de la Silicon Valley en 2016.

«La vie est trop courte pour se consacrer à des choses étriquées. Durant mes soixante premières années sur Terre, je n'ai encore rien accompli de substantiel» 
Masayoshi Son

Fatigué de la frilosité des investisseurs nippons, l'entrepreneur globe-trotteur a convaincu cette fois la famille royale d'Arabie saoudite de mettre 45 milliards de dollars sur la table, aux côtés d'Apple ou de Sharp. Après ARM, qui concevra le cerveau de millions de robots plus intelligents que l'homme, le fonds investit également dans la start-up OneWeb, qui vise à lancer une multitude de microsatellites capable d'offrir du réseau Internet pour connecter tous ces objets intelligents. Une stratégie tous azimuts au service d'une vision vertigineuse qui fait sourire certains sceptiques, pointant les risques financiers de ces projets d'avant-garde, encore peut profitables.

«Son aime le risque. L'argent ne l'intéresse pas du tout», explique Miki. Et ce père de deux enfants connaît le goût amer des échecs. En 2000, déjà, ses grandes ambitions se fracassaient sur l'éclatement brutal de la bulle Internet. Mais pas question d'abandonner ses rêves, et de se retirer sur un parcours de golf, que ce passionné de sport pratique. Dix-sept ans plus tard, Softbank a retrouvé pied à pied sa valorisation boursière d'avant la crise, à plus de 78 milliards de dollars, et son patron s'apprête à reprendre le fil de son plan tricentenaire, les yeux toujours rivés sur le futur. Ce patron, qui n'hésite pas à tenir des réunions tout en faisant son jogging sur son tapis de course installé dans son bureau, ne sait pas ralentir. «La vie est trop courte pour se consacrer à des choses étriquées. Durant mes soixante premières années sur Terre, je n'ai encore rien accompli de substantiel», affirme-t-il. Le meilleur est donc à venir.


Auroville, la cité idéale pour l'homme nouveau

- Crédits photo : Sebastian Kahnert/dpa Picture-Alliance/AFP FORUM
Mirra Alfassa et Sri Aurobindo, un philosophe indien, développent en 1968, un concept de ville, en Inde, pour «l'homme du futur». Loin du transhumanisme actuel, sans faire appel à la technologie, mais à une société sans règles et fraternelle, les deux compères espéraient réaliser «l'unité humaine», en passant par «l'homme nouveau qui sera à l'homme, ce que l'homme est à l'animal», déclarait la Française Mirra Alfassa.

Auroville ou l'utopie urbaine, ce projet expérimental mise sur une cité indépendante de tout État ou religion, un «un lieu de vie communautaire universelle, un véritable havre de paix», comme le décrivait sa fondatrice. Aujourd'hui dirigé par un conseil de membres provenant de l'État indien, de la société Sri Aurobindo et de la communauté aurovilienne elle-même, la ville regroupe des individus de trente nationalités. On recensait 2400 Aurovilliens en décembre 2014… loin des 50.000 prévus à l'aube du projet.

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Mark Zuckerberg rêve de terrasser les maladies graves


Par Elisa Braun 
Publié le 18/08/2017 à 15h57

LES NOUVEAUX UTOPISTES (4/4) - Pur produit de la Silicon Valley, le patron et fondateur de Facebook s'est fixé pour défi l'éradication d'ici à 80 ans des affections les plus meurtrières : cancers, maladies cardio-vasculaires, troubles neurodégénératifs…

À 12 ans, certains goûtent à leurs premières amours ou font leurs premières bêtises entre amis. Depuis sa chambre d'adolescent dans une banlieue chic de New York, le timide et solitaire Mark Zuckerberg conçoit un programme informatique pour son père, qui relie l'ordinateur familial à son cabinet dentaire afin de mieux gérer les rendez-vous. Le goût du jeune Zuckerberg pour la résolution de problèmes d'ordinateur ne s'est pas démenti depuis. Aujourd'hui à la tête de Facebook et d'une fortune estimée à 63 milliards de dollars, le PDG de 33 ans veut «guérir» les quatre familles de maladies les plus meurtrières au monde d'ici à 80 ans. Cancers, maladies cardio-vasculaires, troubles neurodégénératifs et maladies infectieuses peuvent, selon lui, être éradiquées et l'espérance de vie moyenne élevée au-delà des 100 ans.

Une croyance obsessionnelle

Avec la confiance d'un ingénieur évoquant un problème logiciel, le PDG de Facebook a élaboré pour les prochaines années un plan en quatre parties: développer une intelligence artificielle capable d'interpréter les scanners cérébraux ou le séquençage génomique des tumeurs, établir un atlas des maladies ou encore élaborer une puce diagnostiquant les maladies infectieuses. Trois milliards de dollars vont être donnés ces dix prochaines années à la recherche biomédicale par la Chan Zuckerberg Initiative, l'organisme philanthropique que Mark Zuckerberg a créé avec sa femme pédiatre, Priscilla Chan. Six cents millions ont déjà été investis par le couple dans un centre de recherche à San Francisco, le Biohub, qui réunit le nec plus ultra des scientifiques: des chercheurs de Berkeley et Stanford, mais aussi d'éminents scientifiques des Instituts nationaux pour la santé, de Calico (la branche «santé» de Google) et un lauréat du prix Nobel de médecine.

Les déclarations de Mark Zuckerberg relèvent du «langage typique de la Silicon Valley, complètement déconnecté des réalités de la recherche en sciences biomédicales et en santé publique»
Jim Woodgett, directeur de recherche à l'Institut de recherche Lunenfeld-Tanenbaum

Dans la communauté des chercheurs, certains s'agacent d'une simplification à outrance des défis que tentent de relever les scientifiques depuis de nombreuses années et avec des moyens bien plus conséquents. «Nous parlons ici de 3 milliards sur dix ans, quand les Instituts américains de santé dépensent à eux seuls 32 milliards de dollars par an dans la recherche biomédicale», explique ainsi Jim Woodgett, directeur de recherche à l'Institut de recherche Lunenfeld-Tanenbaum, au site média Motherboard. D'après le scientifique, les déclarations de Mark Zuckerberg ont le mérite d'encourager le financement de la recherche, mais relèvent du «langage typique de la Silicon Valley, complètement déconnecté des réalités de la recherche en sciences biomédicales et en santé publique».
Même s'il a grandi sur la côte Est, Mark Zuckerberg est effectivement un pur produit du solutionnisme de la Silicon Valley. Cette idéologie américaine, analysée par le sociologue Evgeny Morozov, consiste à penser que tout peut se résoudre à coup de technologies et d'ambition personnelle. Chez le fondateur de Facebook, cette croyance prend un tour obsessionnel. Il existe selon lui une «loi universelle qui régit les interactions humaines» et que les réseaux sociaux informatiques peuvent révéler.

L'une des rares biographies consacrées à Mark Zuckerberg le dit pourtant plus inspiré par l'Antiquité que par Auguste Comte et les idéologies scientistes. En 2010, il confiait ainsi au New Yorkeradmirer Énée car le héros est destiné à bâtir «une cité qui ne connaîtrait nulle frontière dans le temps comme dans la grandeur». L'un de ses premiers bureaux était même décoré d'un des vers de Virgile (1). De l'avis de son mentor et ancien associé Sean Parker, «Mark a toujours eu un faible pour les trucs d'empereur et d'odyssée grecque», même s'il affirme aussi que le jeune homme était plus enclin à citer les dialogues de Brad Pitt dans Troie que les vers de l'auteur de L'Énéide.

Vaincre la mort

Le PDG de Facebook a en tout cas été suffisamment marqué par ces références antiques pour s'en inspirer ad vitam aeternam. Il s'habille chaque jour de la même façon (tee-shirt gris, jean noir et baskets noires), passe 70 heures hebdomadaires au bureau, s'entraîne physiquement trois fois par semaine et accorde 100 minutes de rendez-vous romantique hebdomadaire à son épouse. «J'ai la chance d'être dans une position où chaque jour je me lève et peux aider plus d'un milliard de personnes, et j'aurais l'impression de ne pas bien faire mon travail si je dépensais mon énergie sur des choses superflues et frivoles», confie l'ascète en conférence.

Mark Zuckerberg se fixe des défis annuels : apprendre le mandarin, lire un livre par mois ou, cette année, entreprendre un tour de chaque État américain

Plus le temps passe, plus les portraits officiels l'immortalisent à la façon d'Auguste ou d'un Habsbourg. Chaque siège de Facebook est décoré de plusieurs de ses maximes motivationnelles, écrites en majuscules rouges. On y lit des mantras comme «Mieux vaut fait que parfait» ou «Avancez vite, cassez les codes». Comme les grands empereurs et leurs conquêtes, Mark Zuckerberg se fixe des défis annuels: apprendre le mandarin, lire un livre par mois ou, cette année, entreprendre un tour de chaque État américain. Depuis qu'il a pris cette dernière résolution, une dizaine de photographes et experts en communication politique l'accompagnent à chaque déplacement, laissant soupçonner des velléités politiques dans les années à venir.

Tout concourt à ce que Mark Zuckerberg s'impose l'ultime défi, parmi les plus importants qu'un homme aspirant à la grandeur puisse se fixer: vaincre la mort. Comme il l'a récemment affirmé devant les étudiants de Harvard, il est animé par l'idée qu'il a une «raison d'être». Le geek qui choisissait Star Warspour thème de bar-mitsva a définitivement remisé les claquettes Adidas qu'il portait été comme hiver et les tee-shirts arborant des blagues mathématiques. Alors que Facebook vient de passer le cap des 2 milliards d'utilisateurs, l'infrastructure du réseau s'est déjà presque imposée comme un empire solide et pérenne. Guérir les maladies est un tout autre défi, mais qu'à cela ne tienne: Mark Zuckerberg a toujours préféré les problèmes aux solutions.
(1) «Forsan et haec olim meminisse juvabit», «Peut-être un jour vous souviendrez-vous de ceci avec bonheur».

Les phalanstères de Charles Fourier
Reconnu pour son projet de «phalanstère», Charles Fourier, un utopiste français du XIXe siècle, développa sa théorie dans Théorie des quatre mouvements et des destinées générales. Le phalanstère est un ensemble de bâtiments à usage communautaire qui se forme par la libre association. Dans son ouvrage, Fourier explique que la Terre doit se décomposer en «trois millions de phalanstères, chacun regroupant 1500 personnes». Chacun d'entre eux est une sorte d'exploitation agricole, avec des bâtiments dédiés au logement et au divertissement.
Au XIXe siècle, de nombreuses tentatives de création de phalanstères ont vu le jour en France et aux États-Unis, avant de disparaître, à l'exception du Familistère  de Guise, qui remonte à 1858. Ce projet, porté par l'industriel français Jean-Baptiste Godin, rencontre un fort succès et persiste après la mort de l'industriel. Il fermera dans les années 1960.
L.C.

CHRONO
1984 : Naissance de Mark Elliot Zuckerberg dans l'État de New York.
2004: Lancement de Facebook, le premier réseau social au monde, qui compte aujourd'hui 2 milliards d'inscrits.
2010: En décembre, il est élu personnalité de l'année par le magazine Time .
2012: Facebook entre en Bourse. La société est aujourd'hui valorisée 487 milliards de dollars.
2016: Mark Zuckerberg accélère son engagement et ses investissements dans la lutte contre les maladies.
Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 24/06/2017. Accédez à sa version PDF en cliquant ici
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