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25 juillet 2011

Evaluations : le niveau monte ? Trucages, mensonges et silences au plus haut niveau de l’Education nationale ?

"L'essentiel consiste à restaurer des programmes cohérents, de qualité car ce sont en fait les programmes et les progressions qui sont le système circulatoire de tout le système scolaire. Si ceci doit se réaliser, nous aurons besoin d'un système efficace d'évaluation des résultats." (voir Les programmes, appareil circulatoire de tout le système scolaire).

Michel Delord, 1920–1999–2002 : De l'enseignement à la remédiation
1)    Le calcul : un instantané en septembre 2002
Le 17/12/2002, le Ministère de la Jeunesse, de l’Education nationale et de la Recherche publie les résultats des évaluations des élèves de cinquième, proposées pour la première fois cette année.
 
Exercice 23 : Pierre a choisi un nombre. Il divise ce nombre par 5. Il trouve comme quotient 8 et
comme reste 3. Quel est ce nombre ? Réponse : 43 puisque (5×8) + 3 = 43
Taux de réussite : 58 % . Plus de 4 élèves sur 10 ne savent pas automatiquement que 43 est égal à 5 fois 8 plus 3. Il n’y a qu’une explication possible : ils ne connaissent pas leurs tables de multiplication. S'ils ne les connaissent pas, c’est parce qu’ils ne les ont pas apprises.
 
Exercice 28 a) : 40,4 % . 6 élèves sur 10 ne savent pas faire la division de 3978 par 13.
 
Exercice 28 b) : 25,8 %. Les trois quarts des élèves français ne savent pas diviser un nombre.

Justification 1 : "Les élèves ont du mal à traiter les divisions, difficultés liées à l’opération elle-même et à la taille des nombres."
Il faut suivre les conseils de l'APMEP (Association des Professeurs de Mathématiques de l’Enseignement Public) et affirmer que les questions étaient trop compliquées : « Il est regrettable que certaines compétences "de base" n'aient pas été évaluées dans des situations … plus simples. »

Justification 2 :  "Il s'agit d'une compétence en cours d'acquisition". La machine à calculer permettrait aux élèves d'aboutir au bon résultat.

Justification 3 : ne pas se justifier, il suffit de continuer à faire silence.
- Le ministère n'a pas convoqué la presse pour qu'elle commente ces résultats ;
- on a même recommandé avant même la publication officielle et de manière préventive que les parents ne soient pas informés individuellement de ceux de leurs propres enfants : « Les premiers scores globaux de réussite que nous avons rassemblés paraissent au premier abord plutôt alarmants. Ils sont en tout cas décevants par rapport aux scores obtenus à l'évaluation de 6ème. Il est d'ailleurs bon de rappeler que la communication de ces scores aux élèves ou à leurs parents n'est pas systématiquement prévue. »

2)    La dynamique négative de 1920 à 1995
Chacun en conviendra, il n'y a jamais eu d'âge d'or. Malheureusement, il faut craindre que ceux qui introduisent la question en ces termes ont pour objectif de masquer l'état réel de l'enseignement. Aucun de ceux-là ne s’est risqué au moindre commentaire sur l'évaluation cinquième.

Cela justifie la nécessité de parler de la "comparaison à partir du certificat d'études des années 1920" (voir plus bas : "Le niveau monte" ?) que la D.E.P. a publié en 95 sans lui assurer la moindre publicité de la même façon que lors de la publication des résultats de l'évaluation cinquième.

3)    Ce que l’on enseigne : programmes toujours plus « allégés »
Extrait : Il est inutile d’entreprendre de vastes études sociologiques pour comprendre que les élèves ont peu de chances de savoir ce que l'on ne leur a pas enseigné.

D'autant plus que, si l'on considère que la connaissance n'est pas un magmas d'expériences, mais suppose un minimum d'organisation, une logique et un ordre d'apprentissage, le fait de supprimer une partie du curriculum à un moment donné ne peut que perturber et rendre plus difficile l'apprentissage des notions restantes (surtout pour les élèves qui ont le plus de difficultés).

4)    Comment on l’enseigne
Extrait : Dans le livret "Lire au C.P." censé lutter contre l’illettrisme, la doctrine officielle dénonce  comme une faute le fait que « l’élève confond lire et deviner  » et propose d'y remédier. Les méthodes pédagogiques recommandées montrent ici la corde : si l'élève fait cette confusion, c'est que la méthode d'enseignement de la lecture a sous-estimé l'importance du déchiffrage syllabique et favorisé au contraire l'obligation à deviner. Lorsqu'on l'a formé à deviner et lorsque l'on a valorisé dès le plus jeune âge cette forme de non raisonnement qui se révèle être une vraie catastrophe, on est bien obligé d'y remédier et donc d'imposer le contraire de ce que l'on a fait précédemment. Nous sommes donc exactement aux antipodes de la construction de la pensée logique de l'élève qui s'appuie sur l'acquisition de savoirs et de méthodes pérennes permettant de réviser le cas échéant.
La situation est identique en arithmétique. Placé devant l'injonction de "construire son propre savoir " alors qu'il n'en a pas les moyens (la simple construction de l'algorithme de la division a pris des siècles), l'élève, sommé de découvrir, est obligé de deviner.
M. Roland Charnay (Guides ERMEL de l’INRP, Institut National de la Recherche Pédagogique, Manuels Cap Maths, Guides Hatier de mathématiques de préparation au passage du CRPE, concours de recrutement des professeurs des écoles), membre de la commission qui a défini les programmes de mathématiques du primaire et du collège en 1995, les présentait ainsi le 8 Novembre 1995 :

"Au cycle des approfondissements…, garder une référence constante au sens, ne pas mettre en place d'algorithme ou de procédure standard prématurés ; en sixième, avoir conscience de ce qui reste à faire et ne pas se limiter à des exercices techniques."

Ses conseils ont donc étés suivis au-delà de tout espoir, puisque les tests de cinquième prouvent que les "procédures standard" n'ont pas encore été mises en place en début de cinquième et que l'on n'a pas trop fait "d'exercices techniques" en sixième.

Il est donc normal qu'il soit un des membres influents de la commission qui a mis en place les programmes de février 2002.

5)    Un refus d’aborder les contenus enseignés
Extrait : Depuis un bon nombre d'années la pédagogie est pensée en termes d'antagonismes mécanistes sans repérer les liens féconds qui existent entre les différents aspects de l'apprentissage.

On oppose :



- la maîtrise du calcul et celle de la résolution des problèmes...

La conséquence est claire : ce sont à chaque fois les deux aspects qui en souffrent. La preuve en est donnée par ce fait que les élèves sont aussi peu performants pour la pratique des opérations que pour la résolution des problèmes.

Les différentes forces sociales qui ont été des acteurs de cette catastrophe éludent systématiquement leurs responsabilités en refusant d'aborder la question des contenus enseignés au primaire en français et en arithmétique alors que ce sont les deux matières qui garantissent la compréhension de toutes les autres, comme du cursus ultérieur.

Tous les prétextes sont bons, on fabrique artificiellement des arguments sociologiques ou psychologiques qui éludent la seule question : celle du contenu enseigné et celle des progressions.

On s’arrête à d'autres explications sans les lier à la question principale. On met en avant, pêle-mêle :

- l'hétérogénéité des classes alors que la comparaison 1920/1995 montre qu'on l'a aggravée,

- l'ennui, la discipline : comment un élève qui ne comprend rien depuis cinq ans peut avoir d’autres solutions que l'ennui ou l'indiscipline ?

- la démission des parents alors que l'on impose des méthodes et des contenus, qui empêchent les parents d'aider leurs enfants, facteur actif de la dissolution des relations entre les générations.

Ces analyses ne sont pas seulement partielles et par là même fausses, elles masquent l'essentiel. Elles correspondent à des mesures qui ne font qu'aggraver les injonctions contradictoires auxquelles sont soumises les élèves et la tendance est de les placer, ainsi que les parents et les enseignants, de plus en plus sous l'étau de la "double contrainte" dont les psychologues savent très bien qu'elle rend fou.

D'autant plus que la fuite en avant se traduit aussi par une accentuation de la différence entre les capacités réelles des élèves sur les connaissances de base et des ambitions démesurées : on va faire de la littérature et même de la philosophie en primaire sans savoir lire et proposer des sujets du niveau de l'agrégation de biologie au lycée à des élèves qui ont des difficultés dans toutes les matières de base. Lorsque l'on a quitté le terrain sûr de la cohérence des enseignements, une baisse des connaissances peut tout à fait se traduire par l'affichage d'objectifs démesurés, objectifs dont l'application rend encore plus formel l'apprentissage des élèves.

Les artisans des réformes des trente dernières années ont nié tout caractère positif à l'école de Jules Ferry caractérisée comme "exclusivement mécaniste" et en dissimulant toute information sur cette période. Le très officiel I.N.R.P., qui a publié un nombre astronomique d’études critiquant ces programmes pour justifier les programmes actuels, n'a jamais publié avant 2003 les programmes du primaire en mathématiques de 1920 à 1945 ; ils ne représentent en tout qu'une vingtaine de pages.

Il est vrai que le risque serait alors grand que la publication de quelques documents ne dévoile cette supercherie.

  

Extrait : «Ce n'est pas qu'il soit impossible dans l'absolu que des statistiques rendent compte du qualitatif, mais pour que de telles statistiques existent, il faudrait que les centres de pouvoir de l'éducation nationale, qui seuls ont les moyens de les réaliser, ne soient pas en même temps intéressés à montrer à tout prix qu'ils n'ont rien à se reprocher. Cette condition ne me paraît pas remplie.» (Laurent Lafforgue)

Il a manifestement raison. Mais alors deux questions liées se posent dans une société qui se targue d'une culture de l'évaluation :

- Comment expliquer, au vu des contrevérités massives émises par cet organisme, le poids de la DEP et de son président historique dans le Grand Débat et ses conséquences ?

- et surtout, comment mettre en place un organisme d'évaluation digne de ce nom dans le cadre de la restauration d'une école qui instruit ?


Pour mener l'appréciation des anciens programmes, de leurs contenus et de la manière dont ils ont été compris et assimilés par les élèves (voir le message précédent, « L’essentiel : retrouver des programmes cohérents »), nous disposons pour cela de diverses évaluations et ce sont elles dont je vais essayer d'interroger la validité.

Pour poser le problème : N comme niveau, Le Monde de l'éducation. Novembre 2003
I-                   Pédagogie de Claude Thélot et Philippe Joutard
II-                ……
III-             La brochure de la DEP de 1996
A)    Les principaux résultats de l’évaluation
B)    Les mathématiques
                                                              i.      La résolution des problèmes
                                                            ii.      Les compétences calculatoires
C)    Le français
                                                              i.      Dictée - orthographe
                                                            ii.      Rédaction

D)    Nouvelle conclusion 1999 : C. Joutard et P. Thélot, statisticiens de l’indicible et du non-quantifiable

IV-             La DEP, le HCEE et les évaluations internationales

V-                Les évaluations domestiques : Plus le niveau baisse, plus on baisse le niveau des évaluations et celui des programmes

VI-             Brève conclusion :
a) Il reste un miracle à expliquer : comment passe-t-on de 80% de réussite à la division pour la génération de 1995 à 40% de réussite pour la division des entiers et 25% pour la division d'un entier par un décimal à la rentrée 2002 pour la moyenne des élèves de cinquième en France ?

b) Madame Bancel a tout à fait raison d'écrire "La question du niveau resurgira-t-elle dans les débats à venir?". Elle a encore plus raison d'appeler "à une autre réflexion" comme son courant a appelé à une autre pédagogie sans jamais la définir précisément car la discussion sur le sujet qu'elle a remis elle-même sur la table risque d'être assez âpre. Elle se pose une question sensée pour elle : Comment combattre cette illusion commune d'une baisse de niveau généralisée qui mine la confiance des citoyens dans l'école ?

c) Nous nous posons une question bien plus difficile que la dissimulation du niveau réel des élèves :
comment donner aux élèves, même si les formes en seront obligatoirement différentes, un niveau de connaissances supérieure à celui qui était donné par l'Ecole de Jules Ferry, l'expérience nous permettant d'éviter ses faiblesses pour, au contraire, nous appuyer sur ses qualités ?

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Voir aussi

DICTEE : LE NIVEAU NE BAISSE PAS ! ! ?

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Voir aussi NATHALIE BULLE, la plus grande sociologue de l'éducation en France (avec Raymond Boudon), et notamment les textes en gras, qui offrent une critique détaillée de certains aspects douteux des évaluations nationales ou internationales (PISA, OCDE) et des statistiques éducatives, et montrent la façon dont celles-ci peuvent parfois influer néfastement sur le système scolaire et les politiques éducatives, d'autant plus néfastement qu'on les tient ordinairement pour objectives et concrètes ("les chiffres ont parlé, le résultat est là").

- Vers un renouveau du collège unique ? (Les Cahiers français, 2008, p.37-42)
- La phobie de l'échec scolaire (Libération, 2009)

19 juillet 2011

Liliane Lurçat, Le pédagogisme facteur d'échec : Le modèle américain


       L'école française est devenue l'école des sciences de l'éducation. Dans cette école, les sociologues et les pédagogistes rejettent la singularité de la personne au nom de déterminismes liés principalement à l'origine sociale(1). Dans les IUFM on prétend former des professionnels de l'enseignement, sans tenir compte des disciplines à enseigner. En réalité la pédagogie n'est pas séparable des connaissances à transmettre, elle prend des formes différentes selon les disciplines. A l'inverse, le pédagogisme sépare la pédagogie des disciplines, il veut se situer au-dessus des connaissances à transmettre, auxquelles il substitue un arsenal de techniques et de procédés. 

       Pour comprendre l'école française d'aujourd'hui, il faut connaître l'évolution de l'école aux États-Unis. L'école de masse telle qu'elle est actuellement développée en France s'inspire de l'école publique américaine, dont la massification a été entreprise dès le début de ce siècle. La grave crise que traverse l'école publique américaine, ravagée par l'illettrisme et par la violence, ne freine nullement l'enthousiasme des réformateurs pour les sciences de l'éducation et pour l'égalitarisme. 

       C'est aux États-Unis que la mise en œuvre des théories des sciences de l'éducation a été généralisée en premier lieu. On s'est contenté en France de reprendre et d'imiter les pratiques américaines. On n'a pas eu besoin de penser l'école française dans son histoire et dans sa spécificité : on disposait d'un modèle qu'on pouvait plaquer littéralement pour être scientifique et pour aller dans le sens de l'histoire. Il suffisait donc de s'en servir. 

Liliane Lurçat, voir aussi : 
* LA DEBACLE DE L'ECOLE : Introduction par Laurent LAFFORGUE 

Source : http://www.sauv.net/ (Sauver les Lettres)

- Vers un renouveau du collège unique ? (Les Cahiers français, 2008, p.37-42)
- La phobie de l'échec scolaire (Libération, 2009)

2 juillet 2011

Skhole.fr : Livraison XII - Juillet 2011

 Voici la présentation de cette livraison par les webmasters de Skhole :

Chers lecteurs,

Pour cette XIIe livraison de skhole.fr, la dernière de cette année scolaire, nous espérons que ces nouvelles publications éveilleront votre curiosité :

- En quoi l'école est-elle inégalitaire ? Julien Gautier propose d'interroger, à partir de la lecture du sociologue Raymond Boudon, la question de "l'égalité des chances" à l'école et hors l'école, mettant à mal un certain nombre de préjugés et de fausses évidences :
http://skhole.fr/node/304

- Cette analyse est accompagnée d'un article de Raymond Boudon lui-même, dans lequel celui-ci résume ses thèses sur "les causes de l'inégalité des chances scolaires" :
http://skhole.fr/node/308

- Nathalie Bulle s'interroge sur les répercussions de la diffusion croissante, à partir du début du XXe siècle, d'un paradigme évolutionniste en matière d'éducation, et tout particulèrement sur ses conséquences quant à l’enseignement des "humanités" :
http://skhole.fr/node/311

-  Dans "Le marché noir de l'école", Elise Clément, à partir de son expérience, analyse les problèmes soulevés par la généralisation des cours particuliers,  symptôme d'un malaise profond vis-à-vis de l'école. :
http://skhole.fr/node/306

- Un principal de collège s'interroge, de l'intérieur du système, sur la sociologie des cadres de l'éducation, dont il montre qu'elle n'est pas sans incidence sur les problèmes rencontrés par l'école :
http://skhole.fr/node/310

- Nous publions d'autre part ce mois-ci une note de Michel Segal consacrée à la question de la violence scolaire. Il y établit un diagnostic de la situation actuelle dans les collèges et développe un ensemble de propositions que nous croyons utile de porter au débat :
http://skhole.fr/node/305

- Dans le dernier texte publié ce mois-ci, ces propositions sont justement débattues par un principal de collège, qui invite à bien distinguer les différents types de violence exercée en milieu scolaire, et donc de réponses à celle-ci, afin de déterminer ce que l'école peut - ou ne peut pas...
http://skhole.fr/node/309


Nous espérons que ces nouvelles publications vous intéresseront et souhaitons toujours des réactions de votre part. N'hésitez pas à ajouter librement vos commentaires aux articles publiés.

Par ailleurs, nous cherchons toujours à entrer en contact avec des artistes - peintres, plasticiens, photographes, etc. - qui accepteraient de proposer gracieusement leurs travaux pour illustrer les prochains articles publiés dans la revue. Merci de faire circuler cet appel autour de vous.

très cordialement,

Julien Gautier et Guillaume Vergne, professeurs de philosophie et fondateurs de skhole.fr.
Skhole.fr - penser et repenser l'école : http://skhole.fr

30 juin 2011

Dysorthographies au collège : idéologie


Au début de son article, Marc-Olivier Sephiha met en garde contre la tentation de juger trop vite, qui est souvent liée à la prégnance d'une idéologie que nous véhiculons inconsciemment : 

"Les malentendus reposant souvent sur des questions de langage, je tâcherai d'être le plus explicite possible et vous prie, de votre côté, de ne pas vous demander « a-t-on le droit de dire cela ou non? », mais simplement « cela est-il vrai ou non ? ». L’exigence de vérité doit être notre seul critère ; aucune idéologie ne doit primer sur l’expérience ; car, de notre diagnostic, au plus près possible du réel, dépend l'avenir de ces élèves que nous désirons tous faire progresser pour qu'ils parviennent au maximum de leurs capacités respectives, de leurs humanités (au pluriel) comme de leur humanité (au singulier)."

La citation en exergue de Tolstoï met également ce danger en évidence, en soulignant le fait que la culture et l'intelligence ne garantisse pas la sécurité à cet égard :
Je sais que la plupart des hommes, même les plus intelligents, ont peine à reconnaître la vérité, même la plus simple et la plus évidente, si cette vérité les oblige à tenir pour fausses des idées qu’ils se sont forgées, peut-être à grand-peine, des idées dont ils sont fiers, qu’ils ont enseignées à d’autres, et sur lesquelles ils ont fondé leur vie. (Tolstoï)

La preuve, "Lorsque, dit l'auteur, j'ai évoqué ce projet de travail sur le code, une inspectrice de l’Education nationale m'a rétorqué que ce travail avait déjà été fait, en vain (je crois qu'il s’agit encore d’une confusion entre le syllabique du mixte et le vrai travail structuré de l’alphabétique), qu'il ne fallait pas confronter à nouveau ces élèves à leurs difficultés à l'écrit, sous peine de les braquer, de les démotiver, mais qu'il fallait leur proposer un autre enseignement, par exemple les accrocher en leur lisant des histoires, les faisant parler de ces histoires, en repoussant la confrontation à l'écrit à plus tard, à dose homéopathique"

Dans sa conclusion, il recommande : "Il me semble aussi nécessaire que dans la future formation des instituteurs soit comprise une vraie information et formation, sans a priori idéologique sur toutes les méthodes de lecture – avec une vraie pluralité parmi les intervenants."

Aucune méthode ne doit être condamnée a priori, de manière manichéenne (car il va de soi que personne ne désire le mal des élèves), mais acceptons de mettre nos idéologies de côté pour regarder en face la réalité : c'est ainsi que beaucoup d'instituteurs viennent ou reviennent à la méthode alphabétique, par simple constat pragmatique. 

Il est vrai que, contre l'idéologie, l'appel à la science est d'une utilité contestable et qu'il faut plutôt en passer par le dialogue, le bon sens et la confrontation lucide avec l'expérience quotidienne : "Comme me l’a rappelé justement le mathématicien Laurent Lafforgue, l’utilisation des arguments scientifiques présente une réelle difficulté car elle fait sortir le débat de la rationalité (consistant en un partage d’arguments dont la démonstration nécessite le seul usage du langage et du bon sens) pour entrer dans les arguments d’autorité, dans la mesure où les expériences invoquées restent invérifiables par le commun des mortels. La pratique et l’observation concrètes doivent donc rester premières – à savoir que si un jour la science affirme que l’emploi de telle méthode aboutit à tel résultat, tandis que la pratique prouve le contraire, c’est cette dernière qui devra primer."


 Ce diagnostic porté sur l'enseignement du français à l'école primaire par Marc-Olivier Sephiha et dans lequel le caractère idéologique des opinions pédagogiques est bien souvent mentionné rejoint celui plus général de la sociologue de l'éducation Nathalie Bulle dans Les enseignements idéologiques de l'enseignement dans l'école secondaire de masse dont voici un extrait : 

C’est donc la notion d’activité qui concentre tout le potentiel idéologique des mutations de l’enseignement. Ce sont, en particulier, les hypothèses psychologiques qui la font émerger comme valeur pédagogique nouvelle qui doivent être exhumées, et non les raisons pour lesquelles on a accordé ou non, à un moment donné, du crédit à l’activité des élèves. En effet, ces principes sur lesquels se fondent les transformations de l’enseignement, principes qui font appel aux notions de pédocentrisme, d’efficience, d’activité, d’expérience, de compétence, etc. ne sont pas utilisés en toute neutralité intellectuelle ou scientifique. Boudon, dans L'art de se persuader, montre comment les a priori implicites sur lesquels repose tout raisonnement peuvent, de manière très insidieuse, très difficile à percevoir, tromper sur leur portée véritable en occultant leurs conditions de validité. C’est cette occultation qui explique la force rhétorique des arguments éducatifs déployés et l’assentiment qu’ils suscitent d’une manière assez générale. En particulier, chaque acteur interprète ces principes comme s’ils étaient définis en toute neutralité intellectuelle et a donc de bonnes raisons d’y ajouter foi. L’illusion développée de cette façon par la notion d’activité permet d’expliquer la crédibilité des nouveaux principes éducatifs. Leur fragilité est une autre question. Pour être mise en évidence, elle nécessite un examen critique des hypothèses implicites et doctrines scientifiques à partir desquels ils sont développés.
Dans les premières décennies du siècle aux Etats-Unis, les nouveaux principes éducatifs s’inscrivent dans les cadres en partie liés de l’évolutionnisme, du connexionnisme puis du behaviorisme et du pragmatisme. A la lumière de ces courants doctrinaux, ce qui apparaissait au départ comme une révolution pédagogique rendant effective une idée que les pédagogues ressassaient depuis toujours : l’apprenant est un être actif, apparaît sous un jour très particulier. En effet, lorsqu’on examine les transformations des enseignements, on observe une évolution qui est plutôt de l’ordre d’une régression, d’un recul. L’activité n’est pas a priori plus présente, elle a seulement changé d’objet. Elle se donne sous une forme plus manifeste puisque les nouveaux principes pédagogiques reposent sur une interprétation plus concrète qui tend à substituer la pratique à la compréhension de la règle. [...]




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