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21 septembre 2011

Leçon de choses (Dictionnaire Buisson 1911)


 L'expression de leçons de choses n'est entrée dans notre langage pédagogique que depuis quelques années. Elle a été popularisée par Mme Pape-Carpantier, qui l'employa officiellement dans ses conférences aux instituteurs réunis à l'occasion de l'Exposition de 1867. Elle est la traduction littérale des mots Object teaching, Object lessons, dus au sens pratique des Américains.

On désigne sous le nom de leçons de choses un procédé d'enseignement, une des applications de la méthode intuitive (Voir Intuition). Si ce procédé, dans la forme qu'il a prise de nos jours, est chose moderne, l'idée qui lui a donné naissance est déjà ancienne, et il est intéressant d'en suivre très rapidement la filiation historique dans les écrits des penseurs qui se sont occupés d'éducation.

1. Historique.


[1.a. Rabelais]

On connaît les pages célèbres où Rabelais trace avec tant de bon sens un plan d'éducation pour Gargantua. Au commencement du repas, Gargantua et son précepteur Ponocrates « devisoyent joyeusement ensemble, parlans, pour les premiers motz, de la vertu, propriété, efficace et nature de tout ce que leur estoit servi à la table : du pain, du vin, de l'eaue, du sel, des viandes, poissons, fruicts, herbes, racines et de l'apprest d'ycelles ». Dans leurs promenades, « passans par quelques prez ou aultres lieux herbus, visitoyent les arbres et plantes, et en emportoyent leurs pleines mains au logis » ; et s'il arrivait que « l'aer feust pluvieux et intempéré », ils « alloyent veoir comment on tiroit les metaulx, ou comment on fondoit l'artillerie ; ou alloyent veoir les lapidaires, orfebvres, et tailleurs de pierreries, ou les alchemistes et monnoyeurs, ou les haultelissiers, les tissoutiers, les veloutiers, les horlogers, miraillers, imprimeurs, organistes, tincturiers, et aultres telles sortes d'ouvriers, et apprenoyent et consideroyent l'industrie et invention des mestiers » (Gargantua, chap. XXIII).

[1.b. Coménius]

Coménius a établi, dans sa Didactica magna, le principe suivant : « On doit présenter toutes choses, autant qu'il se peut faire, aux sens qui leur correspondent : que l'élève apprenne à connaître les choses visibles par la vue, les sons par l'ouïe, les odeurs par l'odorat, les choses sapides par le goût, les choses tangibles par le toucher ». Dans son Informatorium der Mutterschule, il a tracé tout un programme d'enseignement élémentaire par les sens (Voir Coménius). Un contemporain du grand pédagogue tchèque, le Saxon Andreas Reyher, s'inspirant de ses idées, les a fait passer dans la pratique de l'école : la Schul-Methodus composée par lui et publiée en 1642 par ordre du duc Ernest le Pieux donne à ce sujet les détails les plus complets, que nous avons résumés ailleurs (Voir Ernest le Pieux). L'œuvre de Reyher mérite d'être signalée comme la première tentative d'une organisation régulière de l'enseignement intuitif à l'école primaire.

[1.c. Francke, les Real-Schulen]

Le mouvement inauguré par Coménius est continué en Allemagne par Francke. Dans son Paedagogium de Halle, non seulement on conduisait dans les ateliers des artisans et des artistes, afin de leur faire acquérir par leurs propres observations une idée juste des objets servant à l'usage de la vie commune ; mais, lorsque les circonstances le permettaient, on cherchait aussi à rendre l'enseignement lui-même intuitif, en montrant des objets naturels, des gravures et des modèles. En été, les élèves faisaient des excursions botaniques, et les plantes recueillies sous la direction d'un botaniste servaient à enrichir l'herbier de l'établissement. Lorsque le temps était défavorable, on leur montrait les principales plantes, cultivées dans un jardin botanique établi à cet effet ; en hiver, où l'on traitait comme « exercices de récréation » différents sujets tirés des sciences naturelles, on enseignait l'anatomie, à quoi l'on faisait servir des gravures, des cadavres d'animaux, ou encore un squelette humain ; on familiarisait les élèves avec les principaux minéraux et leurs propriétés ; dans les leçons de physique, on leur donnait, au moyen d'expériences variées, de nombreuses notions sur l'air, le feu, la lumière, les couleurs, l'eau, les minéraux, etc. C'est de cette époque que datent en Allemagne les écoles dites réales (Real-schulen), qui furent créées par des disciples de Francke.

[1.d. Abbé Fleury]

En France, on ne voit guère au dix-septième siècle les éducateurs se préoccuper de l'étude de la nature : l'influence des doctrines cartésiennes, d'une part, celle de Port-Royal, d'autre part, les détournent de cette voie. Cependant on peut signaler, dans le Traité des études de l'abbé Fleury, quelques réflexions judicieuses sur la nécessité d'attirer l'attention de l'enfant sur les objets qui l'entourent : « Comme les premiers objets dont les enfants sont frappés, dit-il. sont le dedans d'une maison, ses diverses parties, les meubles et les ustensiles du ménage, il n'y a qu'à suivre leur curiosité naturelle pour leur apprendre agréablement l'usage de toutes ces choses et leur faire entendre, autant qu'ils en sont capables, les raisons solides qui les ont l'ait inventer. Il faut qu'ils connaissent la terre qu'ils habitent, le pain qu'ils mangent, les animaux qui les servent, et surtout les hommes avec qui ils doivent vivre et avoir affaire. »

[1.e. Rousseau]

Il faut arriver jusqu'à Rousseau pour trouver, nettement exposée, la théorie de Rabelais et de Coménius, reprise par un novateur audacieux qui allait en assurer le triomphe. Rousseau attribue à l'éducation des sens une importance considérable, et il lui a consacré de longues pages de l'Emile, « Les premières facultés qui se forment et se perfectionnent en nous sont les sens. Ce sont les premières qu'il faudrait cultiver : ce sont les seules qu'on oublie ou celles qu'on néglige le plus. » Ce n'est pas seulement l'éducation de l’esprit au moyen des sens qui préoccupe Rousseau, c'est aussi et surtout l'éducation propre des sens : « Exercer les sens, c'est apprendre pour ainsi dire à sentir, car nous ne savons ni toucher, ni voir, ni entendre que comme nous avons appris. » Plus tard, quand Emile fera des études proprement dites, c'est toujours par les sens qu'il arrivera aux connaissances « utiles » qu'il doit acquérir. Point d'autre livre que la nature elle même, point d'autres leçons que celles de l'expérience et de l'observation des faits. « Les choses, les choses! s'écrie Rousseau ; avec notre éducation babillarde, nous ne faisons que des babillards » ; et, passant du précepte à l'exemple, il fait une très intéressante leçon de choses pour enseigner à son élève à s'orienter dans la forêt de Montmorency.

[1.f. Les émules de Rousseau en France]

Rousseau ayant mis la nature à la mode, de nombreux auteurs essayèrent après lui d'écrire pour les enfants des ouvrages plaçant à leur portée les notions élémentaires des sciences naturelles. Bornons-nous à rappeler, outre le Spectacle de la nature de l'abbé Pluche (antérieur à la publication de l'Emile), les ouvrages de Mme de Genlis, de Berquin, le Magasin des enfants de Mme Leprince de Beaumont, le Portefeuille des enfants de Duchesne et Le Blond, etc. Un écrivain obscur, Carpentier, disait dans son Nouveau plan d'éducation, à l'article Nomenclature : « J'entends par nomenclature la dénomination des choses et l'application de leurs usages. Autant que nous le pourrons, nous présenterons dans cet exercice les objets dont nous voudrons dire les noms et expliquer les propriétés. Nous commencerons la nomenclature aussi tôt que le cours d'éducation, et il sera une partie de nos récréations tant que le cours durera. A la promenade ou à la maison, aux champs ou à la ville, on trouvera partout des choses. Toutes ces choses ont des noms, des usages, des propriétés : aussi cet exercice peut se faire partout. »

[1.g. Les émules de Rousseau en Angleterre]

L'Angleterre aussi vit naître une littérature du même genre, où les petits livres de Miss Edgeworth tiennent la première place.

[1.h. Les émules de Rousseau en Allemagne : Basedow, Pestalozzi]

Mais c'est surtout en Allemagne et en Suisse que l'initiative de Rousseau trouva un accueil empressé et suscita de profondes et décisives réformes. Basedow et les philanthropinistes tentèrent de renouveler l'éducation en plaçant l'intuition à la base de l'enseignement ; l'Elementarbuch de Basedow fut une réédition, appropriée aux idées du dix-huitième siècle, de l'Orbispictus de Coménius. Pestalozzi, parlant de la même idée, la compléta par une théorie psychologique qui est devenue le fondement des doctrines modernes sur l'éducation : c'est que les exercices d'intuition doivent servir, non à cultiver artificiellement les facultés de l'enfant, mais à en faciliter le développement spontané et naturel. Malheureusement Pestalozzi s'égara dans l'application de son propre système. Nous ne reviendrons pas ici sur ce qui a été dit ailleurs (Voir Intuition et Pestalozzi).

[1.i. Mécanisation des Denk-Uebungen, exercices d’intuition et de pensée]

Les premiers disciples de Pestalozzi en Allemagne ne réussirent pas mieux que le maître à faire entrer d'une manière satisfaisante l'intuition dans la pratique scolaire. Les exercices d'intuition et de pensée (Denk-Uebungen) n'étaient qu'une puérile et mécanique récitation de formules abstraites. « De 1816 à 1840, les systèmes s'accumulent : pour donner quelque vie a ces exercices, les uns essaient d'y mettre beaucoup d'ordre, d'y suivre une marche régulière, ils ne parviennent qu'à rendre ces leçons de choses de plus en plus sèches et de moins en moins intuitives ; les autres entreprennent de les régénérer en ajoutant à la simple connaissance des objets matériels une sorte d'intuition morale et religieuse, qui éveille le sentiment du beau, du bien, l'amour du divin ; d'autres subdivisent l'intuition en autant de branches qu'il y en a dans le cours d'études primaires, et en deux degrés : le premier spontané et concret, le second abstrait et réfléchi. En dépit de tout, cette méthode qui avait tant promis n'était plus qu'une branche d'enseignement, et une des plus stériles : il y avait des leçons d'intuition comme des leçons de lecture ou d'arithmétique. Ce qui devait être un esprit et animer toute la vie de l'école s'était matérialisé jusqu'à devenir un bagage de plus pour la mémoire et un surcroît de routine : on faisait mécaniquement des exercices d'intuition où rien ne manquait plus que l'intuition. » (F. Buisson, Rapport sur l'Exposition de Vienne.) Ce « verbalisme méthodiquement ennuyeux » finit par dégoûter tout le monde, et lorsqu'en 1854 le Regulativ prussien ordonna la suppression des exercices d'intuition comme leçon spéciale, personne ne se présenta pour en prendre la défense.

[1.j. La naissance des leçons de choses dans le monde]

Mais c'est justement après que la méthode pestalozzienne eut éprouvé en Allemagne cet échec dû à l'application maladroite d'un principe excellent, qu'en Amérique, en Angleterre, en France, en Belgique, en Italie, aussi bien que dans les pays du Nord, des éducateurs s'emparèrent d'une idée dont ils entrevoyaient les fécondes conséquences, et essayèrent de la réaliser dans les leçons de choses.

[1.k. Naissance mouvementée. Expérimentations échevelées et retour au bon sens]

A partir de ces dernières années, écrire l'histoire des développements de la leçon de choses dans l'enseignement primaire de ces divers pays, ce serait écrire l'histoire même de l'enseignement primaire ; car, ainsi qu'il fallait s'y attendre, la leçon de choses représentant le nouvel ordre d'études, le procédé caractéristique de la méthode moderne dans l'instruction populaire, toutes les écoles, tous les systèmes, tous les partis, si l'on peut appliquer ce terme aux différents groupes de pédagogues, se rencontrèrent dans une commune et ardente émulation tendant à propager la leçon de choses. Souvent, et nous n'en disconviendrons pas, ce fut tout à fait à contresens qu'on appliqua la prétendue réforme à tous les modes, à tous les degrés d'enseignement. Chacun, suivant son tempérament, se fit une théorie particulière de ce procédé si simple, si enfantin dans le bon sens du mot, ou pour mieux dire si maternel. Nous ne voulons, nous ne devons nommer personne: mais nos lecteurs n'ont qu'à ouvrir les innombrables manuels publiés en français, en anglais, en allemand, en italien, pour y trouver par centaines de prétendus « modèles » de leçons de choses qui ne sont que d'informes ébauches ou des reproductions niaises d'entretiens entre le maître et l'élève sans aucune espèce de portée, de méthode, de sens ou d'esprit pédagogique. C'est par le triomphe même de l'idée que l'idée a failli être compromise dans tous les pays comme dans le nôtre. Histoire, géographie, morale, arithmétique, géométrie, physique, grammaire, littérature, tout a été, à un certain moment, livré pêle-mêle aux élucubrations des faiseurs de leçons de choses, et quelles leçons ! Ce n'étaient plus même, à vrai dire, des leçons de mots, c'était le bavardage érigé en règle unique, le chaos en permanence dans les idées et dans le langage ; tantôt l'énumération puérile, sotte, fastidieuse, des « qualités » des objets, tantôt la déduction et l'enchaînement de tout à propos de tout, les leçons de morale et de civilité à propos de minéralogie ou de botanique, des parenthèses se greffant indéfiniment les unes sur les autres, tous les abus enfin d'une ardeur de néophytes aussi mal éclairée que mal inspirée. Il ne faut pourtant se laisser aller à être ni trop sévère pour ces égarements, ni trop alarmé de leurs conséquences. Nous ne sommes plus à l'âge des grandes improvisations pédagogiques et des entraînements irréfléchis pour un système construit de toutes pièces dans le silence du cabinet : l'expérience aujourd'hui, le bon sens, ce génie des masses, l'esprit pratique et positif de quelque cent mille instituteurs, l'observation et la constatation pour ainsi dire officielle des résultats, sont autant de puissants antidotes contre les enivrements qui, il y a cinquante ans seulement, pouvaient faire tourner les têtes même les plus solides : on ne se passionne plus aujourd'hui d'emblée pour ou contre l’enseignement mutuel, pour ou contre une entité pédagogique quelconque, s'appelât-elle la leçon de choses et vint-elle d'Allemagne ou d'Amérique. Aussi a-t-il suffi de quelques années pour dissiper les malentendus, pour réduire la leçon de choses à son rôle utile et légitime et pour faire justice de toutes les chimères. On ne demande plus à ce procédé que ce qu'il peut donner, on ne l'applique plus à tout ; aussi n'en est-il que plus précieux et plus fécond là où il s'applique judicieusement, c'est-à-dire dans tous les domaines où il s'agit de choses et par conséquent d'expériences. La leçon de choses est devenue dans les programmes français de l'enseignement primaire et de l'enseignement secondaire, comme dans les meilleurs programmes allemands, tout simplement la préface et le prélude de toutes les études expérimentales, l'exercice d'initiation aux sciences physiques, à la géographie, à l'histoire naturelle, à toutes les connaissances enfin qui sont de l'ordre des réalités tombant sous le sens et devant être observées par le moyen des sens. Ceci nous conduit à indiquer les caractères distinctifs de la leçon de choses, ce qu'elle doit être et ce qu'elle ne doit pas être.

2. Pédagogie.


[2.1. Alexander Bain]

[2.1.a. Bain écrit les pages les plus originales sur la leçon de choses]

Un philosophe éminent et d'une grande sagacité dans toutes les matières de pédagogie qu'il a touchées, Bain, a écrit sur la leçon de choses les pages peut-être les plus originales, et à tout prendre les plus pratiques, malgré leurs caractère de haute philosophie. On les trouvera dans le second livre de la Science de l'éducation ; et bien qu'elles se prêtent malaisément à une analyse, nous essaierons d'en résumer ici la substance, en nous bornant à ce qui est d'intérêt général, abstraction faite des questions de système et des vues particulières du philosophe.
[cf. édition partiellement numérisée par Google.Books, Education as a Science]

[2.1.b. Trois sens principaux]

« L'expression « leçons de choses », dit-il, est loin d'être claire : elle peut être prise dans des acceptions très diverses. » Et il entreprend de les ramener à trois sens principaux qui correspondent à trois idées justes, mais dont aucune ne devrait exclure les autres : 1° d'abord la leçon de choses consistant à mettre un objet concret sous les yeux de l'élève à titre d'exemple pour lui faire acquérir l'intelligence d'une idée abstraite : ainsi quand on lui présente quatre pommes, quatre noix, quatre livres, quatre personnes, etc., pour éveiller en lui la notion du nombre quatre, etc. ; 2° la leçon de choses consistant à lui faire voir, observer, toucher, discerner les qualités de certains objets par le moyen des cinq sens : c'est à proprement parler l'éducation des sens ; 3° la leçon de choses consistant à lui faire acquérir la connaissance d'objets, de faits, de réalités fournies soit par la nature, soit par l'industrie, et dont il ignorait jusqu'au nom : c'est une double leçon tendant à faire apprendre à la fois une chose et un mot, un fait et son expression, un phénomène et le terme qui le désigne, et par extension toute une classe de phénomènes et toute une classe de mots qui les expriment.

[2.1.c.] Le vague des définitions peut entraîner des inconvénients dans la pratique]

Le vague de ces trois définitions révèle tout ce qu'il y a d'élasticité et de variabilité dans le procédé lui-même. Aussi Bain croit-il nécessaire d'insister sur les graves et divers inconvénients qu'il peut présenter s'il est employé d'une main maladroite et inexpérimentée. «Premier inconvénient, dit-il : ces leçons peuvent être superflues, et occuper un temps précieux à des choses que les enfants savent très bien ou qu'ils apprendront bientôt de leur propre mouvement, par leurs observations personnelles et par leurs conversations avec leurs parents et leurs camarades.
En second lieu, le maître regardera peut-être comme connus des faits que les élèves ne peuvent encore comprendre, ou qu'ils ne comprennent pas assez pour en faire le point de départ de quelque connaissance nouvelle ; c'est là une erreur qui est à craindre à tous les moments de l'éducation.
En troisième lieu, ces leçons mènent souvent à des digressions intempestives et sans règle, inconvénient sur lequel nous insisterons plus loin.
Enfin il n'existe pas de liaison entre les leçons, et par conséquent point de rapports instructifs ni d'appui mutuel. »

[2.1.d. Que doivent donc être les leçons de choses bien faites ?]

Que doivent donc être les leçons de choses bien faites ? Elles doivent, dit Bain, s'étendre à tout ce qui sert à la vie, à tout ce qui a trait à des phénomènes de la nature, mais s'enfermer dans ces limites. Elles doivent porter d'abord sur des objets familiers aux élèves, compléter l'idée qu'ils ont déjà, en ajoutant aux qualités qu'ils ont observées d'eux-mêmes celles qu'ils n'avaient pas encore remarquées et qu'on veut précisément leur faire remarquer ; puis passer de là à des objets plus éloignés, moins connus, qui ne peuvent être étudiés qu'au moyen de descriptions ou d'images, et enfin aller jusqu'à l'étude des effets les plus cachés, les moins apparents des forces naturelles.

[2.1.e. Les trois domaines des leçons de choses. Faut-il commencer par les qualités sensibles ou par l’usage ?]

« La leçon de choses — dit ensuite excellemment notre auteur en développant sous forme d'exemples les considérations qui précèdent — ouvre aux élèves trois vastes domaines, l'histoire naturelle, les sciences physiques et les arts utiles, ou tout ce qui sert aux besoins journaliers de la vie ordinaire. Pour faire une leçon de choses, on recommande le plus souvent au maître d'indiquer d'abord l'apparence ou les qualités sensibles d'un objet, et d'en faire ensuite connaître les usages. Il vaudrait mieux commencer par indiquer ces usages, en choisissant ceux qui se présentent le plus naturellement, parce qu'un usage est une qualité en action, et que notre intérêt pour les objets est d'abord éveillé par l'action qu'ils exercent. Prenons par exemple un morceau de verre, et montrons-le aux élèves. Ils ont tous eu occasion déjà de voir et de toucher du verre ; ils le connaissent sous forme de vitres, de verres à boire de bouteilles, de miroirs et d'ornements. C'est tout simplement une chose destinée à certains usages, et qui est créée en vue même de ces usages.

[2.1.f. Le maître ne doit pas dire des choses banales. Faire s’exprimer les élèves]

« Comment le maître doit-il donc en parler ? Il est inutile qu'il dise que le verre est dur, lisse et transparent ; les élèves le savent très bien. Ils savent encore que, si l'on frappe sur un morceau de verre ou qu'on le laisse tomber, il se fêle ou se casse ; de plus, ils ont appris que les fragments de verre brisé coupent très facilement les doigts. Sous le rapport de la perception par les sens, il ne semble pas qu'il y ait quelque chose à ajouter à ce qu'un enfant de cinq ou six ans sait des propriétés ordinaires du verre. Le maître pourra causer avec ses élèves et leur faire exprimer ce qu'ils savent, de manière à constater qu'ils ont bien observé, et aussi qu'ils ont des mots pour représenter et communiquer ce qu'ils savent. Cet exercice est bon, parce qu'il excite les enfants à observer, et qu'il les habitue à parler.

[2.1.g. Quelles connaissances apprendre ? La nécessité d’un plan de leçons]

« L'embarras commence lorsqu'il s'agit d'ajouter quelque chose à cette connaissance par les sens, en indiquant aux enfants les propriétés peu apparentes ou cachées du verre. Le maître peut traiter à ce sujet vingt sujets différents ; lequel choisir ? Parlera-t-il des usages du verre qui dépassent le champ de l'observation familière ? S'occupera-t-il de la fabrication du verre, des substances qui y entrent et des différentes espèces de verre ? Racontera-t-il la découverte et l'histoire du verre ? Recherchera-t-il ses propriétés optiques ? Etudiera-t-il seulement sa transparence, eu la comparant à celle d'autres substances ? Tout maître reconnaîtra sur-le-champ que, pour une certaine catégorie d'élèves, plusieurs de ces choses seraient absolument inintelligibles. Le seul moyen d'échapper à tous ces embarras, c'est de regarder, avant de sauter, d'explorer d'avance la route que l'on va parcourir, et de savoir si la voie a déjà été tracée. Au début, on se trouve arrêté de tous les côtés ; cependant il faut marcher, et, pour éviter tout inconvénient, il faut ne parcourir qu'une très faible distance, et ne demander que fort peu de chose aux connaissances déjà acquises par l'enfant. Mais cette prudence même ne pare pas à tous les inconvénients. Le vrai remède consiste à faire le plan d'une série de leçons arrangées de telle sorte que chacune prépare la suivante, et à se guider, à mesure qu'on avance, sur ce qu'on a déjà enseigné.

[2.1.h. La leçon doit avoir un but défini, une portée limitée]

« La seconde condition essentielle pour une leçon de choses, c'est qu'elle ait un but défini, une portée limitée. Le maître devra réfléchir à la direction qu'il doit lui imprimer. Que les leçons soient d'abord plus ou moins décousues, c'est ce qu'il est peut-être impossible d'empêcher ; mais il faut que peu à peu il leur donne une certaine unité. Or, une leçon de choses peut avoir bien des buts différents, auxquels on n'arrive pas par la même voie. Je vais me servir d'un des exemples ordinaires des leçons de choses pour montrer l'inconvénient de mettre trop de faits dans une leçon, et je ferai voir en même temps qu'en dehors de l'observation rigoureuse de la règle de l'unité, il suffit de borner l'étendue des faits nouveaux pour obvier à tout inconvénient.

[2.1.i. But limité : L’exemple de la cloche]

« Prenons un exemple familier, une cloche. Pour de très jeunes enfants, ce sujet ne sera guère qu'un exercice d'observation et de description. Il est naturellement présenté à leur esprit par la cloche qui les appelle en classe. On leur montre ensuite une cloche ; il est probable que la plupart des élèves ont déjà touché une cloche, ou tout au moins une sonnette. Ils en remarquent la forme, qui rappelle celle d'une coupe ; ils examinent le battant suspendu à l'intérieur, ils le voient s'agiter et frapper les parois de la cloche, et entendent aussitôt le son. Au début, ce serait en faire assez pour une fois que de constater pour le son le rapport de cause et d'effet dans le choc d'un corps dur sur un autre, en y ajoutant quelques faits analogues fournis par l'expérience personnelle des élèves, et que le maître leur fera énoncer en les questionnant adroitement. Evidemment, il n'y a là rien que les enfants ne pussent, tôt ou tard, apprendre d'eux-mêmes ; mais, en le leur présentant ainsi de bonne heure, on peut en faire un moyen d'arriver à quelque vérité plus cachée ; ce sera ici le premier degré de l'échelle qui les mènera à l'acoustique. Quant aux nombreux usages des cloches, ces faits appartiennent à la causerie populaire et amusante, et non à l'enseignement proprement dit. Pour la structure métallique de la cloche, le moment n'est pas venu d'en parler ; plus tard, au contraire, elle pourra servir à expliquer la sonorité de cet instrument. La leçon en question doit être seulement une leçon sur le rapport de cause à effet, présentée sous la forme expérimentale, et, quoiqu'une leçon de ce genre soit réellement scientifique, elle n'a rien qui ne puisse intéresser un enfant de sept ans, et qui soit au-dessus de sa portée.

[2.1.j. But limité L’exemple de la craie]

« Un simple morceau de craie a pu être considéré comme un objet digne d'occuper l'attention d'un auditoire composé d'hommes faits. C'est qu'il appartient à plusieurs sciences à la fois, et que par conséquent il peut servir de point de départ à une excursion intéressante dans le domaine de l'une quelconque d'entre elles. Il touche à la zoologie, à la géologie, à la chimie et à la physique, et peut fournir l'occasion d'exposer ou de rappeler des vérités utiles empruntées à chacune de ces sciences, et de les graver dans la mémoire des auditeurs par le rapport qui existe entre elles et le morceau de craie. Il se rattache aussi à un grand nombre de procédés employés dans les arts. Il serait difficile à un maître de trouver un sujet plus commode à présenter successivement dans plusieurs leçons différentes, en se bornant chaque fois à un point de vue limité. Je n'ai pas besoin de dire que le point de vue de la zoologie et celui de la géologie ne peuvent venir que très tard, soit lorsque ces sciences auront déjà été abordées, soit en guise d'introduction à leur étude. »

[2.1.k. L’écueil de la digression]

Bain, entrant plus avant dans la distinction théorique de la leçon de choses spécialisée et de la leçon de choses tendant, au contraire, à une notion générale, s'applique à faire sentir tout le tort que cause infailliblement à l'une ou à l'autre la digression qui en est l'écueil ordinaire, et il essaie de montrer par des exemples précis combien il est nécessaire et comment il est possible d'y échapper.

[2.1.l. Exemple : corneilles et animaux qui vivent en société]
« A-t-on pris, par exemple, pour sujet de leçon les corneilles et leurs nids : on devra parler de leur manière de se nourrir, de leur association par couples pour bâtir leurs nids, et des multitudes qui vivent ensemble en société organisée. Tous ces détails ont rapport au sujet spécial que l'on traite ; mais on aurait tort de se laisser entraîner à parler de tous les animaux qui vivent en société, comme les abeilles, les fourmis et les castors. C'est là un sujet à part, un sujet de généralité, qui ne doit être abordé qu'après une préparation convenable. Il faut le faire précéder du détail des exemples les plus remarquables, et ne le traiter qu'au point de vue de la comparaison entre les différentes espèces.

[2.1.m. Digression possible mais limitée]

« Dans les descriptions individuelles, il sera permis de dire un mot en passant de quelque autre espèce, surtout si celle-ci est déjà connue des élèves ; mais on ne doit le faire que comme exemple et sans rien y ajouter.

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[2.1.n. L’exemple du chameau pour faire comprendre les règles des leçons de choses]


« Pour mieux faire comprendre les différentes règles des leçons de choses, je prendrai pour exemple une leçon sur le chameau. Les élèves n'ont pas vu cet animal, mais on leur en montrera une image. Ce ne doit pas être une des premières leçons. Les animaux domestiques utiles qui vivent avec l'homme — le cheval, l'âne, la vache, le mouton, le daim — doivent venir avant. Sans doute, nous ne sommes pas tenus de suivre l'ordre rigoureux d'une description zoologique ; mais il y a une méthode à observer dans les détails. Nous pouvons d'abord désigner le chameau comme étant une bête de somme ; non seulement c'est là un détail assez général et qui donnera la clef de bien des choses qui vont suivre, mais encore ce détail constate l'utilité effective de l'animal en question. On peut à ce propos faire une comparaison rapide entre le chameau et les autres animaux qui servent au même usage — le cheval, l'âne, le renne, l'éléphant ; mais il ne faut pas insister sur cette propriété comme si elle faisait le sujet de la leçon. Le véritable intérêt que présente le chameau dépend de son organisation particulière pour le désert. Nous avons là un double sujet avec action mutuelle ; c'est un cas de corrélation où l'ordre n'est nullement imposé. Nous pouvons commencer par la situation, c'est-à-dire par le désert, mais en ne décrivant celui-ci que dans ses rapports avec le chameau ; nous pouvons en donner les traits sans aborder la question des causes, laquelle forme une leçon à part, qui appartient strictement au domaine de la géographie. Dans plusieurs parties de l'Afrique, de l'Arabie et de la Syrie, dira-t-on, se trouvent de vastes espaces qui n'ont d'eau et de végétation que sur des points fort éloignés les uns des autres, et présentent presque partout une surface de sable aride ou de rochers dénudés ; les points sur lesquels on trouve de l'eau et de la végétation sont appelés oasis. Il ne faudrait pas remonter aux causes du manque d'eau, et dire qu'il vient de la rareté des pluies, laquelle est due à l'éloignement des océans, et ainsi de suite. Ensuite viennent la forme et la structure du chameau. La bosse singulière qu'il porte est un point important dans la description de l'animal ; il faut dire aussi que quand celui-ci manque de nourriture la bosse diminue, parce qu'elle lui sert de réserve alimentaire. Ensuite vient l'estomac, qui, par sa structure générale, ressemble à celui du bœuf, du mouton, du daim, — c'est un estomac ruminant, — mais qui en diffère en ce qu'il peut emmagasiner de la nourriture et de l'eau pour un temps assez long. Les pieds sont larges, au lieu d'être compacts comme ceux du cheval ; ils conviennent donc à la marche dans le sable ; l'œil est protégé contre le sable qui s'élève en tourbillons dans le désert. Le genou permet à l'animal de s'agenouiller pour recevoir sa charge. Toute cette description tire son intérêt et sa raison d'être du seul point de vue de l'utilité. La description d'un naturaliste serait bien plus complète, et indiquerait certains points dont la raison immédiate échappe à l'observateur. »

[2.1.o. Remarques générales. Enjeu de la leçon de chose. L’exemple de la rosée]

Après ces observations sur la leçon de choses en quelque sorte élémentaire et bornée à des objets relativement faciles, le philosophe anglais examine ce qu'il faut pour des leçons de choses plus compliquées et plus savantes, qui portent par exemple sur des notions de sciences physiques et naturelles, et il abonde en observations qui se résument en cette règle : ne pas vouloir mettre en leçons de choses ce qui suppose et des connaissances antérieures et un plan d'exposition méthodique et scientifique. On ne saurait trop recommander aux maîtres de regarder la leçon de choses comme une simple leçon d'initiation et d'introduction. «Rappelons-nous toujours, dit Bain, que même dans nos leçons de choses les plus avancées, nous voulons tout simplement appeler l'attention des enfants sur les faits, les phénomènes et les actions du monde extérieur, afin de laisser dans leurs esprits des impressions dont profiteront plus tard leurs professeurs de sciences, car le professeur de physique qui voudrait faire une leçon sur la rosée serait fort embarrassé en présence d'élèves qui n'auraient jamais même remarqué que l'herbe est mouillée le matin après une nuit sereine et sans pluie. Nous songerons ensuite que les idées de cause et d'effet, sous une forme ou une autre, sont intelligibles pour des enfants ; que souvent elles attirent spontanément leur attention, et que même les plus jeunes se font à eux-mêmes une théorie sur les conditions de tout changement qui les frappe. Tout enfant se fait une physique à lui sur la manière dont la pluie tombe, dont elle mouille le sol et remplit les ruisseaux ; et quand il trouve que le pavé est mouillé et que les ruisseaux sont gonflés, il en conclut qu'il vient de pleuvoir. C'est pour guider, rectifier, diriger et favoriser ces observations et ces raisonnements spontanés que le maître fait les leçons dont nous nous occupons, tout en sachant bien qu'il ne peut encore présenter les vérités sous leur forme parfaite et que l'élève, avant d'y arriver, devra passer encore par plusieurs degrés. » Supposons par exemple une leçon de choses qu'on fait trop souvent et qu'on devrait s'interdire, tant elle est difficile, la leçon sur la rosée : le seul résultat, le résultat essentiel de cette leçon, « serait de faire voir que, quand l'air est chaud, il s'empare de l'humidité qui est à la surface des objets, et que, lorsqu'il se refroidit, il la leur restitue ; si l'on gravait ce fait d'une manière générale dans l'esprit des élèves, ce serait tout ce qu'on pourrait faire en une seule leçon. Il est évident que la leçon sur la pluie et les nuages devrait précéder celle sur la rosée, qui n'est, après tout, qu'une conséquence assez difficile à deviner de la loi générale. Il faut une leçon spéciale pour faire bien comprendre pourquoi certaines nuits sont sans rosée, et pourquoi pendant une même nuit certains corps se couvrent de rosée, tandis que d'autres n'en ont pas. On pourra dire, comme simple fait d'observation, que l'herbe et la laine prennent mieux la rosée que la pierre et le métal ; mais la théorie du rayonnement superficiel et de ses différences selon les corps ne doit pas être abordée pour la première fois dans une leçon sur la rosée. Si l'on n'en a pas parlé dans une leçon antérieure, il vaut mieux n'en rien dire du tout ici, et se contenter d'énoncer le fait observé. L'empirisme, c'est-à-dire l'appel à l'expérience propre de l'enfant, est l'essence même de la leçon de choses. »

[2.1. Marie-Pape Carpantier]

On trouvera une théorie de la leçon de choses beaucoup moins rigoureuse, beaucoup moins nette et moins ferme, mais aussi bien plus populaire et plus accessible, dans les écrits de Mme Pape-Carpantier. Moins préoccupée de soumettre les méthodes pédagogiques à une rigoureuse analyse que d'indiquer des moyens pratiques de rendre l'enseignement élémentaire facile et attrayant, Mme Pape a cru trouver dans l'emploi bien gradué et judicieusement ordonné des leçons de choses la solution du problème. C'est surtout dans la salle d'asile et dans la petite classe de l'école primaire que l'emploi des procédés intuitifs trouve son application. Cependant, cette forme d'enseignement peut s'élever et s'étendre. « Elémentaire avec le petit enfant, simple, naïvement dialoguée, elle peut s'étendre et se développer graduellement jusqu'aux plus hautes études, sans rien perdre de son caractère et de sa fécondité. Le savant dans son amphithéâtre fait une leçon de choses, quand il exécute sous les yeux mêmes de ses disciples les délicates et brillantes opérations dont il les entretient. »

Pour la marche à suivre, il faut se conformer, dit Mme Pape-Carpantier, à l'ordre dans lequel se succèdent les perceptions de l'intelligence. Si vous présentez à un enfant un objet qui lui soit inconnu, il sera d'abord frappé par la couleur de cet objet, puis il distinguera la forme, voudra en connaître l'usage, la matière et la provenance.

Ainsi, la couleur, la forme, l'usage, la matière et la provenance des objets, telle est, d'après l'éminente institutrice, la succession naturelle des idées que l'observation fait naître chez l'enfant.

Une leçon de choses peut être donnée à propos de tout Ce sont les leçons « occasionnelles ». Mme Pape-Carpantier admet aussi des leçons faites suivant un plan, un programme arrêté. Les premières peuvent porter sur un passage de lecture, sur un fait historique, une réflexion, un incident dans une récréation ou une promenade. Pour les autres, c'est surtout dans l'histoire naturelle qu'il faudra puiser les sujets. Des collections seront nécessairement d'un grand secours.

Mme Pape-Carpantier est avant tout une admirable mère de famille. Elle ne veut pas de « patients » dans une école, et elle entend substituer aux méthodes abstraites du passé des procédés plus en harmonie avec la nature de l'enfant. Ce sont des entretiens aimables animés, que l'instituteur doit avoir avec ses élèves. Il ne doit pas exiger une immobilité complète, un silence absolu. Si la leçon est bien faite, les enfants l'écouteront avec intérêt et la dissipation ne sera pas possible.

Les leçons qu'elle nous a laissées comme exemples sont semées d'anecdotes charmantes qui ont dû captiver plus d'un auditoire, et l'on ne saurait trop louer le talent exquis que révèle la composition de ces modèles. Mais il faut reconnaître que Mme Pape-Carpantier a donné à l'expression « leçons de choses » une extension qui dépasse la juste mesure. La leçon de choses est pour elle une espèce de procédé encyclopédique qui lui permet d'enseigner toutes les matières du programme, y compris la langue et la morale. Qu'on ouvre son livre de lecture intitulé Histoires et Leçons de choses, on sera bien convaincu que les deux termes sont souvent confondus.

Toute leçon de choses doit avoir pour but d'habituer les enfants à se servir de leurs sens, à observer. Il faut les mettre à même de voir nettement les objets et d'en reconnaître les différentes propriétés. L'instituteur doit montrer les objets, faire entendre les sons, toucher et manier les corps, flairer les odeurs ; il doit faire des expériences et y faire participer les élèves. C'est donc nécessairement sur un objet que la leçon de choses proprement dite doit porter, non pas sur un objet qu'on fait miroiter de loin aux yeux des enfants, et le plus souvent enfermé dans un tube ou une boîte, mais sur un objet que les enfants ont entre leurs mains et qu'ils peuvent examiner à l'aise sans entrave aucune.

Dans ce travail d'observation, l'enfant, contrairement à l'opinion de Rousseau, a besoin d'être guidé : il lui faut une règle, une discipline. Les propriétés des corps sont très diverses. Comment demander à l'enfant de les classer, de les examiner suivant leur ordre d'importance ? Ce ne peut être là que le rôle de l'instituteur. Au début, il lui sera peut-être nécessaire d'adopter une règle fixe pour l'ordre à suivre, et celle de Mme Pape-Carpantier nous paraît naturelle. Néanmoins, peu à peu, il saura s'en dégager pour éviter la monotonie, et surtout pour habituer les enfants, selon le sage conseil de Mme Necker de Saussure, à saisir ce qu'il y a d'important, de principal dans un objet. Le plus important, dans les propriétés diverses d'un corps, ce n'est que bien rarement ce qui est le plus apparent. Du reste, l'apparence saisit immédiatement les enfants. C'est ce qui fait dire à Bain qu'il faut éviter de perdre un temps précieux à des choses que les enfants savent nécessairement ou qu'ils apprendront.
En un mot, la forme même de la leçon de choses, l'ordre dans la marche que l'instituteur doit suivre et faire suivre, doit être essentiellement variable. L'instituteur, sur ce point, doit se laisser guider par les circonstances, par la nature de son sujet, tout en ne perdant jamais de vue le but qu'il se propose : les connaissances nouvelles que l'enfant doit acquérir. De la nécessité d'une préparation sérieuse et raisonnée avant chaque leçon.

Les leçons de choses ainsi comprises ne sauraient être considérées comme une partie limitée d'un programme. Elles doivent être la base et l'âme de tout enseignement élémentaire. Il sera certainement utile de faire au début quelques leçons spéciales, afin d'habituer les enfants à l'observation méthodique des objets, mais c'est dans tout l'enseignement que le caractère de la méthode doit se retrouver.

C'est du reste ce qui ressort nettement de l'esprit des programmes pour les différents degrés d'enseignement.

Dans les écoles maternelles, l'ouïe, la vue, le toucher, doivent être exercés par une suite graduée de petits jeux et de petites expériences propres à faire l'éducation des sens. Les leçons de choses tiennent naturellement une large place dans les programmes des écoles maternelles sous les noms de » connaissances sur les objets usuels » et de « premières notions d'histoire naturelle ».

Le programme de l'enseignement primaire est conçu dans le même ordre d'idées. « En tout enseignement, le maître, pour commencer, se sert d'objets sensibles, fait voir et toucher les choses, met les enfants en présence de réalités concrètes, puis, peu à peu, il les exerce a en dégager l'idée abstraite, à comparer, à généraliser, à raisonner sans le secours d'exemples matériels. »
Le but des leçons de choses est nettement indique dans ces quelques lignes. Il s'agit d'initier les élèves par l'usage de leurs sens aux connaissances qu'ils doivent acquérir à l'école.

Divers enseignements se prêtent plus particulièrement aux leçons de choses : la lecture courante avec les explications qu'elle comporte, la géographie avec les promenades et le matériel qui s'y rattache, le système métrique avec les poids et les mesures, l'arithmétique et la géométrie enseignées au moyen des objets sensibles, des solides et des figures en relief, le dessin appliqué aux objets usuels, et enfin les éléments des sciences physiques et naturelles. L'instituteur habituera les élèves à voir, à observer, à se rendre compte. Il les exercera à dégager l'idée abstraite, à comparer, à généraliser, en un mot à passer insensiblement de l'intuition des sens à l'intuition intellectuelle.

C'est là en somme ce qui constitue la véritable valeur de la méthode. Plus l'enfant a vu de choses, plus il a observé, plus il est à même d'acquérir des idées nouvelles. D'un autre côté, habitué peu à peu à voir par lui-même, il pourra, une fois sorti de l'école, augmenter le cercle de ses observations et de ses connaissances, appliquer ses facultés à une étude déterminée, sans avoir besoin d'un secours étranger. C'est la préparation méthodique à l'initiative individuelle dans l'éducation.

La méthode est générale. Elle ne s'applique pas seulement aux écoles primaires. Les écoles normales, les collèges et les lycées doivent lui emprunter ses procédés et les conserver jusqu'au terme des études avec les modifications que les milieux commandent. On n'enseignera jamais bien les sciences physiques et naturelles sans faire porter les leçons sur des objets ou des expériences qui s'y rattachent.

Terminons par quelques réflexions fort justes, que nous empruntons à Georges Pouchet, sur l'erreur de ceux qui se sont imaginé que la leçon de choses pouvait être tout simplement un exposé didactique fait par l'instituteur, une sorte de conférence ou de récit plus ou moins dialogué :

« Les prétendues leçons de choses que nous avons trouvées dans certains journaux pédagogiques — dit l'éminent professeur — sont tout simplement des leçons sur des objets quelconques : ici sur les fonctions du corps humain, là sur les insectes et les produits qu'ils fournissent à l'industrie. Pour donner à cet enseignement un ton enfantin, l'auteur suppose que le maître parle en présence de ses élèves et leur adresse une ou deux questions sur le sujet qu'il traite, auxquelles Jean, Pierre ou Paul répondent nécessairement avec une précision parfaite. Puis, après quelques lignes, l'auteur se fatigue lui-même de ce discours, si peu dialogué qu'il soit: le petit interlocuteur disparaît et la leçon continue sur le mode usuel, traitant de sujets invisibles et intangibles, de faits historiques, par exemple ; et quand on arrive à la fin on se demande : « Si c'est là une leçon de choses, en quoi » donc diffère-t-elle des leçons des anciens livres classiques? » Va-t-on appeler leçon de choses tout ce qui n'est pas grammaire, arithmétique, orthographe, histoire ou géographie? Il semble que ce soit un peu la tendance, et qu'on appelle en définitive aujourd'hui leçons de choses tout l'enseignement qui ne rentre pas dans le vieux cadre pédagogique d'il y a vingt ans.

« Il est certain que l'enseignement public a fait sous ce rapport de grands progrès. L'enfant est initié davantage à la connaissance des objets qui l'entourent ; l'instruction est plus moderne en ce sens qu'elle prépare mieux l'écolier au monde, tandis que l'ancienne éducation semblait, à tout prendre, faite pour le cloître. Mais c'est là une extension de l'enseignement, ce n'est point une modification de l'enseignement, et il est tout à fait illogique d'intituler « leçon de choses » une leçon où l'on apprend à l'enfant les faits et gestes, d'ailleurs fort intéressants, d'un empereur de Chine qui vivait il y a quelques centaines d'années. Nous avions toujours pensé, pour notre part, que cette expression leçon de choses désignait un procédé, une méthode spéciale d'enseignement, quelque chose de neuf et de parfaitement inconnu dans l'ancienne pédagogie, et nous ajouterons : quelque chose qui ne peut pas s'écrire et s'exprimer. Nous pouvons nous tromper, mais telle est la signification que nous avons toujours donnée et qu'il serait bien, croyons-nous, de conserver à ces trois mots : leçons de choses.

« Le but qu'on doit se proposer par elles, à notre avis, est moins d'instruire l'enfant, d'augmenter ses connaissances, que de lui apprendre à se servir de ses sens, de son intelligence, de son raisonnement, pour le mettre en état d'augmenter lui-même son savoir. La leçon de choses, toujours d'après nous, doit servir à former le jugement de l'enfant, à lui apprendre à vivre, à se rappeler, à décrire, à observer ce qui l'environne, et à s'en rendre un compte exact. Ce n'est pas le maître qui la fait, il n'est là que pour guider l'élève, le redresser, le ramener quand il s'écarte. La leçon de choses, comme nous la comprenons, consiste à mettre entre les mains de l'enfant ou sous ses yeux un objet quelconque, même la représentation d'un objet quelconque, et à s'assurer qu'il sait le comprendre, l'observer, en fixer par des expressions nettes et précises les caractères essentiels. L'objet peut être très simple : une balle, un bouchon, une feuille de papier, une pierre, un morceau de vitre. Il peut être très complexe, comme un livre, une plante ou un insecte. C'est toujours la même méthode, et l'enfant devra indiquer nécessairement les particularités de poids, de formes, de dimension, de couleur, d'impression sur nos sens, etc., que cet objet présente. Quand à l'histoire même de cet objet, de son rôle dans la nature et dans la civilisation, ce n'est plus la leçon de choses qui peut l'apprendre, c'est l'enseignement du maître, enseignement qui ne diffère pas des autres qu'il donne, et qui n'a aucune raison de s'appeler d'un nom spécial. »

19 septembre 2011

Débats hypocrites autour du déclin, Bkouche et Ferrier, réponse à Raoult, 2006

Jean-Pierre Raoult a rédigé un texte qui va figurer sur le site de MathEduc, lequel est mis en place par l'INRP en partenariat avec l’APMEP, l’ARDM, la CFEM, le réseau des IREM, le groupe mathématique de l'IG et la SMF1. Ce texte répond à des déclarations récentes de Laurent Lafforgue, des sept académiciens ou du GRIP. En attendant il a été largement répandu dans le réseau des IREM, notamment auprès des membres des commissions. En voici une analyse détaillée.

[...] 



L'auteur dément l'existence d'une minorité de personnalités influentes incapables de reconnaître leurs erreurs. Il accuse les contestataires de jouer la théorie du complot et les assimile aux personnages du Da Vinci Code. De qui se moque-t-on ? Est-ce une façon honorable de débattre ? Jamais personne n'a parlé de complot. Les fameux Khmers rouges étaient cinglés. Peut-on dire qu'ils ont été des comploteurs ? Pourquoi faudrait-il comploter lorsqu'on détient tous les rouages du pouvoir réel ?

La réponse à Jean-Pierre Raoult de deux ex- directeurs d’IREM,
Rudolph Bkouche et Jean-Pierre Ferrier
3 janvier 2006

9 septembre 2011

Comment doit-on interroger ? E. BOUTROUX





Il est clair qu’il faut avoir en vue, exclusivement, l’intérêt et le profit des élèves. Il ne faut pas interroger pour soi-même, pour éblouir son auditoire par des questions savantes, pour s’amuser ou se moquer de l’ignorance des enfants, pour faire des études et des expériences à leurs dépens. Il ne faut pas poser des questions qui répondent à des préoccupations personnelles, qui ne sont intelligibles que pour ceux qui sont dans le secret de vos travaux, de vos thèses favorites, de vos habitudes, de vos préoccupations, de vos paradoxes. Vous ne sauriez exiger que l’élève suive dans ses méandres une pensée qui se cherche elle-même. La première condition pour qu’une question soit légitime, c’est que l’interrogateur puisse y répondre. Il est bon que d’autres puissent y répondre également.

Il ne faut pas non plus voir dans l’interrogation un simple moyen de discipline. En posant aux élèves des questions captieuses, et leur faisant dire des sottises, on les amène à se moquer les uns des autres, et l’on s’acquiert la réputation de maître qui tient bien sa classe ; mais on développe de mauvais sentiments dans l’âme de ses élèves.

Tous ces préceptes sont assez évidents. Ils se déduisent immédiatement de la fin de l’enseignement, qui est de travailler à l’éducation intellectuelle et morale de la jeunesse, de poursuivre le bien des enfants mêmes qui nous sont confiés. Convient-il d’y joindre des préceptes plus spéciaux ?

L’art de l’interrogation a-t-il des difficultés propres, auxquelles il importe de prendre garde ?

Nous rencontrons ici plusieurs opinions qu’il est intéressant d’examiner.

Selon un célèbre paradoxe de Jacotot, il n’est pas nécessaire de savoir pour enseigner. Il suffit qu’on ait un bon livre, et qu’on sache s’en servir. Ce principe s’appliquerait très bien, semble-t-il, à l’interrogation. A tout livre d’élève correspond aujourd’hui le livre du maître. Armé ainsi de la loi et des prophètes, quoi de plus facile que de questionner, juger, corriger, donner de bons et de mauvais points, récompenser et punir, sans savoir même de quoi il s’agit ? On dit que cette méthode est assez pratique, et qu’elle suffit à assurer aux élèves des succès aux examens. Leur procure-t-elle quelque connaissance effective ? C’est une autre question. En tout cas, elle est inadmissible, parce qu’elle est immorale. C’est ici le mensonge qui se fait fort de marcher de pair avec la sincérité. Ce maître qui ne sait pas enseigne à ses élèves qu’ils seront reçus à leur examen sans savoir davantage, mais en affectant quelque apparence de savoir. Loin qu’on puisse à bon droit enseigner ce qu’on ignore, on ne doit, à la lettre, enseigner que ce qu’on sait. De quel droit un maître imposerait-il à ses élèves des connaissances que lui-même n’a pu acquérir on n’a pu conserver ? La science n’est pas une collection de formules qu’on se repasse les uns aux autres ; c’est la vie même de l’intelligence. Qui en est privé ne peut l’éveiller chez les autres. C’est pourquoi on ne saurait trouver bon que le professeur, pour interroger et même pour enseigner, s’entoure de livres, de notes et de secours. Tout cela ne sert que s’il enseigne des choses qu’il ne sait pas, et il ne doit pas enseigner de telles choses. Le véritable maître porte avec soi, incorporé à sa substance, tout ce qu’il doit apprendre à ses élèves, et c’est dans son propre fonds qu’il puise les questions, les explications, les développements. Condition sans doute difficile à remplir, si le maître prétend étonner ses élèves, leurs familles et leurs répétiteurs par l’imprévu de ses recherches et l’actualité de son érudition, mais réalisable pour toute intelligence moyenne, si l’on n’a d’autre ambition que de communiquer à la jeunesse la somme de connaissances dont, en fait, vivent les honnêtes gens.

Un autre paradoxe du même Jacotot consiste à dire que tout est dans tout ; d’où résulte qu’on peut tout enseigner à propos de tout. Selon ce paradoxe, il est inutile, dans l’interrogation, de procéder par ordre et suivant une méthode. Il suffira de faire, à propos de tout objet qui se présente, telle ou telle question que suggère cet objet. Cette thèse n’est pas aussi fausse que la précédente. Il est certain que l’interrogation doit mettre la vie dans l’enseignement, et que la vie ne va pas sans une souplesse d’allure qui exclut la rigidité de la ligne droite. Il arrive d’ailleurs que, dans le voisinage des notions proprement inhérentes au sujet, s’en trouvent d’autres qui n’y touchent que peu ou point, et qui sont importantes en elles-mêmes. L’interrogation est un bon moyen de les saisir au passage. On admettra donc que l’interrogateur ne se considère pas comme tenu d’enchaîner les questions aux questions de la manière dont la géométrie lie entre elles les parties de la démonstration. Maître de son sujet, puisqu’il sait à fond ce qu’il enseigne, il est digne et capable de s’y mouvoir avec liberté. Mais cette liberté même, si le maître a l’esprit bien fait, sera celle de l’artiste qui trace sans compas une courbe une et harmonieuse, non celle du flâneur dont le hasard est le seul guide. Il n’oubliera pas qu’il doit exercer les élèves à saisir les rapports des choses ; que l’ordre, la liaison, l’unité est un élément essentiel de tous les chefs d’œuvre de la nature et de l’esprit ; et, loin de rompre par une marche capricieuse la suite des idées qu’il aura en vue, il s’appliquera à la mettre en relief, à l’imprimer dans l’esprit des élèves. D’une manière générale, il convient, comme le disait Descartes, de diviser la difficulté et de s’enfermer dans le sujet qu’on traite. A se disperser et papillonner, on fatigue sa mémoire, et l’on se rend incapable d’acquérir ces notions stables, fixées par la connaissance des causes, dont parle le philosophe grec.

Enfin, une troisième manière de simplifier le problème qui nous occupe consiste à soutenir que, comme l’interrogation doit être vivante et s’inspirer des circonstances, il est inutile de la préparer. Nous ne saurions repousser cette opinion au même degré que la première ou même que la seconde. Il est bien vrai qu’on ne doit pas apprendre soi-même, au dernier moment, ce qu’on se propose de demander à ses élèves. On n’a le droit de les interroger que sur les objets dont soi-même on est parfaitement maître. La préparation, c’est, avant tout, l’instruction solide qu’on a reçue et qu’on entretient par l’exercice. Mais il ne s’ensuit pas que toute préparation spéciale soit inutile ou mauvaise. Si fortement, au contraire, qu’on possède un sujet, toutes les fois qu’on veut en parler, il faut se recueillir, rassembler ses connaissances, songer à la manière de les disposer et du les présenter. Le maître réfléchira donc d’avance aux choses sur lesquelles il devra interroger ses élèves.

Enfin, il faut exercer les enfants au raisonnement proprement dit, à la déduction et à l’induction. Dans la déduction, l’interrogation amène l’élève à rassembler tous les éléments du raisonnement et à en tirer à lui seul la conséquence qu’ils enferment. Exercice agréable autant qu’il est utile. La rigueur de la méthode discipline l’esprit; et, en même temps, c’est pour l’élève une satisfaction d’avoir en main tous les éléments du problème et d’arriver par lui-même à le résoudre complètement. Au contraire, l’élève souffre qu’on lui pose des questions pour lesquelles des données manquent. Pourtant il le faut exercer aussi à l’induction. C’est ici que l’art de l’interrogation sera particulièrement subtil et ingénieux. Généraliser à propos est le chef-d’œuvre de l’intelligence. Il faut ici guider l’élève, en lui montrant qu’on le guide, faire travailler méthodiquement son esprit et lui donner la joie de la découverte, sans l’enorgueillir et lui fermer les yeux sur les difficultés. Il s’agit proprement ici de la manière dont se forme la science. Ou voudrait pouvoir parcourir soi-même en raccourci la route qu’a suivie l’esprit humain pour parvenir à ses connaissances actuelles. Le maître tâchera de faire cette promenade avec ses élèves.

A qui maintenant doit s’adresser l’interrogation ? Une coutume intéressante à signaler est celle qui existe en Allemagne et qui consiste à poser chaque question à la classe entière et à désigner ensuite l’élève qui doit y répondre. Si celui-ci reste muet, le maître désigne un autre élève, et ainsi de suite jusqu’à ce que la réponse soit donnée d’une manière exacte et complète. Cette méthode est très vivante. Elle tient en haleine, d’un bout de l’interrogation à l’autre, tous les élèves. Elle réalise l’idée d’une collaboration constante des élèves entre eux et avec le maître. Quoi qu’il en soit, ce qui est indispensable, c’est que les élèves soient très fréquemment interrogés, les faibles aussi bien que les forts, et que le maître veille à ce que tous s’intéressent aux questions posées...

E. BOUTROUX, Comment doit-on interroger?
Extrait d’une conférence faite à l’École de Fontenay-aux-Roses le 14 novembre 1895, Revue pédagogique, 1896, tome I, p. 9.

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MODES, MÉTHODES ET PROCÉDÉS D'ENSEIGNEMENT
F. Brémond, Lectures de pédagogie pratique, Librairie Delagrave , Paris, 1931, pages 39-61 :

La méthode active, H. MARION
De la manière d’interroger, E. CAZES
Chapitre disponible en entier : http://michel.delord.free.fr/bremond_37-61-methodes.pdf 




20 juillet 2011

Denis Kambouchner, Une école contre l'autre : Analyse de la pensée éducative de Philippe Meirieu

Avec une patience admirable, Denis Kambouchner a lu et décortiqué la pensée de Meirieu. Il en a démonté pièce par pièce tous les faux raisonnements en rétablissant ce que dicte le bon sens le plus élémentaire. Chaque argument de Meirieu, destiné normalement à être définitif, est retourné comme une peau de lapin et, très souvent, l’accent est mis sur la sottise, la méconnaissance profonde du métier ou tout simplement la mauvaise foi qui l’a inspiré.
Denis Kambouchner fait par ailleurs preuve d’une connaissance intime du métier d’enseignant, même au niveau du Primaire, ce qui n’est pas courant chez les professeurs du Secondaire et a fortiori du Supérieur. Devant tant de calme autorité - le livre est le contraire d’un pamphlet -, même les soutiens habituels de la pensée pédagogiste (les rédacteurs du Monde de l’Éducation, par exemple) ont dû reconnaître la valeur imparable de l’argumentation.
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Si vous voulez vous exercer à parler comme M. Philippe Meirieu, je vous conseille d'utiliser la pédagogie informatico-ludique.
Voici la présentation du jeu de « production écrite » se trouvant sur sauv.net (Sauver les Lettres) :
Trois heures du matin et plus que quatre heures pour terminer ce rapport pour avant-hier dernier délai, et accessoirement accéder à la hors-classe. Heureusement, le projet est bien avancé et il ne reste pratiquement plus que l'introduction et la conclusion à parachever, seules parties de l'ouvrage sûres d'être lues.
Mais voilà, l'inspiration a disparu avec les derniers rayons du soleil...
Heureusement, nous avons le remède : le Meirieutron. Son fonctionnement est simple : soit on sélectionne manuellement des bouts de phrase, soit on laisse le Meirieutron agir et on est bon pour l’IUFM.
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Plus sérieusement, je crois qu'il y a un ouvrage qui s'occupe spécifiquement de la philosophie de Philippe Meirieu (voir son site web et son forum), c'est Une école contre l'autre de Denis Kambouchner. 



Commentaire client : Les vrais raisons du malaise de l'école
VEZON Franck Ce livre est une analyse brillante et objective, des véritables raisons qui nourrissent le malaise scolaire tant au niveau des élèves que des enseignants. Son auteur a le courage d'affronter l'idéologie pédagogiste dominante aujourd'hui et dont l'épisode allègre n'était que la partie émergée. Une lecture enrichissante donc pour ne pas se laisser pièger par les discours démagogiques de ceux qui veulent faire "grandir" nos enfants sans mettre le savoir à sa vraie place, c'est-à-dire, au centre...
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Sur le site Formapex, une excellente présentation claire et concise : 

Denis KAMBOUCHNER : né en 1953, il est professeur d'histoire de la philosophie moderne à l'Université Paris-I. Spécialiste de Descartes, à qui il a consacré L'homme des passions (2 vol., Albin Michel, 1995), il a dirigé l'ouvrage : Notions de philosophie (3 vol., Folio-Essais, 1995).

Résumé :

La crise de l'école qui perdure en France n'est pas simplement de structures, de moyens ou de société : c'est aussi une crise de doctrine. Comme la persistance du conflit entre “pédagogues” et “républicains”, la faillite des réformes successives est liée à cette crise intellectuelle, dont il est urgent de chercher à sortir.
 
Que veut donc dire aujourd'hui “enseigner” ? Que faut-il attendre des élèves ? Quelle culture doit-on leur offrir ? Ces questions appellent une reprise philosophique en vue de laquelle il sera utile de discuter les ouvrages du principal représentant français de la réforme pédagogique, Philippe Meirieu. Menée avec rigueur, cette discussion devrait dégager les principes d'une rénovation enfin réfléchie.
 
Commentaire :
À la lecture de ce livre, je me suis rendu compte à quel point les idées de Philippe Meirieu avaient connu leur heure de gloire. Sans avoir jamais rien lu de lui, son point de vue m’était étonnamment familier tant il avait été relayé, suggéré, monté en épingle, imposé, médiatisé, expliqué, reproduit, vulgarisé et arrivé jusqu’à l’instituteur de base que je suis. 

Pourtant, j’étais toujours resté rétif et méfiant face à ces innovations qui devaient “révolutionner” l’enseignement. Outre que ces pratiques pédagogiques étaient des balivernes qui tournaient le dos à la recherche de l’efficacité, je sentais que, sous une apparence de logique et de bons sentiments, il y avait quelque chose de véritablement pervers derrière tout cela. Au lieu d’être un art au service d’un enseignement véritablement et authentiquement laïque, la pédagogie à la Meirieu devenait l’esclave de l’idéologie. 

Or, pour peu que les présupposés idéologiques sur lesquels Meirieu s’appuyait ne soient plus dans l’air du temps (les années 80 et 90 sont bien révolues aujourd’hui), tout l’édifice pédagogique “révolutionnaire” se lézarde et tombe en ruine. Et cela n’a pas manqué… 

Mais encore fallait-il le démontrer. C’est ce que Denis Kambouchner a fait dans son livre. 

Avec une patience admirable, il a lu et décortiqué la pensée de Meirieu. Il en a démonté pièce par pièce tous les faux raisonnements en rétablissant ce que dicte le bon sens le plus élémentaire. Chaque argument de Meirieu, destiné normalement à être définitif, est retourné comme une peau de lapin et, très souvent, l’accent est mis sur la sottise, la méconnaissance profonde du métier ou tout simplement la mauvaise foi qui l’a inspiré. 

Denis Kambouchner fait par ailleurs preuve d’une connaissance intime du métier d’enseignant, même au niveau du Primaire, ce qui n’est pas courant chez les professeurs du Secondaire et a fortiori du Supérieur. Devant tant de calme autorité - le livre est le contraire d’un pamphlet -, même les soutiens habituels de la pensée pédagogiste (les rédacteurs du Monde de l’Éducation, par exemple) ont dû reconnaître la valeur imparable de l’argumentation.

17 juillet 2011

Constructivisme vs. "Tu le sais, toi, maîtresse? Alors, t'y as qu'à nous le dire, ça ira plus vite!".


Témoignage d'une institutrice, Catherine HUBY : 

"J'ai tout fait bien comme ils disaient…

Nous avons sali de l'eau pour trouver ensuite comment la rendre à nouveau limpide, inodore et sans saveur, trié des montagnes de bouteilles en plastique, papiers journaux, petits emballages et verre, patouillé gaiement dans des litres de pâte à papier et attendu patiemment que celle-ci sèche sur les filtres en grillage à mouche construits par mes soins, fait couler et flotter des objets divers et variés, essayé vainement de faire pousser des grains de café torréfié, de riz Uncle Ben’s, de maïs Géant Vert pour déduire que non, les graines trafiquées par l'industrie alimentaire ne germaient pas et qu'il y avait à cela trente-six mille raisons toutes plus logiques les unes que les autres.

Jusqu'au jour où, alors que je m'escrimais à leur faire déduire que le froid faisait se contracter l'air contenu dans le ballon de baudruche et que la chaleur le faisait se dilater, un petit Thomas de six ans m'a dit : "Tu le sais, toi, maîtresse, pourquoi il fait ça le ballon ? Alors, t'y as qu'à nous le dire, ça ira plus vite !".

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Akwabon-Double Casquette : Découverte du monde

Jusqu’à la rentrée des classes 2005/2006, j’étais restée très imprégnée par Freinet, les activités d’éveil de mes débuts (1975), les gros « Tavernier » de la même époque, la « Main à la Pâte » et je ne m’étais que très peu remise en question. Lors des deux dernières années de ce type de pratiques, ayant récupéré en plus de mes « cycles 2 » un groupe de CE2, j’ai senti qu’il fallait que je complète les « séquences » consacrées à une grande période de l’Histoire ou à un phénomène géographique ou scientifique par un travail structuré semaine après semaine. J’ai donc équipé mes quatre élèves de CE2 de manuels (Multilivre CE2 – Istra) et préparé des fiches de travail individuel (ou de petit groupe autonome) sur les « leçons » de ces manuels. Enrichissant, mais pas structurant. Ils ont appris à chercher, à se questionner, à résoudre (le tout plus ou moins « à leur sauce »), ils ont sans doute acquis du vocabulaire. Mais ils sont sortis du CE2, l’esprit rempli de notions variées, disparates, sans lien entre elles, sans fil directeur. M. est entré au CM1 encore rempli d’animisme, confondant tout, mélangeant tout, ne sachant pas se servir d’une frise chronologique ou d’une carte géographique...

Ce travail, calqué sur ce que propose le manuel (étude de documents + grand texte récapitulatif suivi d’un « résumé » + une page de documents variés : poèmes ou chants ; courtes informations tirés de journaux ou de magazines ; extraits de « textes d’époque » ; photos) auxquels j’avais adjoint des questions de déduction, était souvent difficile, pas du tout « élémentaire » et trop anecdotique : les enfants considéraient cela comme un de ces documentaires que l’on voit à la télévision, intéressants sur le coup, mais que l’on oublie tout de suite après.

Par ailleurs, j’avais eu à plusieurs occasions la douloureuse expérience de mesurer l’inanité de ces méthodes (surtout avec des enfants faibles ou peu sollicités par un milieu familial peu ouvert) et je me rappelais d’une animation des Jeunesses Musicales de France à laquelle j’avais assisté où les élèves d’une école privée levaient le doigt et répondaient de façon fort pertinente à des questions (portant sur l’Histoire) sous l’œil médusé des jeunes « instits de la Laïque » qui se demandaient bien comment leur maîtresse (pas loin de la retraite au début des années 90) avait bien pu faire pour obtenir des élèves aussi cultivés et aussi pertinents, surtout que cette école recrutait surtout dans des milieux où les parents déçus par des propositions de redoublement à l’école publique « soudoyaient » la directrice du privé pour qu’ils « passent quand même »...
Alors, nos méthodes peut-être ? Les fadaises que l’on nous raconte depuis trente ans ?
L’ « activité » tous azimuts, la découverte solitaire, les « représentations mentales initiales », les « attitudes actives d’investigation et d’observation », les « lectures de documents », les « démarches d’investissement scientifiques », la « construction collective de l’apprentissage », les « retours de chaque élève sur son propre cheminement » ou « l’élaboration de propositions pour la synthèse – classe », les « petits Darwin » qui recréent la classification des espèces (pour laquelle « il a fallu des siècles » souligne l’article cité plus bas*), les maîtres de « science infuse » (sans rire s’il vous plaît), les « enfants en recherche » qui « apportent énormément au maître », les « erreurs qui acquièrent un autre statut » [ces « formules » toutes plus ou moins magiques sont presque toutes extraites du dossier « l’école est l’avenir des sciences » in « Fenêtres sur cours », revue du SNUIPP, n° 270 du 16/05/05], ça ne marcherait pas ?

Ou en tout cas moins bien que les bonnes vieilles méthodes de l’institutrice des années 50 de mon compagnon agriculteur, sorti du système scolaire à 14 ans, le « certif » en poche, qui se rappelle encore très bien à 60 ans de ses programmes de l’école primaire et de tout ce qu’il a su depuis acquérir seul en consultant articles, livres, documents sur les sujets qui l’intéressent ???... Ce que ne sait pas faire J, 26 ans, compagnon de ma fille, laissé-pour-compte de l’Education Nationale des années 80/90...

J’ai donc décidé de « tout changer » :

1) Sortir de ces séquences horriblement trop complètes, interminables pour des « bouts de chou » à peine sortis de la petite enfance dont le projet serait de les transformer en historiens, géographes, scientifiques experts et adultes.

2) Revenir à des « petites leçons » d’une heure maximum qui permettraient chaque année de balayer le programme de découverte du monde, cycle 2 et voire même de faire de petites incursions sur les prémisses d’un enseignement de l’Histoire, de la Géographie des Sciences (biologie, technologie...).

3) Construire des « têtes bien faites » sans « demander seulement compte des mots de la leçon, mais du sens et de la substance et leur apprendre à « juger du profit qu’ils auront fait non par le témoignage de leur mémoire, mais de leur vie. » [« Essai sur l’instruction des enfants », Montaigne. C’est quand même autre chose que les « représentations mentales initiales » et « les enfants en recherche qui apportent énormément au maître, non ?]


Et j’ai mis en pratique un « programme » de courtes leçons que les élèves lisent et commentent sous mon « autorité », puis copient (CE1 en début d’année, puis CP et CE1 dès le mois de janvier) et illustrent, basé sur les Programmes Officiels pour les trois années qu’ils auront à passer dans ma classe.

J’ai construit ces textes à partir d’un livre ancien de cours préparatoire (la date de parution n’est pas indiquée) que j’ai bien entendu adapté et mis au diapason de notre époque pour l’année n°1 (2005/2006) et des encyclopédies pour enfants (Méga Poussin et Méga Benjamin) pour les années n° 2 et 3 (2006/2007 et 2007/2008). De temps en temps, je contrôle à l’oral les acquis de chacun et l’ordre des leçons permet par ailleurs de contrôler les acquis antérieurs lors des leçons suivantes.

Le bilan me semble pour le moment plutôt positif, particulièrement au niveau du vocabulaire et de la curiosité intellectuelle. Cela permet de faire travailler aux GS le langage d’évocation et la dictée à l’adulte, chaque enfant illustrant librement la leçon puis me dictant son propre commentaire, ma seule exigence étant qu’il ait un lien fort avec le titre (imposé).

J’ai par ailleurs remarqué que les enfants peu sollicités chez eux se trouvant à égalité avec leurs petits camarades devant le texte d’une leçon osaient plus intervenir ou poser des questions que lorsque nous travaillions à partir de lecture de documents ou d’expériences ouvertes type « main à la pâte » où les enfants bien encadrés et disposant d’un bagage antérieur monopolisaient la parole grâce à leurs connaissances extrascolaires.

Je suis bien entendu tout à fait disposée à partager ces travaux avec toute personne intéressée ou à répondre à toute question s’y rapportant.

Dessin de Bourriquet publié sur Neoprofs : http://www.neoprofs.org/t55086p120-projet-slecc-nouvelle-formule
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Pour prolonger ...

* Voir la discussion complète sur Neoprofs (forum sur l'éducation) : Découvrir le monde comme Akwabon


* Akwabon est aussi DoubleCasquette sur Neoprofs 1 ; 2 ; 3 
(maîtresse de GS, CP, CE1)

* Autres textes de Catherine Huby.

* Pourquoi un enseignement peu guidé ne fonctionne pas : une analyse de l'échec de l'enseignement constructiviste, et autres pédagogies par découverte, par situations problèmes, par expériences et enquêtes

Traduit en français par Françoise Appy, institutrice

Résumé : Les preuves de la supériorité de l’enseignement guidé s’expliquent dans le contexte de notre connaissance de l’architecture cognitive humaine, de la différence entre experts et novices, et de la charge cognitive. Bien que les approches non guidées ou faiblement guidées soient très populaires et a priori séduisantes, on peut remarquer qu’elles ignorent à la fois les structures constitutives de l’architecture cognitive humaine et les preuves fournies par les études empiriques faites dans les cinquante dernières années ; ces dernières montrent systématiquement qu’un enseignement faiblement guidé est moins efficace et moins rentable qu’une approche insistant sur le guidage de l’apprentissage de l’élève. L’avantage du guidage commence à s’estomper seulement quand les apprenants possèdent suffisamment de connaissances préalables pour fournir un “guidage interne”.  Les récents apports de la recherche en éducation et en modèles pédagogiques soutenant le guidage dans l’enseignement, sont ici décrits brièvement. 

Document original : 
- Paul A. Kirschner, John Sweller et Richard E. Clark
Why Minimal Guidance During Instruction Does Not Work: An Analysis of the Failure of Constructivist, Discovery, Problem-Based, Experiential, and Inquiry-Based Teaching
Educational Psychologist, 41(2), pp75-86 , 2006
http://www.cogtech.usc.edu/publications/kirschner_Sweller_Clark.pdf


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