4 novembre 2015

Politique libérale, attaque globale (Isabelle Voltaire, 1999)


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Les attaques contre l'Education nationale de la part de son ministre et plus généralement du gouvernement, ont un caractère global, organisé, systématique. Celui d'une politique libérale, soumise aux impératifs de l'Europe, de la pensée unique et de la mondialisation. L'abandon des valeurs républicaines. Et la droite ne s'y trompe pas, qui fait applaudir le ministre par Alain Madelin et ses autres ténors.

Destruction de l'enseignement et construction de l'échec

Dans le cadre de la loi du 10 juillet 1989 et ses textes d'application1 , les instructions officielles de l'école élémentaire à la classe de Terminale montrent selon les cas une ambition étonnante, démesurée, et une absence d'exigence réelle. On peut donner quelques exemples.

-L'apprentissage de la lecture de deux à douze ans ! Si l'on considère comme normal que des enfants ne sachent pas lire à douze ans, c'est que la méthode d'apprentissage est peut-être à mettre en doute, et que l'on se résigne en réalité à l'échec, malgré les quelques rustines de l'aide au travail personnel.

- La suppression des programmes de ce qui est connu pour faire difficulté, mais qui est structurant. Et les consignes de travail et de correction plus ou moins laxistes, adaptées à la situation locale : cette notion d'adaptation apparaît dans des commentaires de programme, et assez clairement dans la Charte pour l'école du 21e siècle.

- Un thème hante le texte de la réforme des lycées, c'est la chasse à l'inégalité. On sait qu'il est difficile d'apprendre, et que les réactions des individus à cette difficulté sont diverses. On sait aussi que des stratégies se sont constituées au fil du temps, pour contourner les classes indifférenciées, en utilisant des options. La réforme supprime délibérément tout ce qui marche, précisément parce que ça marche, pour éviter la comparaison fâcheuse avec les autres classes. Il y a des bien portants et des malades ; je ne sais pas soigner les malades parce que c'est vraiment difficile, et comme je veux l'égalité, je rends malades tous les autres (ou presque).

L’allègement des programmes, souhaité par certains (à commencer par certains lycéens et parents), vu comme la principale solution aux difficultés des élèves, ne résout rien : en l'absence d'autres mesures, il engage dans une régression sans terme possible ; surtout quand il accompagne une réduction d'horaire (sous prétexte de fatigue), mais dont le but réel est l'économie de postes. Ce qui met les élèves fragiles en échec, c'est d'abord l'obligation de transiter de classe en classe sans leur laisser le temps de souffler, sans redoublement, et la disparition des repères intellectuels ; la lourdeur - parfois réelle - des programmes n'est qu'un facteur secondaire amplifiant les effets du manque de bases.

La description donnée ordinairement par les sociologues de la corrélation entre classes sociales et réussite scolaire masque la responsabilité politique de l'organisation scolaire dans la genèse de l'échec2 , et fabrique aux moindres frais une école des pauvres3 . Le collège flexible et diversifié de Bayrou continué par Allègre présente déjà les dispositifs prévus dans la réforme des lycées ; nous en subissons déjà les dégâts, ils ne feront que s'amplifier si nous ne résistons pas.
La lutte pour l'égale dignité, qui était au cœur du mouvement de la Seine-Saint-Denis l'an dernier, et la lutte actuelle contre le lycée light, contre les adaptations-abandons, sont au fond de la même nature, c'est pourquoi nous nous retrouvons ensemble pour la sauvegarde des valeurs de la connaissance.

Une pancarte des manifestations lycéennes en octobre 98 déclarait avec raison :
« La connaissance est une arme. Dommage pour toi, Allègre, on le sait »

Formation des enseignants bons techniciens sans esprit trop critique
On peut penser que perdurera une logique qui est celle de la gauche depuis que le PS pense la politique de la FEN et qu'en retour la FEN pense la pédagogie pour le PS.

Pratiquement, on demande prioritairement à l'enseignant de comprendre l'élève, secondairement de connaître ce qu'il doit enseigner. Exemple entendu dans une causerie officielle : « Vous êtes professeur ; accessoirement, vous êtes professeur de grec ».

Bien évidemment, on met aussi l'accent sur les contenus, parce qu'il serait impossible de justifier aux yeux de l'électorat une école du vide, mais aussi parce que si un enseignant échoue, il faut trouver une raison : il ne maîtrise pas les contenus. C'est plus simple que de s'interroger sur la faisabilité de sa tâche ; aucun inspecteur ou « penseur » de l'INRP ne saurait gérer l'hétérogénéité d'une classe difficile d'aujourd'hui, mais le maintien de cette hétérogénéité est un dogme politique, sans cesse rappelé par M. Meirieu4.

Un des éléments clés de la formation des futurs enseignants, quel que soit leur niveau d'exercice de la maternelle à la terminale, doit donc être de les persuader que l'échec dans la classe est leur échec, pas celui des enfants, ni celui du système. Il faut donc absolument les culpabiliser.
Hélas pour le système et heureusement pour eux, cela ne peut pas durer et une large majorité s'aperçoit très vite qu'il faut certes être consciencieux, mais surtout retrouver son esprit critique, et refuser de se laisser culpabiliser.


Désengagement de l'Etat, destruction du statut de la Fonction Publique, et des garanties nationales.
Le professeur fonctionnaire, jouissant des garanties intellectuelles et juridiques du recrutement par concours national, est une exception en Europe, le statut est menacé par les directives européennes. Pas directement, les risques politiques sont trop gros, mais de façon détournée.

On peut déjà remonter à la loi de décentralisation de 1982 pour certaines idées, mais depuis l'an dernier les mesures concrètes abondent et se multiplient.

Théoriquement tous les personnels de l'Education nationale doivent être fonctionnaires. Nous connaissions depuis longtemps les maîtres-auxiliaires, qui ont en partie bénéficié de titularisations. Pour être aussitôt remplacés dans leur rôle de précaires par des vacataires, contractuels, contrat-emploi-solidarité, mais surtout l'explosion des emplois-jeunes ; au début en septembre 1997, il était promis qu'ils ne devraient pas remplacer des personnels statutaires, et « il fallait être bons et les accueillir ». Maintenant, ils sont installés officiellement par le ministre comme loups en la bergerie ; ci-dessous des extraits du discours du ministre présentant la charte pour l'école du 21e siècle :

« Dans ce nouvel environnement pédagogique, il y a désormais les aides-éducateurs. Nous avons commencé de les recruter, il y a un an. Ils sont aujourd'hui 40 000 dans le primaire. Nous savons qu'ils ont trouvé leur place dans les écoles, qu'ils y interviennent. [É] Autour des enseignants, nous proposons la constitution d'une équipe éducative, polyvalente.

Mais pour que l'école soit un garant, il faut que la nation assume ses responsabilités. Je suis très conscient des inégalités réelles dans la république. Certaines communes pauvres ne pourront aider l'école comme elles voudraient le faire.C'est là que l'Etat doit être le garant de l'équité en renforçant la présence des aides éducateurs. C'est là que le concept de République s'exprime et s'exprimera. »

Ce que la République d'Allègre trouve à offrir aux enfants des communes pauvres, ce sont de jeunes pauvres, payés au Smic, sans statut, sans formation. Les pauvres entre eux, quoi.
Depuis quelques jours une nouvelle catégorie de précaires est apparue : les « locuteurs natifs», emplois-jeunes spécialisés langues étrangères, destinés à seconder, puis remplacer les professeurs de langues.

Quelle que soit la bonne volonté de ces jeunes, leur désir de bien faire ; il n'est pas question de les mettre en doute ; ils ont été placés là par une décision politique qui apparaît maintenant de plus en plus clairement aux yeux des citoyens pour ce qu'elle est : une machine de guerre contre les emplois statutaires, ayant pour objet de les faire disparaître par un simple jeu de rapport d'effectifs, par étouffement.

Sans entrer dans les détails, le rapport Longuet (1979) en prévoyait les axes : en gardant le statut de la Fonction publique, il vise à n'en fournir les garanties essentielles qu'aux fonctionnaires chargés de "missions d'état", c'est-à-dire de conception, de direction et d'autorité qui seuls auraient besoin de "protection" (1/5 des titulaires) tandis que les 4/5 restants effectuant de simples "missions d'exécution" seraient soumis à un "régime de contrat" : "L'enseignement est à la fois une mission d'Etat, lorsqu'il s'agit de concevoir les filières, les programmes, bref le cadre général. L'exécution peut parfaitement en être confiée à des agences régionales ou départementales, ouvertes ou non sur les collectivités locales et se comportant en véritables employeurs. Le concours s'efface devant l'examen et l'employeur propose un contrat dans le cadre d'une convention collective spécifique". Il s'agissait d'axes de réformes dans lesquelles on reconnaît la "déconcentration" actuelle. Il s'agissait de lutter contre les "rigidités" du "droit du travail" et, pour les fonctionnaires en particulier les "rigidités statutaires" qui, pour un titulaire, correspondent à la mise en avant de la flexibilité du fonctionnaire.

Cela est tout à fait cohérent avec la décision budgétaire de gel de l'emploi public. Votée par les élus de la « gauche plurielle » comme un seul homme.

Sur les questions de budget, revenons sur la fameuse charte : les contrats éducatifs locaux mettent à la charge des communes et des associations, outre l'entretien des locaux, les animateurs de certaines activités (dont l'instituteur serait désormais chef d'orchestre) : il y aura des différences de style et de contenu entre les écoles de Saint-Denis, de Neuilly, et de Vitrolles... Où est l'idéal d'égalité républicaine ? Ce gouvernement dit de gauche favorise ainsi le recours à l'école privée, et l'accroissement des inégalités, bien plus sûrement que Bayrou.

On voit qu'à tous les niveaux du système éducatif et à tous les points de vue, c'est la même doctrine qui dirige les décisions du ministère. Il est très insuffisant de s'attacher à des points de détail, et de tenter de négocier des accords partiels qui seront déniés aussitôt le lendemain, nous en avons une certaine habitude maintenant. Il est plus profitable de mettre en place toutes les pièces du puzzle, et de savoir qui il faut combattre.

Isabelle Voltaire
mercredi 24 février 1999


1 Rappelons qu'ils instituent entre autres le passage de classe automatique, quelles que soient les performances de l'élève. Ceci pour faire des économies de classes et de postes, estimées à l'époque à environ 20% du flux.
2 Cf  La destruction de l'enseignement élémentaire et ses penseurs, de Liliane Lurçat, 1998.
3 Cf Violence et crise de l'école des pauvres, de Jean-Yves Bourdinhttp://www.filnet.fr/perso/jybourdi/
4 Alors que l'on sait que les usagers informés ont pour premier souci (et pourrait-on le leur reprocher?) de mettre leurs enfants dans de bonnes classes.
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