21 novembre 2012

Alain Lefèvre, le pianiste qui parle aux enfants

Photographies: Caroline Bergeron
Depuis 23 ans, loin des caméras, des estrades et des micros, le pianiste Alain Lefèvre s’attache à sensibiliser les oreilles des enfants à la musique classique, en visitant bénévolement des écoles partout dans le monde. Pour la première fois, en exclusivité pour Forces, Alain Lefèvre a accepté de partager cette expérience avec un journaliste. Son engagement viscéral pour la cause de l’éducation et de l’ouverture à l’art est passionnel. Et pour cause : « C’est ce qui est le plus sacré pour moi, c’est la mission dont mon père m’a chargé, personne ne peut y toucher », confie le pianiste…
 Il faut avoir la foi chevillée au corps. En ce jeudi après-midi de mai, à l’École Joseph-de-Sérigny de Longueuil, les enfants du primaire, qui suivent pourtant tous un cours d’une heure de musique par semaine, sont passablement agités. Même si le silence se fait lorsqu’Alain Lefèvre se met au piano, cela ne dure pas, et la période de questions se déroule dans une sorte de surexcitation générale. Le pianiste ramène le calme avec fermeté.
            En entrevue, il avoue ne pas envier le sort des enseignants : « Au niveau de l’éducation, il y a une forme de démission totale, puisque le professeur n’accède même plus à l’étape où il peut enseigner; il doit faire constamment de la discipline en se demandant comment faire passer l’heure. » C’est précisément cette expérience de lente dégradation que son père, venu de France enseigner la musique dans les années soixante, a vécue. « Mon père, professeur de musique, militaire de carrière, en est mort. Il est arrivé en 1967, comme professeur dans les écoles publiques, et il a vu, au fil des ans, la tâche devenir impossible. »
            La séance à Joseph-de-Sérigny compte quelques beaux moments : l’exaltation des enfants quand Alain Lefèvre leur demande de quel pays vient telle ou telle musique, où lorsque la petite Jenny, qui pratique le piano deux heures par jour, vient jouer, avec beaucoup de musicalité, un morceau de Schubert.
            Les questions, elles, sont plutôt terre-à-terre  : « Comment t’as fait pour apporter ton piano ? » Cela – Alain Lefèvre en est fier –, c’est Yamaha qui s’en charge. En effet, Lefèvre est « artiste Yamaha », mais ne touche aucune redevance en échange. Par contre, il demande à Yamaha de mettre à sa disposition un piano dans les écoles qu’il visite partout dans le monde. Le pianiste ne touche pas un cent en tant que missionnaire de la musique auprès des jeunes. Si, pendant 23 ans, il a fui les caméras et les journalistes, c’est pour ne pas encourir le soupçon d’en tirer quelque gloriole pour faire mousser sa carrière. Il s’agit d’une mission, et cette mission est sacrée. Cela, on le comprend très vite en en discutant avec l’artiste.

Un million d’oreilles


            En 23 ans, à raison de 23 000 à 28 000 écoliers par an, c’est un total de 500 000 enfants (un million d’oreilles !) qu’Alain Lefèvre a touchés partout dans le monde. Car cette activité ne se limite pas à notre pays. Lorsque le pianiste part en tournée, il a recours au réseau des ambassades du Canada pour organiser les rencontres. « J’ai couvert plus de trente pays et des centaines de villes. J’ai une entente avec le ministère des Affaires étrangères et Commerce international Canada pour faire connaître notre pays et notre culture. »
            L’appui apporté à Alain Lefèvre par le réseau des ambassades n’est pas financier, mais logistique. « Quand des concerts sont prévus dans un pays, j’écris à l’Ambassade du Canada de ce pays : “ Vous savez ce que je fais depuis vingt ans ; pouvez vous me donner les moyens techniques de rencontrer dans telle ou telle ville des enfants dans des écoles ? ” Je fais cela gratuitement. Je demande simplement que l’on assure mon transport et que l’on prévoie la présence d’un traducteur. »
            On sent l’émotion affleurer dans la voix du pianiste quand il évoque certaines expériences, par exemple le premier concert classique donné à Sarajevo après la guerre de Bosnie. « Le lendemain, j’ai rencontré de jeunes enfants victimes de la guerre. Là, j’ai joué les quatre Ballades de Chopin : quarante minutes dans un silence complet devant quarante jeunes filles qui pleuraient. »
            Les défis les plus grands à l’étranger, Alain Lefèvre les a connus dans certains pays musulmans, où la musique classique occidentale est parfois taboue. Le pianiste a pourtant rencontré des jeunes en Syrie, en Libye, en Jordanie et dans les Émirats arabes unis. Il se souvient comme si c’était hier de cette jeune Libyenne à Tripoli, qui, voilée de la tête aux pieds, lui a joué une valse de Chopin.
            Le territoire le plus délicat a été la Syrie, « pays plein de contradictions » aux yeux du pianiste. « La Syrie, à l’époque soutenue par l’Union soviétique, s’est retrouvée avec un conservatoire, à Damas, rempli de professeurs russes et de pianos fabuleux. J’ai donné des classes de maître au conservatoire devant des jeunes qui voulaient apprendre. Mais je me suis aussi retrouvé dans des écoles “normales”, devant des enfants qui n’avaient aucune notion de musique classique. Il me fallait alors faire attention à tout ce que j’allais dire, puisque je parlais d’une culture radicalement différente de la leur, d’une musique judéo-chrétienne qui pouvait être perçue comme une musique ennemie ! » Les choses se sont bien passées : « Le message que j’y porte est que la musique n’a pas de frontières, pas de langue, pas de religion, et qu’elle véhicule et représente la beauté. J’ai connu des expériences extraordinaires, où je jouais la Quatrième Ballade de Brahms dans un silence absolu – chose que, souvent, je ne peux plus faire dans nos pays occidentaux. » En Syrie, les enfants ne sont pas gâtés : « Imaginez ce que cela représente de venir dans une école en Syrie avec un piano à queue et de jouer Brahms. D’un coup, sans que les enfants sachent d’où ça vient, quelque chose se passe; il y a une émotion à couper au couteau, véritablement transcendante. »



Jouer sur une table de cuisine
            Même après des expériences aussi fortes, il y a encore une place pour un inattendu encore plus inattendu… Nous sommes en Algérie, en mai 2005. Alain Lefèvre y donne une série de concerts, à Alger et à Oran. Le 29 mai, à Alger, il déclare au quotidien algérien El Watan : « C’est le début d’une grande histoire. Il y a, ici, des potentialités incroyables ».
            C’est qu’en marge de ses prestations, il a fait, à Oran, une rencontre étonnante : « Un adolescent est venu au piano et a joué le Troisième Impromptu de Schubert. Toute la salle s’est mise à pleurer. Alors, je lui ai demandé : “ Depuis combien de temps joues-tu du piano ? ” Il m’a répondu : “C’est la deuxième fois que je joue sur un vrai piano.” »
            Ce jeune Algérien avait travaillé à Oran pendant cinq ans sur un piano fictif dessiné par son père sur une table de cuisine ! Aujourd’hui, Mehdi Ghazi étudie au Conservatoire de Montréal. Alain Lefèvre salue l’action de « l’Ambassadeur du Canada en Algérie, Robert W. Peck, qui a permis à Mehdi Ghazi, enfant d’une famille pauvre, de réaliser quelque chose de fabuleux, un rêve hallucinant. » Grâce à cet ambassadeur, qui, à la demande d’Alain Lefèvre, a écouté ce jeune prodige, Mehdi Ghazi a pu quitter Oran pour aller étudier au Conservatoire de Montréal.
            « Avec ces enfants qui n’ont rien peut s’opérer la vraie révolution à laquelle j’aspire. Un jeune musulman algérien qui joue du piano se retrouvera peut-être dans dix ans sur la scène de Carnegie Hall à New York; un jeune artiste qui ne sera pas issu de la tradition classique jouera Chopin et, qui sait, changera peut-être le cours des choses. »

Déficit d’attention
            Le travail de sensibilisation musicale des enfants dans les pays occidentaux devient paradoxalement de plus en plus délicat : « J’ai vu une érosion de la concentration. Nos enfants incarnent la génération du zapping. »
            Il y a 23 ans, l’objectif était de faire entendre aux enfants, « en vrai », la musique de Chopin, Mozart, Beethoven ou Debussy. Aujourd’hui, « je ne fais que 10 % de ce que je faisais il y a 23 ans, constate Alain Lefèvre. Il y a toujours un pourcentage d’enfants qui écoutent, mais celui-ci diminue, et il serait aujourd’hui impossible de présenter un concert classique dans une école. »
            Ce constat inquiète beaucoup le pianiste : « Les gens, sur la planète classique, veulent devenir pianiste ou violoniste, ils veulent faire carrière, ils veulent bâtir de nouvelles salles de concert. Tout cela est merveilleux, mais à quoi bon, si on ne renouvelle pas le public ? » Sans pour autant s’en plaindre, Alain Lefèvre souligne la difficulté de la mission qu’il s’est assignée. « Il faut le voir pour le croire… On ne peut plus demander à des institutions comme les orchestres symphoniques de Montréal ou de Québec de faire le travail à la place des autres, parce que c’est injuste pour les musiciens des orchestres. Si 700 enfants ne sont pas capables de garder le calme pendant deux minutes, on ne peut quand même pas dire : “Allez, on va droper les enfants à l’OSM et ils vont écouter un orchestre symphonique.” C’est de l’utopie, et ce n’est pas vrai que l’OSM ou l’OSQ auront du public dans l’avenir si nous ne sommes pas capables de promouvoir l’écoute de la musique au niveau primaire. »
            Le constat n’est évidemment pas spécifique au Québec. Dans beaucoup de pays occidentaux, il lui est de plus en plus difficile pour Alain Lefèvre d’arriver au but, c’est-à-dire de parler de musique classique. « À l’École Mitchell-Montcalm de Sherbrooke, par exemple, ça va ; mais ailleurs, ce n’est pas toujours facile… », dit-il avec dépit.      
            En Angleterre, toutefois, le musicien a constaté une « véritable qualité d’écoute ». Il attribue cela au fait que ce pays a su préserver la présence de la musique dans les écoles et que les enfants y font de la musique et chantent, même dans des écoles de quartier.
          
La problématique va bien au-delà de l’école. Pour le virtuose, c’est un défi qui se pose à toute la société. Il se reconnaît assurément dans les études scientifiques de l’Institute of HeartMath, en Californie – qui ont comparé, à la fin des années 1990, les effets de la musique classique, du rock grunge et de la musique nouvel âge sur le comportement des individus –, lorsqu’il déclare : « C’est un pari qui dérange, le pari que la musique classique a un impact direct sur le cerveau et sur le comportement des enfants. Des études montrent qu’un enfant qui entend souvent du rock aura un comportement plus agressif qu’un enfant qui écoute beaucoup de musique classique. Il s’agit de poser des équations qu’on voulait éluder, c’est-à-dire que même si toutes les musiques sont intéressantes, il y a des effets très graves
de certaines musiques rock, qui rendent les gens extrêmement nerveux et violents. » [On notera que ce débat sur la corrélation entre la musique et le comportement – qui a notamment refait surface après l’attaque perpétrée au Collègue Dawson – n’est pas tranché. Les conclusions de HeartMath ont été contestées par plusieurs autres chercheurs aux États-Unis et par le Groupe de recherche et d’étude sur la musique et la socialité de l’Université de la Sorbonne, à Paris.]
            Cela dit, Alain Lefèvre a assurément raison de constater l’amplification du bruit à notre époque : « Aujourd’hui, dans une émission de télévision, quand un invité arrive ou dit une phrase qui fait mouche, il ne s’agit plus d’applaudir, mais de crier. C’est comme au cinéma : il faut que ce soit énorme. S’il n’y a pas 300 voitures qui explosent en une heure et demie, l’attention n’est pas captée. »
Art, culture et société
            L’attention, Alain Lefèvre l’obtient à tout coup lors de ses apparitions auprès des handicapés et des jeunes en difficulté. « J’ai amené la musique classique à l’École Saint-Pierrre-Apôtre et à l’École Irénée-Lussier, où il y a des enfants déficients intellectuels et à motricité réduite, et j’ai obtenu des résultats extraordinaires avec certains autistes. »
            Le pianiste est aussi engagé dans le projet Art et culture de la Cité des prairies, auprès « d’enfants qui savent à quel point cela peut être bon pour eux, parce qu’ils ont vécu le pire. » Il considère qu’Art et culture peut être « un vrai phénomène pour ceux qui s’y engagent, car l’art a des incidences extraordinaires pour l’enfant; il l’incite à la réflexion, au calme et à la prise de recul par rapport à sa situation. »
            Alain Lefèvre évoque ici ces après-midi où « on n’entend pas une mouche voler », alors qu’il y rencontre « beaucoup d’enfants de 15 à 17 ans qui n’ont jamais été amenés à entendre ne serait-ce que 30 minutes de musique classique. » C’est pour cela que l’heure des questions a sonné : « Quand je vois que dans une école d’autistes et de déficients intellectuels, j’ai une écoute plus attentive que dans une classe d’enfants dits “normaux”, c’est que la problématique devient complexe. »
            Une partie de la faute incombe à une dérive au sein même de la cellule familiale : « Dans nos pays, depuis vingt ans, la cellule familiale a instauré la négociation systématique avec les enfants. Or, à mon avis, s’il y a excès de négociation, il y a impossibilité de transmission. » Ce phénomène s’amplifie dans les centres urbains : « Dès qu’on s’éloigne de Montréal et qu’on va dans les régions, on a plus de chances de rencontrer une soif de savoir. C’est toujours le même principe : les enfants qui reçoivent une surenchère de cadeaux s’en désintéressent, alors que ceux qui ont accès à moins sont plus réceptifs. » Alain Lefèvre est encore impressionné de sa visite auprès des enfants de maternelles et pré-maternelles de l’École Sainte-Lucie à Val d’Or, en Abitibi, en début d’année : « Vous auriez été estomaqué de voir la qualité de la préparation, de la tenue et des questions dans ces classes. »
            Il ne faut hélas pas compter sur les médias pour pallier quelque carence que ce soit. « Si le média le plus respecté actuellement – la télé – n’est pas capable de parler un peu de culture réelle, on ne peut pas demander aux parents de le faire. Si des institutions étatiques diffusent des blocs culturels dans lesquels il y a ni la volonté ni la discipline de dire de manière quotidienne que la peinture, la musique, la littérature et le théâtre, ça existe, et font disparaître systématiquement cette culture millénaire au profit des derniers potins sur Britney Spears, Avril Lavigne ou Christina Aguilera, ils disent en fait à toute une société, prise en otage : “On ne vous donnera plus la possibilité d’accéder à ce que nous avons de plus précieux ; on vous donnera exactement tout ce que vous voulez”. » Selon le pianiste, cette pente est très dangereuse : « Aujourd’hui, cela touche la culture. Bon, on se dit que ce n’est pas si grave ; mais demain, ce sera un politicien qui ne sera plus compris et qui devra tenir des discours simplistes pour se faire entendre ou diffuser. »
            Les politiciens ne sont pas non plus irréprochables dans cette dérive : « L’exercice de la démocratie ne se fait plus. On ne peut en effet pas dire que les enfants ont choisi de ne pas écouter de musique classique, puisqu’il ne leur en est pas proposé. Nous porterons une lourde responsabilité si nous permettons que soit mise en jeu cette préservation de notre culture. »
            Sommes-nous confrontés à ce qu’Alain Minc appelle le « nouveau barbarisme » ? Sommes-nous en train d’entrer dans une période de grands bouleversements qui verra des pays comme la Chine, qui portent attention à des cultures autres que les leurs et ont davantage soif de connaissances, prendre le pas sur nos « grandes nations » ?
            Voilà encore de quoi entretenir de fidèles insomnies…

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