14 décembre 2011

Dessin sur quadrillage - Cours préparatoire

Voici les croquis contenus dans le Nouveau Syllabaire "Mamadou et Bineta" à l'usage des écoles africaines. (voir l'article Mamadou et Bineta), pages 82-87.

 1. un canari. — 2. une calebasse. — 3. une bouteille. — 4. une carafe. — 5. un mortier — 6. un pilon —  7. une marmite — 8. une pipe. — 9. un coupe-coupe. — 10. un sabre. — 11. une lance. — 12. un arc et sa flèche. — 13. un fusil. — 14. une table. — 15. une chaise. — 16. un banc. — 17. un fauteuil (chaise transatlantique). — 18. une botte. — 19. un soulier. — 20. une sandale (babouche). — 21. une pantoufle. — 22. une chéchia. — 23. un casque. — 24. un chapeau. —  25. une case. — 26. une maison. — ­27. une bague. — 28. un collier. -- 29. un bracelet.

1. un village. — 2. un balafon. — 3. un tam-tam. — 4. une enclume. — 5. un marteau. — 6. des ciseaux de couturière. — 7. pointe de flèche et fer de houe. — 8. un arbre ordinaire. — 9. un baobab. — 10. un palmier. — 11. un épi de mil. ­12. un épi de mais. — 13. une feuille. — 14. une fleur. — 15. une orange. — 16. un citron. — 17. une papaye. — 18. un régime de noix de coco. — 19. un ananas. — 20. un bougeoir. — 21. une lampe à huile. — 22. une lampe à pétrole. — 23. une lampe tempête. — 24. un régime de bananes.

1. une pirogue. — 2. une pirogue à voile. — 3. un bateau à vapeur. — 4. une bicyclette.— 5. un hamac porté par deux hommes. — 6. une auto. — 7. un camion. — 8. un train. — 9. un chien. — 10. un chat. — 11. un rat. — 12. une souris. ­13. une chèvre. — 14. un chevreau. — 15. un mouton. — 16. une biche. — 17. un lapin.



 1. une vache. — 2. un lion. — 3. une panthère. — 4. une hyène. — 5. un singe. — 6. un cochon. — 7. un cheval. — 8. un âne. — 9. une poule. — 10. un coq. — 11. un poussin. — 12. un canard. — 13. un dindon. — 14. une pintade. — 15. un épervier. — 16. un hibou. — 17. un serpent. — 18. un poisson. — 19. un caïman. — 21. un papillon.


1. une figure souriante. — 2. une figure affligée. — 3. une figure coléreuse. — 4. une main. — 5. une jambe. — 6. un bras. 7. je lève la tête. — 8. je baisse la tête. — 9. je me baisse. — 10. je marche. — 11. je cours. — 12. je saute. — 13. je danse le tam-tam. — 14. je suis assis à la table. — 15. je suis assis sur une chaise. — 16. je suis assis dans un fauteuil. — 17. j'ai mal au ventre. — 18. je pleure. — 19. je vomis. — 20. je lève une jambe. — 21. je plie la jambe. — 22. j'étends la jambe.23. je lève un bras. — 24. je plie le bras. — 25. j'étends le bras.

 1. je me lave le corps. — 2. je bois. — 3. je salue (j'enlève ma chéchia). — 4. je suis nu. — 5. je suis vêtu, je me pavane dans mes vêtements. — 6. un garçon habillé. — 7. une fille habillée. — 8. je porte un canari sur ma tête. — 9. je fume la pipe. — 10. un homme gras. —.11. un homme maigre. — 12. un homme grand. — 13. un petit. — 14. un bébé. — 15. un vieillard appuyé sur un bâton. — 16. j'écris au tableau. — 17. deux enfants se battent. — 18. deux enfants se tirent mutuellement.



1. je pioche la terre. — 2. je frappe avec un marteau. — 3. je grimpe au palmier. — 4. je pile le mil. — 5. je vise avec un fusil. — 6. je bats le tam-tam. — 7. je tire à l’arc. — 8. un cavalier sur son cheval. — 9. un cycliste. — 10. un pêcheur en train de pagayer. —.11. un autre poussant la pirogue à la perche. — 12. un autre jetant un filet. 

Pour les reproduction sur quadrillage
Voir aussi : 
http://ecoledejulie.eklablog.com/reperage-sur-quadrillage-a4942931


A. Davesne, Nouveau syllabaire de Mamadou et Bineta, Istra, 1950.


Approfondir vos connaissances sur André davesne, Mamadou et Bineta, voir aussi :

 

Dessin au primaire, voir le blog :


Méthodes de lecture, 

Apprentissage de la lecture

1- Michel Delord : Sur la lecture 1 (écriture-lecture, globale, idéovisuelle, maternelle, etc.)

2- L’efficacité des méthodes de lecture

3- Les inconvénients supposés de la syllabique

4- La méthode syllabique (ou alphabétique) - Préjugé 1 : elle condamne les jeunes lecteurs au non-sens

5- Globale / Syllabique / Mixte

6- Dossier Méthodes de lecture (SKHOLE.FR)

7- Ecrire, lire et comprendre : l'enseignement élémentaire (Liliane Lurçat)

8- False dichotomy 1 : Phonics vs. Meaning

9- Fausse opposition 1 : « décodage contre sens »

10- Il faut enseigner le décodage grapho-phonologique

11- Il a vaincu l’illettrisme chez les plus défavorisés (Tom Mc Kay)

12- Brigitte Guigui, institutrice & la querelle des méthodes de lecture

13- L'Alphabet, machine libératrice (C. Kintzler sur Havelock) 

14- Rapport IGEN/ONL 2005 : L'apprentissage de la lecture à l'école primaire

15- Méthode de lecture de Pascal (1ère méthode phonique synthétique)   

16- Irénée Carré, L'enseignement de la lecture, de l'écriture et de la langue française à l'école primaire (1889) 

17- Synthetics Phonics Is The Best (Clarkmannanshire, Scotland) 

18-Supériorité de la méthode alphabétique (compte-rendu de l'expérience de Clarkmanannshire et explications)

 

 

 


11 décembre 2011

L'illusion idéovisuelle

    Lorsque l'on sait lire et que l'on lit les mots, on n'a pas l'impression de travailler. On a l'impression de voir les mots, de les reconnaître comme on reconnaît des choses familières très facilement, au premier coup d’œil, ou comme on reconnaît des visages amis. 

   Or, sans que l'on en ait conscience, nous opérons un travail sur les lettres du mot, nous déchiffrons aussi, mais à une vitesse si grande que justement nous avons l'impression de ne pas déchiffrer, de ne pas faire b-a ba.

  Mais, pourtant,

"Sleon une édtue de l'Uvinertisé de Cmabrigde, l'odrre des ltteers dans un mtos n'a pas d'ipmrotncae, la suele coshe ipmrotnate est que la pmeirère et la drenèire soit à la bnnoe pclae. Le rsete peut êrte dans un dsérorde ttoal et vuos puoevz tujoruos lrie snas porlblème. C'est prace que le creaveu hmauin ne lit pas chuaqe ltetre elle-mmêe mias le mot comme un tuot."

Illusion ...

Pour vous faire une idée sur cette question, voici 4 textes. Ils sont classés par ordre décroissant de "scientificité". Les deux premiers sont basés sur les recherches récentes en psychologie cognitive, le troisième est l'oeuvre d'un instituteur et maître G (T. Venot) et le quatrième un essai de répondre à la question en utilisant les concepts spinozistes.

source de l'image : http://www.sudokuz.eu/illusion/illusion.php

Enseignement de choses, par Michel Bréal


       En écrivant ce titre nous espérons que pour beaucoup de nos lecteurs il ne sera pas une énigme. Des efforts ont été faits en ces dernières années pour introduire dans nos écoles un genre d’exercice qui, depuis soixante ans et au delà, est vulgaire en Allemagne. M. Cousin l’avait signalé dans ses Lettres sur l’instruction primaire ; mais telle est la force d’inertie qu’oppose chez nous la routine à toute innovation, que les exercices de la pensée, comme il les appelait déjà, n’éveillèrent la curiosité de personne. Il a fallu la propagande d’une femme généreuse pour attirer enfin l’attention sur un enseignement si simple et si utile.

Tous ceux qui connaissent notre instruction publique avoueront que la plaie dont nous souffrons le plus, non pas seulement à l’école primaire, mais à tous les degrés de l’enseignement, c’est le verbalisme. Trop de mots, pas assez de choses : sous les mots nous ne voyons pas les choses qu’ils recouvrent, et le langage, au lieu de nous servir à découvrir la réalité, le plus souvent nous la dérobe. Tandis que le petit citadin nomme dans ses compositions écrites des instruments d’agriculture dont il n’a aucune idée précise, son camarade de la campagne, avec non moins d’ignorance parle commerce ou industrie. La suite des études répond à ce commencement ; avec les années, et sans avoir davantage été mis en contact avec la réalité, l’écolier de tout à l’heure devient le rhétoricien qui, dans ses discours, agite les questions politiques et littéraires, et l’élève de philosophie qui résoud les problèmes de métaphysique et de théodicée. On arrive ainsi à élever une nation qui s’attribue volontiers, à ses heures de satisfaction, le don de la netteté et de la précision ; malheureusement il est plus exact de dire qu’elle a le goût des généralités et d’une certaine logique toute formelle.

Sur tous les sujets du monde nous avons une quantité de phrases faites par avance, et qui passent de bouche en bouche comme étoffe et comme aliment de la conversation. On les retrouve dans les journaux, dans les livres, à la tribune. Elles viennent s’interposer, à la façon des idées représentatives de Malebranche, entre la réalité et notre esprit. Bien des gens sont si peu habitués à se servir de leur intelligence et ont la tête si remplie d’expressions qu’on les voit ordinairement occupés non à penser, ni à chercher des mots pour leurs pensées, mais à attendre la pensée d’autrui pour y fixer une des nombreuses phrases qu’ils tiennent en réserve : Si l’idée qu’on leur présente se refuse à cette sorte d’enregistrement, ils la tournent et retournent assez longtemps pour qu’elle se dépouille de ce qu’elle a d’insolite, et ils finissent par la faire entrer, mutilée ou travestie, dans le moule inévitable. Faut-il ajouter que ce genre d’esprit est surtout fréquent chez les femmes, et particulièrement chez celles qui, comme on dit, ont reçu de l’éducation ? Nous voyons clairement ici l’effet d’un enseignement tout verbal, qui a nourri les intelligences de tours de phrases et de bonnes expressions.

Ce défaut a été senti de tout temps plus d’une fois : depuis Montaigne jusqu’à J. J. Rousseau, il a été signalé, mais la tradition, un instant tenue en échec, reprenait bientôt l’avantage. Rousseau surtout a dénoncé avec véhémence le vide de notre instruction. « Parmi les sciences, dit-il, on se garde bien de choisir celles qui seraient véritablement utiles, parce que ce seraient des sciences de choses. » Son disciple Pestalozzi en vint enfin à l’application. On ne voyait entre les mains de ses élèves, dit un témoin oculaire, ni livres, ni cahiers, mais seulement une ardoise et un crayon. Les enfants copiaient sur l’ardoise les figures dessinées par leur maître. Puis venaient les explications. Pestalozzi voulait avant tout que les enfants apprissent à regarder, à entendre, à toucher. Il décomposait un objet en ses différentes parties : il le recomposait sous les yeux de l’élève. De cette façon seulement nous apprenons à mettre sous un mot une chose nettement conçue. Chaque classe devrait posséder en quantité suffisante des objets de différentes sortes, produits de la nature, outils, œuvres fabriquées, pour fournir l’occasion d’exercices de ce genre. Ces explications ne font pas doublé emploi avec les cours techniques ou avec les leçons d’histoire naturelle que les élèves pourront suivre plus tard car il s’agit moins, dans la leçon de choses, de leur communiquer des connaissances que de les habituer à observer. Voir, a dit M. Alfred Maury, est un don des plus rares, qui n’a été départi qu’au petit nombre. C’est ce don qu’il s’agit de généraliser, ou plutôt il faut développer une faculté qui existe virtuellement chez tous.

On a fait pour l’enseignement de choses des tableaux coloriés représentant des plantes, des animaux, des machines. Aucune école ne devrait en être dépourvue. Il serait bon aussi que tous nos instituteurs pussent tracer de leur main les objets dont ils veulent entretenir la classe. De cette façon, les enfants verraient l’image se construire sous leurs yeux ; ils apprendraient à en subordonner les différentes parties et à lui donner de la profondeur. Naturellement un commentaire viendrait se joindre à ces dessins. Tantôt, s’adressant à la curiosité de l’enfant, le maître placerait l’image sous les yeux de la classe en lui demandant de la nommer.et de l’expliquer ; tantôt, après avoir fait précéder les explications, il ajouterait, en manière de surcroît et de récompense, la surprise toujours si bien venue du dessin. Qui ne se rappelle le plaisir qu’éprouve l’enfant à voir la représentation figurée d’objets connus ou inconnus ? Qui ne sait le pouvoir qu’exercent les images sur tous les esprits naïfs ou incultes ? C’est par des images que Cyrille et Méthode ont gagné un peuple à leur religion. Il s’agit de mettre au profit de l’observation et de l’analyse ce penchant inné chez l’enfance.

D’autres moyens concourront au même but. Au lieu de ces sujets vagues qui forment le thème ordinaire des devoirs d’école, les compositions écrites devraient servir à développer l’esprit d’observation. Ne demandez pas à votre élève la description d’une maison ou d’une église : demandez qu’il décrive la maison paternelle ou l’église du village. La peinture d’un orage est un sujet de rhétorique : mais la description de l’orage qui a eu lieu aujourd’hui, ainsi que de ses effets, mettra l’enfant sur le terrain de la réalité. Des visites aux fermes et aux usines du voismage fourniront d’autres sujets de composition. Ce n’est pas  seulement à l’école que des exercices de ce genre seraient à leur place. Comme le peintre qui ne  peut se passer du modèle vivant, nous avons tous besoin d’entretenir en nous la faculté de voir et de saisir les choses extérieures. Qui nous débarrassera des simplifications[1] littéraires ? Celui qui en prend l’habitude perd le sentiment de ce qui existe. Il n’aperçoit le monde qu’à travers des réminiscences de collège. Les faits les plus saillants s’émoussent ou se déforment dans son esprit. On sait combien un point de fait est difficile à établir par témoignage : l’intérêt et la passion ne sont point les seules causes qui rendent la connaissance de la vérité si malaisée. La plupart du temps nous avons affaire à des témoins dont la mémoire, au lieu de retenir l’image exacte de ce qu’ils ont vu, modifie les événements d’après un certain idéal qu’ils portent dans leur tête. L’enseignement de choses exige chez le maître un effort soutenu et une constante surveillance. Le seul fait que cet enseignement a été tant de fois réclamé, depuis Bacon jusqu’à Rousseau, nous prouve qu’il est difficile. On a vu des réformateurs qui l’avaient inscrit sur leur programme, tomber, après quelque temps, dans le plus creux verbalisme et susciter à leur tour les protestations de nouveaux réformateurs. Cette difficulté tient aux conditions mêmes de notre nature. Entre les choses et la pensée vient se placer le langage comme intermédiaire, et si nous n’y prenons garde, nous sommes continuellement exposés à nous contenter de ce commode remplaçant. Tout comme leurs prédécesseurs, Basedow et Pestalozzi finirent par avoir leurs procédés et leurs formules, et la mémoire des enfants, toujours complaisante et facile, ne tarda pas à s’en emparer. Gutsmuths raconte comment Pestalozzi, vers la fin de sa carrière, montrait du doigt les différents dessins d’un tableau, tandis que les enfants répétaient machinalement les noms qu’ils savaient par cœur. De mon côté, je me souviens d’un maître qui croyait sincèrement pratiquer l’enseignement de choses, parce qu’il faisait dire à la classe, en scandant les syllabes et tout d’une voix le cheval est un quadrupède. Le phoque est un amphibie.

En faut-il conclure que cet enseignement soit illusoire ou impossible ? –Loin de  là. Mais il faut conclure qu’il en est de cette réforme comme de la réforme des mœurs dans les couvents du moyen âge et comme en général de toutes les réformes qui vont au fond des choses et qui veulent atteindre l’homme intérieur. Elles ne peuvent être faites une fois pour toutes ; elles ont besoin d’être continuellement recommencées. Elles ne peuvent être faites par un homme au profit de tous les autres ; chacun de nous doit les renouveler à tout moment. Si le maître s’endort un instant, le verbalisme reprendra le dessus. Il ne suffit pas de dire : la lettre tue et l’esprit vivifie. L’esprit se fige et devient lettre si vous cessez de le tenir en fusion. Rien ne peut donc remplacer l’action vivante du maître ; sans elle, images, dessins, descriptions dégénèrent bientôt en une série de procédés et en une vaine mnémonique. Il faut que le maître tienne ses enfants en haleine, réveille l’intérêt prêt à s’affaiblir, déjoue les inventions de la paresse. Rude et laborieux métier, dont Luther disait déjà qu’il usait son homme en dix ans. Donnons donc (c’est la véritable conclusion à tirer), si nous voulons avoir des écoles dignes d’un grand pays comme la France, donnons à l’instituteur les loisirs et la sécurité nécessaires pour qu’il ne soit pas courbé sur son œuvre du matin au soir, et pour que le poids de la vie ne brise pas en lui le ressort interne.

source : http://www.landrucimetieres.fr/spip/spip.php?article2526


Sur les leçons de choses 
Trois conférences pédagogiques (1894) : 1) éducation intellectuelle ; 2) langage ; 3) leçon de choses

Leçon de choses 1, par P. Kergomard


Leçon de choses 2, par Pauline Kergomard

Leçons de choses, Dorangeon


Leçons de choses, Compayré

 



[1] Dans l’édition originale, il y a « amplification ». [NdE]

source de l'image :  http://www.lefigaro.fr/photos/2010/06/07/01013-20100607DIMWWW00574-24-heures-photo.php


6 décembre 2011

Géographie et Histoire à l'école primaire, par Michel Bréal



De ces deux enseignements, nécessaires l’un et l’autre, le plus indispensable, selon nous, c’est encore la géographie. C’est aussi celui qui doit être donné le premier : apprenons à connaître la maison que nous habitons avant de chercher à savoir qui nous y a précédés et qui l’a construite.

Le Français est célèbre en Europe pour son ignorance de la géographie. Les étrangers possèdent là-dessus quantité d’anecdotes dont la dernière guerre a encore augmenté le nombre. Si les officiers et les publicistes ont fourni sur ce chapitre des preuves surprenantes de leur inexpérience, on peut se figurer ce que doit être le savoir des classes populaires.

Strassburgs Schreckensnacht (25 August 1870)
Arnold. Leipzig : Gœger, 1875. Carte postale, 9 x 12,3 cm - Voir notice originale BNUS - Voir géolocalisation
   Évocation du bombardement nocturne de la place forte de Strasbourg depuis la rive droite du Rhin. Les servants d'une batterie s'affairent autour des canons protégés par des gabions. Ils arborent tous la même moustache à la Kaiser Wilhelm et leur uniforme bleu est ici noir. On distingue la flèche de la cathédrale et plusieurs clochers sur un fond d'incendie gigantesque. Il s'agit d'un des premiers bombardements d'une ville avec des canons à longue portée, du 15 août au 27 septembre 1870.
   La population civile avait été évacuée quelques jours auparavant. La ville capitule le 28 septembre quand les espoirs de secours par une armée française s'avèrent illusoires. Bilan : 200 morts, 3 000 blessés, 500 maisons détruites dont la bibliothèque municipale, l'Aubette et la tour du transept de la cathédrale, plusieurs milliers de personnes sans domicile.
   L'image insiste sur le contraste entre le "travail" de destruction mené de manière professionnelle, sans état d'âme, et l'enfer qui en est la conséquence. Cette nuit du 25 août semble un épisode particulièrement destructeur. Le but militaire du bombardement était de détruire les fortifications et non la ville.
   Après la guerre et l'annexion de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine au nouvel Empire allemand, un mouvement exceptionnel de réparation des dégâts permit de reconstituer une partie des pertes subies. On peut y voir plus qu'une simple intention politique de gagner les faveurs d'une population hostile au nouveau régime : il y avait aussi un réel sentiment de solidarité l'Alsace qui avait souffert d'une catastrophe.
source : Base Numérique du patrimoine d'Alsace
 
Pour nous expliquer d’où provient cette ignorance, il faut assister à une leçon de géographie dans une école primaire de village.

Les enfants apportent avec eux un petit livre, soit Meissas et Michelot, soit quelque autre du même genre, et ils récitent la leçon du jour. Je suppose qu’ils en sont à la Belgique : ils disent par cœur les quinze lignes consacrées à ce pays, et s’ils savent correctement les noms des villes avec le nombre de leurs habitants et la courte mention qui accompagne chaque ville, ils reçoivent une bonne note. La semaine suivante, il est question de la Suisse, puis de l’Autriche, puis de la Russie, et ainsi de suite. Chaque leçon, découpée comme à l’emporte-pièce, n’a aucun rapport avec la précédente, ni avec celle qui vient après. Demandez à ces élèves la route qu’ils suivraient pour aller en Belgique ou en Autriche : ils n’en sauront absolument rien. Ils ne connaissent pas même les fleuves et les montagnes de ces pays, car c’est au commencement du livre qu’ils en ont appris les noms, dans des chapitres où sont réunis tous les fleuves et toutes les montagnes de l’Europe. Un tel enseignement, cela va sans dire, est le plus aride qu’on puisse imaginer. Tous ces noms, d’aspect souvent étrange, ne disent rien à l’esprit de l’enfant. Que voulez-vous que se représente le petit paysan limousin, quand vous lui dites qu’un golfe est une partie de mer qui s’avance, dans les terres, et que les quatre golfes les plus remarquables de l’Europe sont ceux de Bothnie, de Finlande, de Gascogne et du Lion. Ce sont des mots qu’il doit retenir, rien de plus. Et comment est-il introduit dans l’enseignement de la géographie ? Une singulière aberration veut qu’on lui présente d’abord ce qu’il y de plus général : des notions de cosmographie et des définitions. Les seules figures que les auteurs de ces singuliers manuels aient eu l’idée de joindre à leur livre se rapportent à l’astronomie : on y voit l’écliptique, la raison des équinoxes et le tableau des phases de la lune. Voilà comme nos enfants sont dressés à ne rien savoir en géographie.

Même avec un ouvrage aussi imparfait, on pourrait donner de bonnes leçons. Mais il faudrait que nos instituteurs reçussent l’idée d’une autre méthode : ils ont appris la géographie de cette façon et ils transmettent l’enseignement qu’on leur a donné à eux-mêmes. Une liste de noms, c’est à quoi l’on a réduit chez nous la science dont Herder disait : « Accuser d’aridité l’étude de la géographie, autant vaut accuser l’océan de sécheresse. Je m’étonnerais fort qu’un enfant bien doué ne l’aimât point par-dessus toutes les autres sciences, si elle se montrait à lui sous la forme qu’elle doit avoir. »

L’homme est resté absent jusqu’à ce jour de nos livres de géographie ; et pourtant il est le véritable et principal objet de cette étude. D’une part, la géographie doit montrer les changements que font subir à l’homme la situation, le climat, la configuration et la nature du pays qu’il habite et, d’un autre côté, elle doit montrer les modifications que lui-même a imprimées au sol et le parti qu’il a tiré de sa demeure terrestre. Envisagée de cette façon, la géographie viendra se placer entre les sciences naturelles et les sciences historiques, participant des unes et des autres. Si vous montrez comment les occupations, la richesse, le caractère, les mœurs, la vie intime des peuples dépendent du sol qu’ils habitent, et comment la civilisation, centuplant les forces de l’homme, finit par le rendre maître du monde, vous n’aurez plus à craindre que l’élève se dégoûte de cette étude ou en trouve les nomenclatures difficiles à retenir; il ne plaindra plus sa peine, parce que les noms qu’il apprendra lui rappelleront une idée morale, et parce qu’il sentira les rapports qui unissent entre eux les divers faits qu’on lui enseigne. Au lieu de commencer par dire que la terre est ronde et qu’elle se divise en cinq parties, je voudrais que l’enseignement géographique prît pour point de départ le lieu même que l’enfant habite. – Où s’est levé le soleil ce matin ? demanderai-je dans la première leçon (je suppose que je m’adresse à des Parisiens du quartier des Écoles). – Derrière le Panthéon, au Jardin des Plantes. – Et où se couchera-t-il ce soir ? – A Vaugirard. J’expliquerai alors qu’il faut se placer de manière à avoir le soleil levant à sa droite. – Devant nous que voyons-nous ? – Montmartre. – Derrière nous ? – La Glacière. – Voilà les quatre points cardinaux.

La première carte que des Parisiens devront étudier, c’est celle du département de la Seine. Je tracerai devant eux sur le tableau, et ils apprendront à tracer eux-mêmes, le cours de la Seine avec les courbes qu’elle décrit et les presqu’îles qu’elle forme. J’y joindrai ensuite les affluents, la Marne, le Rouillon sur la droite, la Bièvre sur la gauche. Puis viendront les montagnes. Si la Seine décrit des sinuosités aussi bizarres, c’est qu’elle est gênée dans sa marche par des collines qu’elle est obligée d’éviter ; au moment où elle entre dans Paris, elle vient de longer les hauteurs de Thiais et de Villejuif ; le Trocadéro la force à s’infléchir momentanément vers le sud, et le Mont-Valérien, avec ses dépendances, la fait remonter au nord jusqu’à Saint-Denis. Je montrerai alors à quel système de collines se rattachent ces points culminants qui viennent d’être cités. Une fois la configuration physique bien établie, – nous passerons à ce qui est l’œuvre de l’homme : le canal de l’Ourcq, celui de Saint-Denis, les villes et les villages, les principales lignes de chemin de fer, les grandes routes. Ce sera un plaisir pour l’enfant qui a visité Sceaux, Vitry, Gennevilliers, de marquer lui- même leur emplacement sur le tableau. Ceux qui à l’avenir feront des excursions, songeront à la leçon de géographie et amasseront des observations en route. Notez que le département de la Seine est un des plus compliqués de la France, et qu’ailleurs la leçon, donnée d’après les mêmes principes, fera encore plus d’impression, parce que les lieux étant moins célèbres, l’élève sera d’autant plus charmé de l’attention qu’on leur accorde.

Nos instituteurs, qui sont presque tous chargés du cadastre, sauront fort bien tracer au tableau la carte de la commune, du canton, de l’arrondissement, du département. A leur tour, les élèves s’exerceront à le faire. Mais il serait à souhaiter, en outre, que chaque école eût ses cartes murales, et qu’à côté de la carte de France, elle en possédât d’autres pour chacune des divisions que nous venons de nommer. Ainsi l’enfant apprendra à se faire une idée des échelles différentes, et il verra la place que sa commune occupe dans le pays suivant que le spectateur étend ou rétrécit son horizon. L’œil de l’écolier s’habituera bientôt à lire sur une carte comme dans un livre, et une fois qu’il aura la pratique de ce langage, ce sera un besoin pour lui d’accompagner toute description de lieux d’une représentation graphique. Nous avons trop vu dans la dernière guerre les avantages de ce genre d’instruction pour qu’il soit nécessaire d’y insister. Nos soldats, ne comprenant point d’où venait la science topographique de l’ennemi, s’acharnaient à poursuivre des espions imaginaires. Mais non seulement chaque sous-officier prussien, en consultant sa carte, connaissait mieux le pays que la plupart des habitants, mais il savait à quel mouvement d’ensemble son corps d’armée prenait part ; il voyait les progrès des opérations et il en pressentait les effets. La confiance s’en trouvait augmentée et passait dans les rangs des soldats.

C’est ainsi qu’il faut instruire nos jeunes Français. Mais il ne suffit pas.qu’ils sachent dresser de mémoire la carte de la commune, du canton et du département. Ils doivent en connaître les ressources agricoles et commerciales. – Combien vaut chez nous l’hectare de bonne terre ? demanderai-je dans l’Orléanais au fils d’un cultivateur. Et savez-vous ce que l’hectare vaut en Sologne ? – Dans une école du département de la Loire, c’est le charbon qui fournira matière aux interrogations. Dans un port de mer, il sera question du nombre des navires qui partent et qui arrivent, de leur chargement et de leur destination. La géographie, de cette façon, ne sera plus un texte uniforme que nos écoliers réciteront d’un bout à l’autre du pays comme le Benedicite. Il est vrai qu’elle sera plus difficile à enseigner et qu’elle exigera de nos instituteurs des recherches et des connaissances spéciales mais elle intéressera davantage le maître et les élèves, et elle inspirera aux parents une considération pour l’école qui rejaillira sur celui qui la dirige.

Quand les enfants connaîtront ce qu’au delà du Rhin on appelle la patrie étroite, le moment sera venu de leur montrer la grande patrie. Il existe de bons livres pour la géographie physique et politique de la France mais c’est encore à la parole du maître que cet enseignement empruntera son principal intérêt. Souvenirs de voyages, descriptions, dessins, événements récents, tout ce qui peut répandre la vie en ces leçons sera le bienvenu. J’y voudrais surtout des faits et des renseignements qui fissent voir de quelle façon chaque partie de la France contribue à la grandeur et à la prospérité de l’ensemble. Le paysan voyage peu, et quoi qu’en aient dit depuis quatre-vingts ans nos publicistes, l’unité morale de notre pays est moins étroite qu’on ne pense. Non seulement les campagnes portent envie aux villes, et surtout à Paris, mais nos différentes provinces s’ignorent les unes les autres. Si la nouvelle organisation de l’armée prend le caractère local qu’on voit dans d’autres contrées, j’ai peur que nous ne fassions sur ce chapitre des découvertes fàcheuses. Mais si les diverses parties de la France n’ont pas la cohésion morale et intellectuelle qu’on peut désirer, le meilleur moyen de prévenir les malentendus, c’est d’avoir soin que dès l’école primaire elles apprennent à se connaître par ce qu’elles ont chacune de meilleur. Même chez l’homme instruit, l’opinion bonne ou mauvaise qu’il a d’une nation, la sympathie ou l’aversion qu’il éprouve pour un pays, reposent trop souvent sur des impressions futiles. A plus forte raison cela est-il vrai d’une nature crédule ou ignorante : une anecdote entendue dans l’enfance, un souvenir historique vrai ou apocryphe, un malin dicton suffit pour prévenir l’esprit à jamais. Ne laissons pas ces armes entre les mains de la malveillance ou du hasard. En apprenant à connaître, par une bouche grave et sincère, la vie et le caractère des diverses populations de la France, l’écolier, peut-être déjà imbu de préjugés, les sentira disparaître pour faire place à l’estime et à l’affection. Au lieu d’un patriotisme abstrait, dont il serait périlleux de tout attendre à l’heure du danger, nous aurons un patriotisme éclairé, reposant sur l’amour que se portent des provinces qui se connaissent et qui s’apprécient.

Quand des habitants de différentes parties de la France se trouvent en présence, l’entretien s’établit soit sur le terrain des principes, soit sur celui des intérêts généraux du pays. C’est là un résultat de notre unité administrative qui fournit dans le même temps à tous les Français les mêmes sujets de discussion. Assurément, il ne faut pas s’en plaindre ; mais on peut regretter qu’à côté de ces généralités, il n’y ait point place pour des échanges d’idées provenant de la connaissance immédiate que nos provinces auraient les unes des autres. C’est par Paris et en Paris que les Français se joignent et se touchent. Mais où est cette curiosité affectueuse qui devrait rendre les fils d’une même contrée désireux de s’étudier en leurs analogies et en leurs différences ? Où est cette connaissance réciproque des particularités et du passé de chaque province sans laquelle le nom de compatriote perd son principal attrait ? Nous voyons ici les conséquences d’une centralisation jalouse qui a su isoler les départements tout en les rattachant étroitement à la Capitale. Corrigeons du moins par l’enseignement les effets d’un système qui tend à supprimer entre les Français des différentes régions toute attache autre que les liens administratifs.

Il y a beaucoup à faire sur ce point dans nos écoles normales. L’impulsion devra partir des maîtres qui donnent, en ces maisons, les leçons de géographie. Qu’ils s’inspirent des livres de Lavallée, de Henri Martin et de cet admirable tableau de notre pays inséré par Michelet en tête du second volume de son Histoire de France.

Et puisque nous sommes là-dessus, trouvera-t-on que nous nous écartons trop de notre sujet, si nous faisons observer qu’il dépend de l’Etat et des grands établissements auxquels il confie l’administration des intérêts publics, d’étendre ou de limiter la connaissance que peuvent prendre de leur pays les classes populaires ? Si le paysan français voyage moins que le paysan belge ou allemand, il ne faut pas uniquement accuser son humeur casanière. Quelles facilités ne trouve pas à l’étranger l’habitant peu favorisé de la fortune qui veut visiter la province voisine ou faire le tour de son pays ! Les moyens de voyager sont à bas prix ; des combinaisons de toute sorte, libéralement entendues, lui permettent de prendre possession, par la vue et par l’esprit, de la contrée qu’il habite. Il semble que chez nous l’intérêt mercantile ait fait oublier tout le reste. Rien n’a été prévu pour rendre plus aisé un moyen d’instruction si sûr et si puissant[1].

Je reviens à l’enseignement de la géographie dans l’école primaire. Après, ou plutôt en même temps que la France (car il ne faut pas toujours rester sur le même sujet, et il est bon de varier les leçons), on étudiera l’Europe. Le maître fera connaître les différents pays de l’Europe d’une façon sommaire, mais pourtant de manière à munir l’esprit de notions sûres et nettes. Il ne faut pas oublier qu’aujourd’hui, grâce au progrès des relations de toute nature, ces contrées sont à nos portes, et que la vie des autres nations influe constamment sur la nôtre ; l’ignorance qui faisait sourire autrefois est aujourd’hui un tort fait à nos propres intérêts et un danger pour notre pays. Il importe que chaque Français sache quelles sont la situation, l’étendue, la puissance de grands pays comme l’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne, la Russie, l’Espagne : il faut qu’il ait une idée de leurs ressources agricoles et de leurs productions industrielles. Quelques descriptions des curiosités naturelles et des monuments historiques de chaque pays plairont à l’imagination et frapperont la mémoire. Le maître définira en peu de mots le gouvernement et le caractère de ces peuples, ainsi que la tendance générale de leur politique extérieure : il est grand temps que là-dessus quelques notions justes pénètrent dans les couches populaires. Il est imprudent de dire que la politique doit être bannie de l’école, puisque nous ne pouvons la bannir de la vie, et puisque les lois de notre pays font de chacun de nous le juge des affaires de la France. Donnons au moins à ces futurs électeurs les plus indispensables des connaissances : on ne verra plus alors ces illusions obstinées qui, transportant hors de France des idées ou des passions toutes françaises, imaginent les alliances les plus étranges et veulent remanier la carte du monde au gré de nos chimères.

En sortant de l’Europe, et à mesure que notre cercle visuel s’étend, les détails s’effaceront pour laisser paraître seulement les grandes lignes. Une mappemonde et un globe seront nécessaires pour montrer la situation relative des continents et les grandes routes de la navigation. Du même coup, les élèves verront quelle modique place du globe occupe notre continent, dont notre pays est lui-même une si petite partie. Loin d’abattre les âmes, cette vue doit les retremper et les affermir. Les enfants peu favorisés de la fortune sur la terre natale comprendront combien est grand le champ qui s’étend devant eux et quelle carrière s’ouvre à leur activité, s’ils veulent faire usage de leurs forces et de leur intelligence. Au lieu de nous user dans des querelles intestines qui dévorent le pays et qui finissent par effacer des cœurs le sentiment de la patrie, pourquoi n’irions-nous pas réclamer notre part du globe ? Combien sont tombés dans nos carrefours, la haine au cœur, la malédiction à la bouche, qui auraient trouvé au loin la fortune, la considération et tous ces biens dont ils étaient justement épris, mais qu’ils cherchaient dans une voie sans issue ! Colons en Amérique, en Australie, ils auraient aimé la France : ils auraient été fiers de ses splendeurs au temps de la prospérité ; à l’heure des revers, ils auraient aidé à guérir ses blessures. Eux aussi, ils auraient travaillé à la grandeur de la France, en répandant au loin le nom, la langue et les dons intellectuels de notre race. Si nous ne voulons pas que les plus ardents de nos enfants s’exterminent en se disputant une ruche trop étroite, montrons-leur les grandes routes du monde : le sang de nos ancêtres les Gaulois n’est pas assez refroidi pour qu’ils restent insensibles à cet appel.

Nous passons maintenant à l’enseignement de l’histoire. Comme la méthode, en ses traits essentiels, sera la même que pour la géographie, nous pouvons nous contenter de quelques brèves indications.

Nous ne possédons point de livres populaires retraçant le passé de nos différentes provinces. Aussi nos enfants vivent-ils sur la terre natale comme des étrangers. Les monuments anciens qui sont sous leurs yeux, les noms célèbres qui frappent leurs oreilles, restent inexpliqués s’ils n’ont point trouvé place dans l’histoire générale de la France. Notre vieux sol, où à chaque pas on heurte un souvenir, est muet pour le peuple, ou si nos enfants savent quelque chose du passé de leur canton, c’est à des sources le plus souvent douteuses qu’ils ont puisé leur science. En d’autres pays, les habitants sont fiers d’un souvenir historique se rattachant à leur commune, ils conservent avec amour tout ce qui rappelle un événement d’autrefois. En France, l’indifférence est profonde ; elle est peut-être encore plus grande chez l’homme à demi instruit que chez l’ignorant. Il semble que l’histoire des quatre dynasties dont on nous fait apprendre les faits et gestes ait absorbé tout le passé de la nation. La province natale ne commence à compter qu’à partir de sa réunion à la monarchie française, et encore est-ce simplement comme partie intégrante et anonyme de cette totalité.

D’autres ont sans doute éprouvé comme moi un sentiment qui m’a souvent saisi quand je causais avec des gens ayant reçu l’instruction de nos écoles primaires. On dirait que leur existence morale a été déracinée ; ils n’appartiennent plus ni à la campagne, ni à la ville, ni au peuple, ni à la bourgeoisie. Dépaysés chez eux, il n’y a guère que l’administration ou l’armée qui puisse encore leur servir de patrie. Aussi les voit-on déserter sans peine une commune qui n’est pas plus la leur que les trente mille autres de la France. Une instruction incolore et uniforme en a fait d’avance des agents de l’autorité centrale. Le défaut que nous signalons s’étend à tous les degrés de notre enseignement. La classe moyenne qui devrait être la gardienne du patriotisme local, a l’air de se faire un honneur d’en paraître dépouillée. Ce manque d’un fond historique est l’une des causes du vide de la vie de province.

Des régions qui ont rempli l’Europe du bruit de leur renommée et exercé une action décisive sur l’histoire du monde, la Normandie, la Lorraine, la Bourgogne, la Provence, la Champagne, sont présentées comme de simples circonscriptions territoriales. Ce n’est pas ainsi qu’on pourra éveiller l’intérêt historique. Le goût des choses du passé n’est pas si naturel à l’homme qu’on le suppose : il faut qu’il naisse à la vue de quelque vestige des temps écoulés, de quelque témoin des événements d’autrefois. Il faut en outre que l’histoire, à ses premières pages, nous prenne par nos sentiments intimes. Parlez à l’enfant de ses ancêtres et de la contrée qu’il habite ; faites-lui voir de vieux édifices, d’anciennes églises, les restes des châteaux d’autrefois. Quelle leçon d’histoire qu’une excursion aux ruines de l’abbaye de Jumiéges ou une visite aux tombeaux des ducs de Bourgogne ! De la sorte l’écolier prendra pied peu à peu dans le passé, et il voudra connaître l’histoire de cette monarchie ou les destinées de sa contrée natale sont venues se confondre et se mêler avec celles de tant d’autres. Que penserions-nous des Italiens si leur unité politique d’aujourd’hui leur faisait oublier l’histoire de Milan, de Florence, de Gênes, de Venise ? Parce que le mal est déjà ancien chez nous et parce que nos esprits s’y sont habitués, il n’en pèse pas moins sur notre pays. Nous venons de citer des noms illustres : mais il n’est pas nécessaire qu’une ville soit célèbre pour être chère à ses habitants, et le patriotisme, surtout chez les enfants, a une optique à part pour grandir les hommes et les choses. Élevons donc des Français qui sachent l’histoire de leurs foyers, et qui soient fiers de leurs héros domestiques. J’entends dire qu’il est trop tard pour réveiller ce passé. Mais ceux qui parlent ainsi sont dupes de leurs propres paroles. Il ne s’agit pas de rappeler le passé à la vie, mais seulement de le ramener à la connaissance des générations nouvelles. La science, à cet égard, peut beaucoup. En Allemagne, l’enseignement parle d’abord à l’écolier de sa ville ou de son village. Mais il ne faudrait pas croire qu’une tradition non interrompue eût maintenu cette histoire locale vivante dans la conscience populaire. Beaucoup de souvenirs qu’aujourd’hui un enfant rougirait d’ignorer et que des monuments de toute sorte rappellent à l’attention de tous, ont été ensevelis dans l’oubli pendant des siècles. L’érudition les a ramenés au jour; puis l’enseignement, s’en emparant, les imprime dans l’esprit des jeunes générations et les restitue ainsi à la conscience nationale.

Je ne voudrais pas que nos élèves eussent à apprendre un cours suivi d’histoire. Les récits détachés, faits de vive voix par le maître, seront la meilleure méthode d’enseignement. Autant qu’il sera possible, ces récits devront prendre la forme biographique, la plus intéressante et la plus claire pour de jeunes têtes. L’enfant emporte l’image de certains personnages, s’éprend de leur caractère, se repaît de leurs hauts faits, s’afflige de leurs malheurs : volontiers il s’identifie avec ses modèles et les représente dans ses jeux. Ce ne sont pas seulement des rois et des conquérants que nous ferons défiler devant la classe : les bienfaiteurs de l’humanité, les grands inventeurs, quand leur vie présente des incidents remarquables, auront leur place et leur jour. Le maître, à L’occasion, fera ressortir la leçon morale contenue dans les événements, mais sans conclusion didactique et plutôt par quelques mots insérés dans le récit.

Si nous ne voulons pas que l’histoire forme un cours suivi, nous sommes loin de penser qu’elle puisse s’enseigner d’une façon accessoire, au moyen des dictées d’orthographe ou de digressions amenées par un nom propre. Dans le premier cas les choses disparaîtraient derrière les mots, et de l’autre manière aucune impression durable ne resterait dans l’intelligence des enfants. Mais une fois que le maître aura fait connaitre quelque grand personnage ou quelque notable événement, je voudrais qu’il ne négligeât rien pour le graver à jamais dans les mémoires. Si la poésie a célébré un homme illustre ou un glorieux épisode de notre histoire, faisons apprendre à nos écoliers ces morceaux. Il y a encore un autre moyen usité à l’étranger pour renouveler sans cesse, dans l’esprit de la jeunesse, le souvenir de grands événements ; mais notre pays est trop divisé et la portion la plus récente de notre histoire, trop livrée à la polémique des: partis. pour que nous puissions introduire cet usage ; ce sont les anniversaires et les fêtes nationales célébrées à l’école. Que le maître du moins ne néglige aucune occasion de montrer ce que nous devons à nos ancêtres, combien la France d’autrefois a fait pour celle d’aujourd’hui, et quels liens de reconnaissance nous doivent rattacher à tel homme qui est séparé de nous par les siècles. Qu’il nourrisse dans ces jeunes esprits l’amour de tout ce qui est honnête, généreux, énergique, désintéressé ! L’héritage de nos aïeux n’est point si méprisable après tout puisque, malgré tant de fautes, nous en vivons.

Parmi toutes les nations du monde, la France présente le spectacle unique d’un peuple qui a pris son propre passé en aversion. On dirait une population d’esclaves qui vient de renvoyer ses maîtres et qui ne veut plus se souvenir du temps de sa servitude. Que beaucoup de ses griefs fussent légitimes, qui voudrait le nier ? mais d’autres peuples ont souffert des mêmes abus sans garder les mêmes ressentiments. Je ne crois pas que les luttes de la fin du dix-huitième siècle et la mauvaise littérature du nôtre suffisent pour expliquer une aussi étrange répulsion. On ne peut haïr à tel point que ce qu’on ignore, et la principale raison d’un état d’esprit si peu naturel, c’est que l’imagination du peuple a gardé le souvenir amplifié des crimes et des misères du temps passé, sans qu’on ait pris soin de lui en rappeler les bienfaits et les grandeurs. L’adversaire le plus décidé de l’ancien régime, pour peu qu’il l’ait étudié, ne peut tout envelopper dans la même réprobation : l’ignorance seule est capable de ces haines absolues. Mais une telle aversion n’est pas seulement le plus déraisonnable et le moins vivifiant des sentiments. Comme le présent d’une nation, quoi qu’elle veuille et quoi qu’elle fasse, est fils de son passé, il sera toujours facile de lui montrer dans les institutions, dans les lois, dans les usages, la trace de ces temps qu’elle croyait abolis à jamais. Les contemporains seraient donc exposés à la même inimitié que les ancêtres, et après s’être détachée de ses souvenirs héréditaires, la France, autrefois si ouverte à tous les mouvements d’affection et de sympathie, finirait par ne plus connaître que la défiance et la haine.


[1] « En règle générale, tous les moyens de communication entre les hommes tournent au profit de l’instruction. » Lorain, Tableau de l’instruction primaire en France, p. 35.

Michel Bréal  
Quelques mots sur l'instruction publique en France (1872)

L'orthographe
DU GOÛT DE LA LECTURE
Les locutions
Les proverbes
La propriété des termes : employer les mots justes
Les métaphores dans les mots 

2 décembre 2011

DU GOÛT DE LA LECTURE, par Michel Bréal



Savoir lire, c’est bien. Mais comment se fait-il que nos élèves apprennent à lire sans emporter de l’école le goût de la lecture ? Les étrangers dans la dernière guerre en ont été frappés. Ils voyaient nos prisonniers désœuvrés, sans que l’inaction parût leur peser. Leur plaisir était de jouer aux dames, à la marelle, au bouchon. En certaines villes, on leur avait donné des ouvrages d’histoire, des récits de voyage, mais ils n’y touchaient point. Aussi le bruit s’était-il répandu que nos soldats ne savaient pas lire[1].

L’ouvrier allemand, américain recherche les livres. Là où il n’existe point de bibliothèques, il prélève sur son travail de quoi en fonder. Chez nous, tout au plus les petits journaux prétendus populaires, avec leur contenu frelaté, peuvent éveiller la curiosité et captiver un instant l’attention de la population des villes. D’où provient cette différence ? Ici encore nous rencontrons d’abord le protestantisme. Lire n’est pas chose si facile qu’il nous semble ; il y faut de l’exercice et de l’habitude. Non seulement le catholicisme remplace le livre par le rosaire, mais il fait l’éloge de la sainte ignorance. La femme espagnole venant s’asseoir pendant une heure, un éventail à la main, sur un banc d’église, est réputée avoir fait œuvre agréable à Dieu. Rapprochez-en la femme protestante qui lit et relit la Bible, qui cherche à pénétrer dans le langage symbolique de l’Ancien Testament, ou qui essaye de mettre d’accord les trois synoptiques. Admettons que les qualités morales et l’intelligence naturelle soient les mêmes des deux côtés ; combien l’esprit est traité de manière différente ! d’une part il reste en friche (s’il n’est pas rendu stérile), de l’autre il est soumis à une continuelle culture. Supposez que le combat pour la vie s’engage entre deux sociétés aussi différentes que ces deux femmes. Le résultat sera facile à prévoir. Une expérience vieille comme l’humanité nous apprend que le succès ici-bas n’appartient ni aux âmes les plus aimantes, ni aux cœurs les plus généreux : c’est aux intelligences les plus aiguisées et les plus actives qu’est dévolu l’empire du monde.

Une autre cause, qui au fond tient à la précédente, aggrave et complique le mal. On n’écrit point chez nous pour le peuple. Si nous avons quelques anciens livres qui conviennent, ou à peu près, comme lecture populaire, c’est grand hasard et l’auteur n’y avait point songé. Nos écrivains classiques, déjà vieux d’un siècle, de deux siècles, s’adressaient à une société ne ressemblant guère à la nôtre, ayant d’autres goûts, d’autres croyances, d’autres préjugés. Le dix-septième siècle est bien loin. Ces dehors mythologiques, cette adoration d’un monarque, cette religion qui ne ressemble pas au christianisme moderne, laissent le lecteur froid. Il faut être lettré pour y trouver profit et plaisir. La langue, sur bien des points, s’est modifiée, elle a besoin d’explications et de commentaires. La Fontaine lui-même, le plus populaire de tous nos auteurs, est rempli de locutions vieillies et d’allusions à des usages abolis. Quant aux écrivains du siècle suivant, quelle que soit l’opinion qu’on ait sur le fond de leur polémique, ils réclament, pour être compris, tout un travail de reconstruction. L’homme du peuple qui lit Voltaire, s’il n’est pas scandalisé, le trouve dépassé, suranné. L’ouvrier républicain essayera de lire le Contrat social : mais il ne le comprendra qu’en gros et sera bientôt découragé par ces déductions abstraites. Tout ce monde d’idées est fermé à qui veut s’y introduire sans préparation et sans guide. Il faut bien en convenir : les esprits les plus élevés qu’ait produits notre pays sont pour le peuple comme s’ils n’existaient pas. Au lieu qu’en d’autres contrées il y a des écrivains connus et aimés de la nation tout entière, rien de pareil ne se voit en France. Tandis qu’une portion de notre pays se nourrissait de Montaigne, Pascal, La Bruyère, Montesquieu, Tocqueville, l’autre en restait au paroissien et à la bibliothèque bleue. Veut-on savoir depuis quand cette scission s’est faite ? il n’y a qu’à consulter les lectures de nos paysans. Ils lisent l’histoire des quatre fils Aymon, celle de Robert le Diable et de son fils Richard sans peur, qui sont rééditées tous les dix ou vingt ans à Troyes et à Épinal. Le dernier grand remaniement de ces romans, qui sont fort anciens, comme on sait, est du règne de Charles VIII. A la fin du quinzième siècle, la société française marchait donc encore du même pas, s’intéressait aux mêmes aventures, et avait les mêmes goûts. Depuis lors, par l’influence de la Renaissance, non tempérée par la Réforme, la tête et le corps du convoi se sont détachés, et la distance qui les sépare va toujours s’élargissant.

Il semble que notre société contemporaine, tout imprégnée d’idées démocratiques, devait produire en foule les auteurs populaires. Mais l’écart entre les deux parties de la nation est devenu si grand que ceux mêmes qui auraient le plus à cœur de parler au peuple et de l’instruire, sont incapables de s’en faire comprendre. Les mots qu’ils emploient sont entendus à contre-sens ; les principes qu’ils supposent démontrés sont ou ignorés ou contestés. Les noms historiques qu’ils citent n’éveillent chez le lecteur aucun souvenir. Vous exposez des faits à des gens qui vous demandent de les émouvoir par une certaine rhétorique dont ils ont pris l’habitude. Aussi les meilleurs livres, composés pour l’instruction du peuple par les esprits les plus sincères et les plus généreux, sont-ils restés sans lecteurs, ou s’ils en ont trouvé, ce n’est point parmi la classe que l’écrivain avait en vue. Quelque affligeant –que soit cet aveu, aujourd’hui comme au temps de Louis XIV, les meilleurs livres que notre temps voit paraître sont non avenus pour le peuple et lui restent inconnus ou inintelligibles. Nous avons deux nations en France : l’une pense, lit, écrit, discute et contribue au mouvement de la culture européenne ; l’autre ignore cet échange d’idées qui se fait à côté d’elle, ou si elle essaye d’en prendre connaissance, elle ressemble à un homme jeté au milieu d’une conversation depuis longtemps engagée avant qu’il vienne, et où il entend prononcer des noms et débattre des intérêts qui lui sont également inconnus.


Là ne se bornent point les effets du mal que nous avons commencé de décrire. Mais les dernières conséquences sont trop sous nos yeux pour qu’il soit nécessaire de les rappeler. La spéculation mercantile a été tentée par cet immense marché qu’un peuple sachant lire, mais n’ayant point de livres qu’il pût comprendre, offrait à la cupidité. Plus habile, parce qu’elle était moins scrupuleuse, elle a trouvé le langage qu’il fallait à ces nouveaux lecteurs. Les publications illustrées, les petits journaux ont jeté en pâture à la foule des romans qui, pour le mérite de l’invention, sont la plupart fort inférieurs à ceux de la bibliothèque bleue. Je ne parle pas de la valeur morale, presque toujours nulle ou négative. D’un autre côté, depuis que le suffrage universel a remis le pouvoir aux mains du grand nombre, il s’est trouvé des politiques et des économistes qui ont su assez simplifier les systèmes et faire assez abstraction de l’histoire pour être entendus de nos ouvriers. Ils ont créé une littérature qui a ses adeptes à part, d’autant plus dociles qu’ils sont plus indifférents à l’égard de tous les autres livres, d’autant plus accessibles à cet enseignement, qu’ils partagent leur attention entre un plus petit nombre de volumes.

Tel est l’état de choses où nous sommes arrivés aujourd’hui. Il est si inquiétant que beaucoup de bons esprits qui croyaient fermement autrefois aux bienfaits de l’instruction populaire, sont venus à en douter, sinon en général, du moins pour notre pays. « Est-ce bien la peine de répandre des méthodes de lecture qui conduisent à de tels résultats, et serons-nous vraiment plus avancés quand la France tout entière lira les feuilletons de la petite presse et les articles des journaux socialistes ? L’instruction ne nous réussit pas. Où en serons-nous quand nos paysans de la Bretagne auront l’esprit aussi trouble et le sens moral aussi bouleversé que nos ouvriers des grandes villes? »

La réponse à ces questions n’est pas difficile. C’est parce qu’on apprend trop peu de chose dans nos écoles, et non parce qu’on y apprend trop, que nous avons assisté à ce désarroi de l’intelligence populaire. Il ne faut pas accuser ceux qui apprennent à lire à nos enfants, mais ceux qui tout en concédant ces premiers éléments de toute instruction, veulent que l’enseignement n’aille pas au delà. Apprendre à lire est un bienfait illusoire ou un présent dangereux, si vous ne rendez pas vos élèves capables de comprendre et d’aimer les lectures sérieuses. C’est par là qu’il faut les mettre à l’abri des séductions. Si, à l’atelier, de mauvaises lectures sont mises entre leurs mains, si la propagande cherche à s’emparer de leurs esprits, le goût de la lecture, sera le plus sûr contre-poids à ces tentatives. Sur l’homme qui lit beaucoup un mauvais livre est loin d’exercer l’influence qu’il sur celui qui lit peu. Il apprend bientôt à distinguer un ouvrage qui contient des faits et des raisonnements dont il peut contrôler la justesse, d’un autre qui ne donne que des déclamations. Si je ne craignais de présenter ma pensée sous une forme paradoxale, je dirais que les mauvais livres ne sont dangereux que pour ceux qui ne lisent point; car la plupart du temps, ceux qui les citent ne les ont même pas lus, et c’est seulement pour en avoir entendu le résumé et pour en avoir recueilli quelques bribes, qu’ils se prévalent de leur autorité. Combien, en 1848, avaient vraiment lu Proudhon ? L’ouvrier qui a lu un livre jouit parmi ses compagnons d’une considération dont on peut difficilement se faire une idée dans les classes lettrées : c’est un homme qui a étudié les sciences sociales, qui connaît les questions de travail et d’échange. Je ne sais pas de critique plus sanglante de notre enseignement primaire, ni de condamnation plus éclatante du système qui recommande l’ignorance, que ces réputations acquises à si bon marché dans le peuple et qui coûtent parfois si cher à la société.

L’une des réformes les plus urgentes qu’appelle notre enseignement primaire, c’est donc de provoquer chez les enfants le goût de la lecture. Pour arriver à ce résultat il faut que l’instituteur fasse des lectures en classe. N’objectez pas la perte de temps, car il serait facile de nommer des exercices qui envahissent l’école et qui ne jouissent d’une si grande faveur dans l’opinion des maîtres que parce qu’ils remplissent les heures. Au lieu de ces dictées qui laissent la tête de l’enfant complètement inactive, lisez le récit d’une belle action, la description d’un phénomène naturel ou simplement un conte de fée. Quand au milieu du silence général, suivi d’un long murmure d’étonnement ou de satisfaction, l’instituteur fera rentrer le livre dans son pupitre, plus d’un élève suivra le volume d’un œil de regret. Le format et la couverture, lui restent dans la mémoire, et toutes les fois qu’un hasard le fera reparaître, il y aura plus d’un cœur qui battra secrètement dans la classe. Mais quelle ne serait point la joie de l’élève à qui, pour récompense d’une conduite sans reproche et d’un travail exemplaire, le maître prêterait un jour le livre même d’où il a tiré sa lecture ! Une faveur si extraordinaire attirerait, je pense, plus d’un envieux à celui qui en serait l’objet, et des écoliers favorisés par la fortune pourraient bien être tentés de prendre le titre de l’ouvrage pour demander à leurs parents qu’on leur en fît présent.

La lecture est une telle source de plaisir, surtout dans le premier âge, qu’une fois que l’écolier en aura goûté la douceur, les stimulants et les encouragements seront superflus. Ne voyons-nous pas des enfants de deux ans feuilleter avec délices leurs livres d’images et se répéter à eux-mêmes les histoires qu’on leur a contées ? Il ne s’agit donc que de procurer les livres à nos petits paysans. C’est ici que la partie instruite de notre population devrait trouver quelque chose de cette activité ingénieuse et de cette ardeur de propagande qui fait pulluler les Bibles dans les pays protestants, et qui répand en pays catholiques les oraisons dévotes et les images de sainteté. Il ne faut point songer seulement aux enfants pauvres, mais encore à ceux dont les parents auraient les ressources nécessaires pour acheter des livres, mais ne le font point, parce, qu’ignorants eux-mêmes, ils ne sentent point le prix de l’instruction. Lectures faites en commun, bibliothèques communales dont l’instituteur sera le gardien, livres donnés en prix aux meilleurs élèves, tous ces moyens seront bons mais avant tout, il faut que l’école possède un certain nombre d’ouvrages que les élèves emporteront à tour de rôle à la maison, et qu’ils devront, en les rapportant, résumer de vive voix ou par écrit.

Quels livres placerons-nous dans cette bibliothèque de l’école ? Les ouvrages d’éducation et de morale y occuperont naturellement le premier rang ; j’y voudrais ensuite beaucoup de géographie : des récits de voyage, des descriptions de pays lointains réveilleront ce goût des aventures qui semble vouloir s’endormir dans notre race, et qui nous a donné autrefois les Jacques Cartier et les Cavalier de la Salle. Faisons donc connaître à nos enfants les histoires des grands navigateurs, et plaçons à côté d’eux les voyageurs modernes, comme Speke, Barth, Livingstone. L’histoire de France comptera un certain nombre de volumes mais on y verra, à côté des récits de nos victoires, celui de nos revers, pour que l’enfant prenne une idée plus juste des limites de nos forces, et pour qu’il apprenne à connaître les fautes qui chez nous amènent habituellement les désastres. Ce n’est pas en nous montrant toujours victorieux qu’on élèvera les âmes capables de porter et de réparer nos malheurs. L’histoire des autres peuples devra être également représentée ; il faut que nos enfants commencent à sortir de cette ignorance qui, pour notre plus grand dommage, nous laisse si indifférents à ce qui se passe hors de chez nous, et nous rend incapables de comprendre les événements qui ont lieu au delà de notre horizon de tous les jours. Les sciences naturelles et physiques, les arts mécaniques, nous fourniront quelques volumes qui éveilleront plus d’une vocation et qui, des mains de l’enfant, passeront peut-être à celles du père.

Laissons une large place aux œuvres d’imagination et à la poésie. Depuis les grandes conceptions épiques qui ont charmé le premier âge de l’humanité jusqu’aux simples contes de fée, le merveilleux est dû à l’esprit de l’enfant, qui n’aura affaire que trop tôt aux réalités de la vie. L’Iliade, l’Odyssée, dans des traductions faites pour cet usage, ne dépasseront point la portée d’esprit d’un enfant de douze ans. N’est-ce pas de ces poèmes qu’un ancien disait qu’ils sont le commencement, le milieu et la fin, le livre de l’enfant, de l’homme et du vieillard? A côté d’eux figureront les grands poèmes modernes, la Chanson de Roland, la Jérusalem délivrée, le Roland furieux, les Martyrs. La littérature dramatique, si chère aux enfants, sera représentée par les classiques du temps de Louis XIV, auxquels on pourra joindre quelques écrivains de notre siècle, tels que Casimir Delavigne et Ponsard. Les Fables de La Fontaine et de Florian ont naturellement leur place marquée dans notre bibliothèque. Nommons enfin les Contes de Perrault, ceux de Grimm, un choix des Mille et une Nuits : ces récits ont charmé les enfants de l’Inde et de la Perse, beaucoup ont fait les délices de nos pères au moyen âge. Pourquoi les refuserions-nous à nos petits contemporains ? Le Robinson de Foë, justement recommandé par J.-J. Rousseau, le Robinson suisse transporteront l’imagination au milieu d’un merveilleux d’une autre sorte. Parmi les auteurs d’aujourd’hui, citons Erckmann-Chatrian et J. Macé, qui ont su réussir dans l’art si difficile de se faire entendre du peuple et des enfants.

Une telle bibliothèque, sans dépasser cent volumes, que la librairie fournirait à bas prix, à cause de l’étendue du marché, transformerait la vie intellectuelle de nos jeunes générations. Un des inconvénients dont nos instituteurs se plaignent le plus, c’est que l’été leur enlève une partie de leurs écoliers; mais la lecture pourrait suivre l’enfant aux champs. Quand nos petits pâtres demanderont à emporter avec eux, pour mettre à profit les moments libres de la journée, un livre de leur bibliothèque scolaire, on pourra dire que l’instruction primaire de nos campagnes est enfin sortie de la période préparatoire et embryonnaire où elle est restée jusqu’à présent.


[1] A Ouzouer, sur cent blessés je n’en ai trouvé que quatre ou cinq qui eussent du goût pour la lecture, deux seulement qui aimassent l’instruction. J’extrais cette observation d’un article rempli de faits intéressants : Allemands et Français ; Souvenirs de campagne, par Gabriel Monod. Revue chrétienne, du 5 décembre 1871.

Michel Bréal, Quelques mots sur l'instruction publique en France (1872)

TABLE DES MATIERES.
Origine et objet de ce travail
L'ECOLE.
Des caractères particuliers de l'instruction primaire en France
De la double utilité de l'école
Langue française
Orthographe
Du goût de la lecture
Géographie et histoire
Enseignement de choses
Education de la raison
L'instituteur
Considérations finales
LE LYCÉE.
Deux caractères particuliers de nos lycées
Enseignement du latin
De la classe et de l'étude
Le thème latin
La version et la lecture des auteurs
Les vers latins
Enseignement du grec
Enseignement historique du français
Du discours latin et du discours français
Histoire, géographie, langues vivantes
Des compositions hebdomadaires
Des examens de passage
De la part faite au progrès dans l'enseignement universitaire
De l'internat
Les récompenses au lycée
Résumé
LES FACULTÉS.
De la destination primitive de nos Facultés
Les Facultés des lettres
Les écoles spéciales
Des réformes de l'enseignement supérieur
Comment l'esprit scientifique se répand dans une nation
Conclusion

Tilékol - outil d'évaluation pour le primaire

Témoignages:

« Si les mots EVALUATION et FACILITE vous semblent incompatibles, c’est peut-etre sur Tilekol que se trouve le miracle… »
nanoug
www.tourdeclasse.com

« Alors si vous êtes comme moi, que vous avez envie de vous faciliter la vie lors des évaluations , n’hésitez plus! »
Bout2fée
lespatouillesdebout2fee.over-blog.com/

« En tout cas, il est vraiment simple d’utilisation et on n’a pas l’impression de travailler. »
Christine
http://moncahierjournal.canalblog.com
Follow on Bloglovin
 

Archives (2011 à 2014)

Vous aimerez peut-être :

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...