26 juin 2017

Cherchez la femme (Sou Abadi)

http://madame.lefigaro.fr/celebrites/interview-de-sou-abadi-la-realisatrice-de-cherchez-la-femme-comedie-sur-la-radicalisation-230617-132945

Cherchez la femme pourrait bien être le film le plus polémique de l'année. La réalisatrice Sou Abadi nous décrypte sa comédie politique, et défend ses motivations, bienveillantes.


En 2001, elle brossait le portrait d'une société en pleine mutation, entre crise économique, interdits et renouveau, dans son documentaire SOS à Téhéran. Seize ans et une dépression plus tard, la réalisatrice iranienne de 49 ans Sou Abadi revient avec un premier long-métrage de fiction, Cherchez la femme, en salles le 28 juin.L'histoire d'Armand et Leïla, couple d'étudiants à Sciences Po qui voit ses projets contrecarrés quand Mahmoud, le grand frère de Leïla, revient d'un séjour au Yémen en «apprenti islamiste» et sème la panique dans sa famille.




Un sujet délicat, abordé sous le signe de la comédie. Ici, le niqab est comparé à «une tente Quechua», les garçons se camouflent sous le voile intégral et personne ne prend vraiment au sérieux Fabrice rebaptisé Farid. La première question que l'on se pose est : «peut-on rire d'un sujet si actuel, si polémique, si... grave ?» Et pourquoi pas, veut nous dire Sou Abadi, qui livre un film, certes humoristique, mais tout à fait sensible, réfléchi, émouvant, aussi.
De prime abord, on s'attend à voir une sorte de Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu? version radicalisation, bourré de clichés lourdauds. Le film est en fait beaucoup plus que ça. Comment le caractériser ?
C'est vrai que la bande-annonce ne reflète pas l'esprit du film, qui est une comédie politique. En réalité, les dix-sept premières minutes du film sont un peu dures, et j'y tenais pour bien poser mes personnages, pour bien montrer la sérieuse menace que représente un apprenti radicalisé. Mon distributeur a pensé que ce début pouvait faire peur, et faire croire au spectateur que Cherchez la femmeétait un énième film dramatique sur le sujet. Il a donc pris le parti de présenter la bande-annonce sous un angle comique. Pour que le spectateur se dise qu'il va passer un bon moment.
Réaliser votre premier long-métrage sur cette thématique sensible, c'était une envie, un besoin, une manière de vous engager ?
J’avais envie d’aborder ce sujet de l’extrémisme, de l’obscurantisme, de l’intégrisme, de la violence qu’une religion peut engendrer quand elle devient un étendard politique. Je suis d'origine iranienne, j'avais 10 ou 11 ans quand la révolution en Iran a eu lieu, 15 ans quand j'ai quitté mon pays. Pendant quatre ans, j'ai vécu le régime islamique, les restrictions vestimentaires, l'éducation religieuse obligatoire, et toutes ces lois fondées sur l'interdit ont bercé mon adolescence.
Rire de la radicalisation, c'est assez audacieux, dans la période que l'on vit. N'avez-vous pas peur de la réception ?
Que les intégristes m'attaquent ? Pourquoi ? Je ne me suis jamais permise de me moquer de la religion. Certains membres de ma famille sont musulmans, sont pratiquants. Ma mère elle-même a fait le pèlerinage à la Mecque. Elle a vu le film et ne l'a absolument pas trouvé outrageux. Elle a même beaucoup ri. Par ailleurs, dans les avant-premières que nous avons fait en province, beaucoup de gens d'origine arabe sont venus me dire merci. Merci d'avoir fait ce film utile. Ils ont vu qu'il n'y avait jamais eu la volonté de se moquer de la religion.
À qui s'adresse votre film ?
À tout le monde, vraiment. Aux gens qui s'intéressent à la communauté musulmane, à la communauté musulmane elle-même, aux jeunes, surtout ceux vont sur la voie de la radicalisation, qui n'ont pas une bonne connaissance de l'Islam. Que ce soit clair, ce n'est pas le Coran qui les pousse à aller sur cette voie. La religion n'est qu'une excuse. Dalil Boubakeur, le recteur de la mosquée de Paris, a fait dernièrement un très beau discours sur ce qui est interdit et ce qui est permis dans l'Islam, en dénonçant les amalgames, les bêtises dites et répétées au nom de la religion.
Dans le film, Armand (le petit ami de Leïla qui se cache sous un niqab pour réussir à la voir) vit dans le XVIe arrondissement mais ses parents sont réfugiés iraniens. Leïla vit en banlieue et fait de brillantes études à Sciences Po... On ressent une réelle envie d'aller contre les clichés établis...
Oui, c'est vraiment ce que je voulais. D'abord, je voulais montrer la banlieue telle qu'elle est aussi, vivable. C'était important pour moi de parler de cette classe moyenne au sein de laquelle les parents ont essayé de donner le goût de l'éducation à leurs enfants. La banlieue n'est pas juste un rendez-vous de dealers, il y a aussi des gens de valeur, qui essayent de devenir des acteurs sociaux.
Vous faites dire des choses que beaucoup de gens pensent tout bas par le personnage de la mère d'Armand, comme si cela passait mieux parce qu'elle est Iranienne et réfugiée...
Elle est effectivement légitime de le dire, parce qu'elle a vécu cette expérience violente de la révolution islamique en Iran. Elle n'a pas la culpabilité de l'Occident. En Occident, beaucoup se sentent obligés de gommer certaines réalités de la société par peur de passer pour des colonialistes. "Si je dis ça, ce n'est pas politiquement correct...", "Moi, en tant qu'Occidental, je n'ai pas le droit de le dire...". Mais pourquoi au juste ? Qui a dit ça ? On est dans une société libre, démocratique, où on a le droit de penser et d'avoir des opinions. Dans la même veine, on m'a dit que j'avais la légitimité de faire ce film, parce que j'avais un background qui le permettait. Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'il n'y a que moi, d'origine iranienne, qui ait le droit de faire ce genre de film ?! C'est réducteur et dangereux.
Justement, avez-vous eu des difficultés au casting ? Des appréhensions de la part des acteurs ?
Quelqu'un m'a dit un jour que personne ne voudrait jouer dans mon film. Ce à quoi j'avais répondu que si je ne trouvais personne, ce serait un bien triste constat pour le cinéma français. C'est vrai que certains acteurs ont refusé clairement de se lancer dans le projet. Mais Camélia Jordana, William Lebghil et Félix Moati, au-delà d'être d'excellents comédiens, sont très fiers d'avoir participer à ce projet. Ils l'ont fait comme un acte militant. Comme tous les techniciens qui ont travaillé sur le film. Ils se sont tous dit voilà, c'est un film utile, il faut le faire maintenant.
Cherchez la femme, de Sou Abadi, en salles le 28 juin 2017.


"Cherchez la femme", un film si "Charlie"
Publié le 25/06/2017 à 12:00
Caroline Fourest

L'avant-première s'est tenue aux Champs-Elysées, quelques heures après un attentat raciste à Londres et un nouvel attentat islamiste à Paris. Les voitures de police bloquaient encore le bas de la plus belle avenue du monde. Pourtant, en ressortant de la salle, les spectateurs affichaient tous d'immenses sourires. De ceux qui soignent et sauvent de la colère.

C'est tout le charme de Cherchez la femme. Un film jouissif et thérapeutique où Félix Moati confirme son talent et Camélia Jordana prouve qu'elle est aussi douée pour jouer que pour chanter. Après avoir joint sa voix bouleversante aux cérémonies du 13 novembre, posé seins nus en Marianne, voilà qu'elle nous fait rire. Quel trait d'union.

Dans ce film, elle joue une jeune étudiante de Sciences-Po d'origine maghrébine atterrée par la dérive sectaire de son frère, qui a décidé de l'enfermer chez elle pour l'empêcher de faire son stage à l'ONU au retour d'un voyage au Yémen.

Son petit ami a d'autres problèmes. Ses parents iraniens, activement laïques, frôlent l'AVC en découvrant que leur fils se renseigne sur l'islam. Il ne fait que travailler sa ruse : rendre visite à sa petite amie en se faisant passer pour une « bonne musulmane » portant le niqab. Une « sœur » fantôme si calée en citations du Coran ou de Victor Hugo qu'elle en vient à faire chavirer le cœur du frère fanatique. Ah si Cyrano de Bergerac avait connu le voile intégral !

La suite n'est qu'une série de malentendus tragiquement drôles, parfois dignes de Tootsie ou Certains l'aiment chaud, la référence de Sou Abadi, dont c'est le premier long-métrage.

L'humour politico-mordant du film doit beaucoup au parcours de la réalisatrice iranienne. Après quasiment quarante ans de dictature religieuse, c'est à Téhéran qu'on blague le plus sur les islamistes. Question d'hygiène mentale. L'un des plus beaux atouts de ce film est d'ailleurs de transmettre - via les personnages des parents - l'accablement ressenti par cette génération de réfugiés politiques iraniens face à une génération d'enfants d'immigrés prête à répéter toutes leurs erreurs. « C'est notre faute », dit le père à un moment. Un marxiste qui se mord les doigts de ne pas avoir su s'opposer à la révolution islamique par anti-impérialisme. Ah, si tous les sociologues d'extrême gauche pouvaient avoir grandi sous la République islamique d'Iran.

L'idée du « voile camouflage », elle aussi, est venue des mollahs, décidément sur Terre pour inspirer le cinéma burlesque. La réalisatrice s'est souvenue d'un entretien où Rafsandjani, l'un des dirigeants de la République islamique, racontait s'être fait passer pour une femme portant le voile intégral pour échapper à la police du Shah. C'était avant la révolution. Depuis, ce voile est devenu obligatoire et un ancien président iranien a dû user du même stratagème pour échapper à la police islamique. Il a fui vers la France. Désormais, même à Paris, les exilés craignent de mourir à cause des islamistes. Avouez que c'est un exploit de garder le sens de l'humour.

« Après le 7 janvier et l'attaque contre Charlie, j'avais peur que mon producteur veuille annuler le projet », confiait Sou Abadi juste avant la projection. Michaël Gentile, son producteur, a tenu bon, plus déterminé que jamais à combattre la folie par l'humour. France 3 Cinéma et Mars Distribution ont suivi, ainsi que la région Ile-de-France. Enfin une belle concrétisation du fameux « Je suis Charlie ». Grâce à eux, on peut donc savourer ce petit moment de répit en salles, mais loin du monde obscur.

Bien sûr, on s'attend aux rabat-joie habituels. Les censeurs mondains qui trouveront qu'on ne rit pas de ces choses-là, dans les pages de journaux qui ne savent ni rire ni enquêter sur « ces choses-là ». Une responsable web-culture d'un magazine féminin, sans doute culpabilisée d'être imprimée sur papier blanc, a déjà trouvé le moyen d'y voir du « racisme ». Bientôt suivront les autodafés habituels en « islamophobie » proférés par d'indigestes indigénistes. Comme à chaque fois, aucun de ces tristes sires n'ira voir ce film, doux et tendre, parfois même un peu trop. Les analphabètes du second degré préféreront toujours cracher sur des dessins ou sur des films que sur les fanatiques du premier degré. Ce sont pourtant eux les alliés de la haine. Pas ceux qui arrivent, par miracle, à en rire. Sortie le 26 juin.
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