11 juin 2017

Versets abrogeants (nâsikh) & versets abrogés (mansûkh) : Une notion incontournable pour qui veut lire le coran.


La règle de l’abrogation constitue une clé absolument indispensable pour la compréhension du Coran et donc de l’islam. Si on ne connaît pas cette règle fondamentale, on ne peut qu’être déconcerté ou découragé devant les nombreuses contradictions présentes dans le livre saint des musulmans ; on risque également de se faire « rouler dans la farine » lors de discussions avec des musulmans rusés et/ou malintentionnés.

Anne-Marie Delcambre (AMD) consacre un bref chapitre de son dernier livre à ce thème. Elle y rappelle que « dans le cas de deux versets qui se contredisent, pour les spécialistes, le verset révélé en dernier abroge le verset révélé en premier ».
AMD, Soufi ou mufti ? Quel avenir pour l’islam ? Desclée de Brouwer, 2007.

Etant donné que dans le Coran les sourates ne sont pas classées dans l’ordre chronologique mais approximativement par ordre de longueur décroissante (de la plus longue sourate à la plus courte, à l’exception de la première sourate), une question se pose inévitablement : en cas de contradiction entre deux versets, comment savoir quel est le verset révélé en dernier ?

Réponse : « Il faut (…) se référer aux études des savants de l’islam pour connaître l’ordre chronologique ».

Ceux-ci distinguent les sourates mecquoises (révélées à La Mecque entre 610 et 622) et les sourates
médinoises (révélées à Médine entre 622 et 632).

Le principe du verset abrogeant (nâsikh) et du verset abrogé (mansûkh) est contenu dans le Coran lui-même :

Sourate 16 (sourate mecquoise, la 70ème révélée), verset 101 (ou 103)* :
« Quand Nous remplaçons un verset par un autre – et Allah sait mieux ce qu’Il fait descendre – ils disent : « Tu n’es qu’un menteur. » Mais la plupart d’entre eux ne savent pas. »

Sourate 2 (sourate médinoise, 87ème révélée), verset 106 (ou 100) :
« Si nous abrogeons un verset ou si nous le faisons passer à l’oubli, Nous en apportons un meilleur ou un semblable. Ne sait-tu pas qu’Allah est omnipotent ? »

* Il existe deux numérotations des versets : moderne (à partir de 1923) et ancienne (avant 1923, donnée ici entre parenthèses si décalage). Pour consulter le coran, en numérotation moderne, traduit en français par Muhammad Hamidullah, savant vénéré par les musulmans francophones : http://oumma.com/coran

Quel est l’intérêt de tout ceci ? La règle de l’abrogation a des conséquences pratiques, concrètes. Illustrons-le par deux exemples.  

Premier exemple : Pourquoi la consommation d’alcool est-elle interdite aux musulmans ? La sourate 16, verset 67 (ou 69) dit pourtant : « Des fruits des palmiers et des vignes, vous retirez une boisson enivrante et un aliment excellent. Il y a vraiment là un signe pour les gens qui raisonnent ».

Pour répondre à la question, il faut savoir que la sourate 16 est une sourate mecquoise (c’est la 70e révélée) et qu’elle est abrogée par la sourate 2 (médinoise, 87e révélée), verset 219 (ou 216). Celle-ci est abrogée à son tour par la sourate 4 (médinoise, 92e révélée), verset 43 (ou 46). Cette dernière enfin est abrogée par la sourate 5 (médinoise, 112e révélée), verset 90 (ou 92) : « Ô les croyants ! Le vin, les jeux de hasard, les statues, les flèches de divination sont une abomination inventée par Satan. Écartez-vous-en afin que vous réussissiez. »

On a donc ici affaire à une succession de versets qui s’abrogent les uns les autres, et c’est le dernier d’entre eux (chronologiquement) qui a le dernier mot. « D’après le principe de l’abrogation qui régit l’application du Coran, c’est la sourate 5 qui doit guider la conduite du musulman. Il faut donc ne pas consommer d'alcool » (AMD, p. 52).

Deuxième exemple : Pourquoi certains, dont je fais partie, déploient-ils autant d’efforts pour dire, à l’encontre de tant d’autres, que l’islam n’est PAS la religion pacifique et tolérante qu’on a coutume de nous décrire ? Le Coran contient bien de nombreux versets « pacifiques », « gentils », « tolérants ». En effet. Mais il en comprend également d’autres, qui sont «  intolérants », d’une extrême violence envers les juifs, les chrétiens, les non-croyants.

Dès lors, à quels versets se fier ? Il faut une nouvelle fois savoir à quelle période se rapportent les versets en question. Les premiers (tolérants) appartiennent à la période mecquoise, les seconds (violents) à la période médinoise.

Par conséquent, toujours en vertu de ce principe de l’abrogation (contenu dans le Coran, je le rappelle), les versets qui prêchent l’indulgence, la tolérance, sont abrogés par ceux qui prônent la violence et l’intolérance. 

Ceux qui invoquent les versets de la période mecquoise pour soutenir que « l’islam est une religion de paix etc. » sont ignorants du principe de l’abrogation, ou pire encore, le connaissent très bien mais mentent par omission afin de vous manipuler.

Anne-Marie Delcambre fournit dans son dernier livre, au chapitre «  Sourates du Coran ? », une liste fort précieuse des sourates de La Mecque et de Médine. Sur un total de 114 sourates, 86 sont mecquoises, 28 sont médinoises. Sont médinoises les sourates suivantes (dans l’ordre de la révélation) : 2, 8, 3, 33, 60, 4, 99, 57, 47, 55, 13, 76, 65, 98, 59, 24, 22, 63, 58, 49, 66, 64, 61, 62, 48, 5, 9, 110. La sourate 2 est ainsi la première sourate de la période médinoise, et les sourates 5, 9 et 110 en sont les dernières.

Arrêtons-nous un instant sur deux sourates médinoises particulièrement importantes.

« La sourate 9, sourate médinoise, l’avant-dernière révélée, est d’une importance primordiale. Le verset 29 de cette sourate 9, révélée en 631, abroge toute disposition antérieure autorisant une attitude plus douce envers les polythéistes, les juifs, les chrétiens, les sabéens et les zoroastriens. Ce verset n’établit plus de différence entre les idolâtres et les monothéistes. » AMD, op. cit. , p. 27

Or, que dit cette sourate 9, verset 29 ?
« Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains, après s’être humiliés ».

Le verset 4 (ou 4-5) de la sourate 47 (95e révélée) est appelé « verset du jihad » : il abroge tous les versets appelant à la paix.

Et que dit le « verset du jihad » ?
« Lorsque vous rencontrez (au combat) ceux qui ont mécru frappez-en les cous. Puis, quand vous les avez dominés, enchaînez-les solidement. Ensuite, c’est soit la libération gratuite, soit la rançon, jusqu’à ce que la guerre dépose ses fardeaux. Il en est ainsi, car si Allah voulait, Il se vengerait Lui-même contre eux, mais c’est pour vous éprouver les uns par les autres. Et ceux qui seront tués dans le chemin d’Allah, Il ne rendra jamais vaines leurs actions ».

Il faut donc avoir cette règle de l’abrogation à l’esprit lors de toute discussion au sujet de l’islam, que ce soit avec des gens qui l’ignorent et à qui il faut alors l’expliquer, ou avec des gens qui la connaissent mais comptent sur notre ignorance pour avancer leurs pions et nous induire en erreur…

Un cas d’école à connaitre absolument. 
Il est utilisé par les propagandistes musulmans pour nous faire croire que l’islam est tolérant, c’est le célèbre verset 256 (ou 257) de la sourate 2 qui dit : «Nulle contrainte en religion .» Il est censé nous laisser croire que l’on peut entrer ou sortir de l’islam librement. Certes, c’est un verset médinois mais il est abrogé par un autre verset médinois ultérieur, le non moins célèbre verset de la dhimmitude, le verset 29 de la sourate 9, vu précédemment, mais que je cite à nouveau :
« Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains, après s’être humiliés ».

Tant que cette règle de l’abrogation ne sera pas abrogée, si j’ose dire, les tentatives de ceux qui conseillent de ne tenir compte que des sourates mecquoises n’ont hélas aucune chance d’aboutir.

Le Soudanais Mahmoud Muhammad Taha (1908-1985), pour l’avoir proposé, le paya de sa vie : il fut déclaré coupable d’apostasie et fut pendu le 20 janvier 1985. Il avait septante-six ans.


Voir aussi :

Présentation de "Abrogation" (auteurs : Dominique et Marie-Thérèse URVOY)

Le Coran contient un certain nombre de versets contradictoires. Cette difficulté est résolue par les exégètes et théologiens musulmans, avec le système des versets "abrogés" (mansukh) et "abrogeant" (nasikh). La règle générale est alors "Quand deux versets se contredisent, le verset révélé en dernier abroge (supprime) le verset révélé en premier". Ce principe est contenu dans le Coran même:

Sourate 16 ("Les abeilles"), verset 101: "Quand Nous remplaçons un verset par un autre – et Allah sait mieux ce qu’Il fait descendre – ils disent: «Tu n’es qu’un menteur». Mais la plupart d’entre eux ne savent pas"

Sourate 2 ("La vache"), verset 106: "Si Nous abrogeons un verset ou que Nous le fassions oublier, Nous en apportons un meilleur ou un semblable. Ne sait-tu pas qu’Allah est omnipotent?"

Ainsi les versets qui prêchent l’indulgence ou la tolérance (les premiers dans l'ordre chronologique: période mecquoise), sont abrogés par ceux qui prônent la violence sacrée contre les infidèles (période médinoise), les chrétiens ("associateurs" mouchrikoun), et les juifs. Les versets de la période mecquoise se limitant à la colère divine contre ceux qui n'acceptent pas le Coran.

De façon générale il est admis que les 124 versets du Coran, incitant à la paix et au pardon, sont abrogés par le verset 4 (du jihad) de la sourate 47 ("Mahomet"):


et les deux versets de la Sourate 9 "Le repentir"At-Taubah):

Verset 5: "Après que les mois sacrés expirent, tuez les associateurs (i.e. les chrétiens qui associent à Dieu deux autres divinités) où que vous les trouviez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade. Si ensuite ils se repentent, accomplissent la Salat et acquittent la Zakat, alors laissez-leur la voie libre, car Allah est Pardonneur et Miséricordieux."

Verset 29: "Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n'interdisent pas ce qu'Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité (i.e. l'Islam), parmi ceux qui ont reçu le Livre (i.e. les juifs et les chrétiens), jusqu'à ce qu'ils versent le tribut par leurs propres mains, avec une soumission volontaire, après s'être humiliés."

Cet article reproduit le paragraphe "Abrogation" du livre "Les mots de l'islam" (Presse Universitaires du Mirail, 2004), de Dominique et Marie-Thérèse URVOY. Il étudie la doctrine de l'abrogation, élément-clé du système conceptuel musulman, en distinguant deux niveaux dans son histoire. Il montre que l'inversion du rapport traditionnel "abrogé – abrogeant" a des suites fatales pour ceux qui la proposent.

Dominique URVOY est professeur de pensée et civilisation arabes à l'Université de Toulouse II, Marie-Thérèse URVOY est professeur d'islamologie, d'histoire médiévale de l'islam, et de langue arabe à l'Institut Catholique de Toulouse.

 -2 L'article "Abrogation"

Notion explicitement indiquée dans le Coran (XVI, 10l ; II, l06 ; XXII, 52) qui parle de "substituer" un aya (signe, verset) à un autre, de "l'abroger", ou de "le faire oublier". C'est un élément-clé du système conceptuel musulman. Il intervient à deux niveaux: celui de l'ensemble de l'histoire jusqu'a Muhammad, et celui de la vingtaine d'années qu'a duré la révélation coranique.

Les hommes ayant tendance à oublier la croyance monothéiste qui est liée à leur nature même, Dieu a non seulement suscité des "prophètes" destinés à rappeler le même message, mais a aussi choisi parmi eux des "envoyés" porteurs chacun d'une loi (sharî'a) destinée au peuple dont il est issu. Ces lois sont donc variées, en fonction de la diversité des peuples. Rapporté à l'écoulement du temps, cela signifie que chaque envoyé prend position par rapport à la loi antérieurement en vigueur dans le peuple auquel il s'adresse: il en confirme une partie, et en abroge une partie. Jusqu'à Muhammad, qui confirme une partie des lois précédentes, mais en abroge une autre partie (par exemple certains interdits alimentaires juifs sont confirmés mais d'autres supprimés), donnant ainsi la sharî'a définitive. Mais il est autorisé aux "gens du livre" (c'est-à-dire juifs et Chrétiens) intégrés au domaine de l'islam de garder leur propre loi pour ce qui est du statut personnel. Le but de ces lois reste toujours le même, qui est de ramener 1es hommes à la véritable croyance. C'est ce qu'exprime un axiome: "la religion est une, la loi est diversifiée".

Au niveau de la seule révélation coranique, le même principe méthodologique est à l'œuvre: en cas de contradiction, voire de conflit, entre deux versets, le plus récent abroge le plus ancien. La difficulté réside alors dans la définition de la contradiction: les uns la réduisent et ne voient que des spécifications ou restrictions dans les formules divergentes, les autres au contraire la soulignent. D'où, suivant les traités sur "l'abrogeant et l'abrogé" des chiffres qui varient du simple au décuple.

L'abrogation est essentielle à la cohésion de la doctrine islamique: elle justifie la prétention d'englober toutes les révélations antérieures, qui sont simplement rectifiées quant aux aspects pratiques, les divergences de fond étant imputables à la méchanceté des hommes qui les a poussés à altérer leurs Écritures; elle rend compte des contradictions internes du Coran qui sont ramenées à la prise en considération, pour la miséricorde divine, des faiblesses de l'homme même pour un laps de temps assez court. Le problème qui subsiste est celui de ce qui, à l'intérieur du Coran, est abrogeant ou abrogé. La tradition nous dit que 1a révélation coranique a duré une vingtaine d'années. Les éditions du livre sacré contiennent, pour la plupart, une mention figurant en tête de chaque sourate et précisant si elle est de la période mecquoise (avant l'hégire) ou médinoise (après l'hégire). En principe, donc, un verset médinois contredisant un verset mecquois abrogerait celui-ci. Mais très tôt les commentateurs coraniques ont admis qu'il pouvait y avoir des interpolations de passages médinois dans les sourates mecquoises et inversement. Comment alors définir ce qui est le plus récent et ce qui est le plus ancien? La chose se complique encore si, comme en II, 234 et 240, on a deux versets contradictoires qui se suivent à peu de distance dans la même sourate. On ne peut même pas dire que le dernier abroge le précédent puisque, dans l'exemple cité c'est le premier qui a été retenu comme ayant force de loi. On a donc fait intervenir d'autres considérations de convenance ou de précision.

D'une façon générale, on peut constater que, suivant les besoins de chaque époque, on a défini arbitrairement ce qui devait être considéré comme abrogeant le reste. Par exemple à l'époque classique les commentateurs ont considéré que le "verset du jihâd" (XLVII, 4) abrogeait les versets inclinant à la paix; au 20ème siècle, on a soutenu le contraire; puis les mouvements fondamentalistes sont revenus à la perspective classique. Dans certains cas on a considéré que le hadîth pouvait abroger le Coran (par exemple pour le châtiment de l'adultère). Pour résoudre la difficulté, certains ont invoqué un verset qui n'aurait pas été conservé dans la recension officielle mais que des compagnons du prophète gardaient dans leur cœur. D'où des polémiques actuelles pour savoir si on doit s'en tenir au seul Livre sacré ou si on doit nécessairement lui adjoindre la tradition.

En 1967, le Soudanais Mahmûd Muhammad Taha a proposé une interprétation de l'abrogation qui, invoquant "le verdict du temps" inversait le rapport traditionnel. Pour lui, les versets médinois ayant été dictés par les besoins de l'époque, étaient désormais caducs, tandis que les versets mecquois, libres de toute exigence d'application immédiate, redevenaient les seuls en vigueur désormais. Pour cela il a été condamné par un tribunal religieux et pendu. Sa théorie est actuellement reprise par les tenants de la laïcité.
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